Joyeux pique-nique pro EIIL pour fêter la fin du Ramadan à Istanbul

Ömerli Istanbul appel au jihad 28 juillet 2014

C’est un étrange pique-nique que des membres du Tevhid, une association islamiste turque ont  organisé pour célébrer la fin de Ramadan à Ömerli, un village au Nord Ouest d’Istanbul, le 28 juillet dernier.  Les quelques centaines de militants qui étaient rassemblés ne se sont pas contentés de réciter des prières. Un appel au jihad en Turquie y  était aussi lancé, relayé par une vidéo mise en ligne sur le site de l’association, un site considéré proche de l’Etat Islamique (EIIL).

vidéo sur l‘article de Radikal ICI

istanbulda-isid-piknikte-Evidemment, la diffusion de cet appel au jihad lancé depuis Istanbul a crée un choc.

Le député CHP  (et ancien président du barreau de Diyarbakir) Sezgin Tanrikulu n’a pas traîné pour porter  l’affaire devant le parlement turc  rapporte Hurriyet. » Ce groupe est accusé d’être  la branche turque de l’Etat Islamique (EIIL), ces accusations sont-elles fondées ? Qui sont-ils? A-t-il demandé, par écrit car le Parlement est actuellement fermé.

« A qui appartient le champ où ces militants se sont réunis?   »  « Des entraînements militaires y ont-ils été dispensés ? »Est-il vrai aussi  que les forces de police et de gendarmerie ont été priées de ne pas intervenir alors qu’un appel au jihad en Turquie venait d’être lancé ? » « Si oui, qui leur a donné l’ordre ? » a-t-il continué .

En attendant les réponses d’Ekfan Ala, le ministre de l’intérieur interpellé par le député de l’opposition, l’affaire fait du bruit dans les médias turcs, même si je doute qu’elle ne soit relayée sur les principales chaînes de TV. On s’y préoccupe davantage du drame de Gaza que de la menace que fait peser l’ État Islamique, pourtant bien présent sur la frontière turque et qui détient en otage tout le personnel du consulat turc de Mossoul, dont un bébé, depuis plus d’un mois et demi.

Stand en soutien à L'EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014
Stand en soutien à L’EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014

Le mois dernier, certains médias avaient révélé la tenue d’un stand pro EIIL en plein centre de Fatih, un quartier très conservateur du centre de la cité.  Le drapeau de l’organisation jihadiste  déployé sur le stand n’avait pas semblé poser une menace à l’ordre public aux autorités municipales. Il est  vrai qu’il n’a pas l’air d’attirer les foules. Et puis  l’emblème de l’organisation s’affiche  dans d’autres quartiers d’Istanbul de façon plus pérenne  comme à Güngören au fronton de l’association HISADER.  Une association que les médias turcs accusent d’être un centre de recrutement pour l’EIIl, que des milliers de Turcs (et Kurdes ) de Turquie ont rejoint, faisant pour certains des va et vient entre les zones de combats, notamment au Kurdistan syrien (Rojava) et la Turquie.

Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS
Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS

Une association qui  n’hésite pas non plus à afficher le logo de l’EIIL (pourtant interdite en Turquie) sur ses camions d’aide humanitaire pour la Syrie. A mon avis on ne doit pas trouver que du lait en poudre pour les bébés ou des couvertures pour les réfugiés, dans ces camions….Une chose est sûre : ils ne craignent pas de se balader dans Istanbul en affichant ce logo, sans crainte de se faire interpeller, ou caillasser (ce qui arrive parfois à des camions se contentant d’afficher le 21 de Diyarbakir sur leur plaque minéralogique,  quand ils s’engagent hors de la zone pro BDP).

8 juillet 2014 incendie d'une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.
8 juillet 2014 incendie d’une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.

Depuis l’EIIL  est fortement soupçonné par certains, notamment par l »Association des Droits de l’homme (IDH), d’être responsable de l’incendie qui a ravagé la mosquée Muhammediye,  une des 70 mosquées chiites  (Jafari)  de la ville, le 8 juillet dernier dans le quartier d’Esenyurt.  La police locale en  attribue la responsabilité à un cambrioleur  drogué et n’y voit qu’une malheureuse coïncidence avec les destructions massives de lieux de culte chiites par les fous furieux de l’EIIL en Irak (et en Syrie) au même moment.   Mais cette  coïncidence est quand-même étrange. Une autre mosquée chiite avait été incendiée à la mi juin  dans le même quartier.  Et l’imam de la mosquée déclare  avoir été  l’objet de menaces.

Des incendies  qui ont  inquiété la petite communauté chiite   je présume essentiellement d’origine azérie- d’Istanbul. C’était sans doute le principal objectif des incendiaires.

Dans un autre contexte, le  joyeux pique-nique d’ Ömerli serait sans doute passé davantage  inaperçu. Mais depuis la prise de Mossoul  et la crise des otages le 10 juin dernier, les choses ont un peu  changé.  De telles festivités et leur autopromotion  passent plus difficilement. Les Turcs n’ont sans doute pas oublié que les attentats les plus meurtriers des 10 dernières années en Turquie, comme les attentats suicides de novembre 2003, en plein cœur d’Istanbul, ont été commis par des jihadistes proches d’El Qaida.

Or, en  diffusant  la vidéo de l’appel au jihad, les militants islamistes, qui y apparaissent à visage découvert, veulent sans doute  confirmer  qu’ils sont bien présents à Istanbul et qu’ils ne semblent pas y  craindre grand-chose, qu’ils soient proches de l’État Islamique (EIIL) ou d’autres mouvements jihadistes, alliés ou en concurrence avec ce dernier.

 

 

 

 

 

Seker Bayrami ( fin de Ramadan) un peu tendu à Yüksekova.

Le 6 Août,  Ramadan touchait à sa fin. Malgré la nuit tombée annonçant la fin du jeûne  et la fraîcheur relative qui règne cette année dans la région, les çay bahçesi  (jardins à thé) des parcs de Diyarbakir, restaient à moitié vides. Où était passée la foule qui d’ordinaire s’y presse en période de Ramadan, une fois le repas d’iftar avalé ?

Soit on restait briquer la maison, où les premiers misafirs accomplissaient déjà leurs visites. C’était ainsi chez mes amis de Kayapinar. Les parents offraient le thé sur le balcon à leurs visiteurs, tandis que les filles de la famille nettoyaient la cuisine de fond en comble. Ailleurs on commençait déjà la préparation des börek.

Soit on faisait les courses de Seker Bayrami. «  Actuellement on travaille jusqu’à minuit » , m’avait confié quelques jours plus tôt un tailleur. «  Et pour les fêtes, on restera ouvert jusqu’au matin ». Les clients affluent qui veulent faire retoucher un des vêtements achetés pour l’occasion. A  Seker Bayram, comme pour Noël  en France, on offre des cadeaux, essentiellement des vêtements. Autrefois, c’était le jour où on achetait la paire de chaussures de l’année, dans les familles pas trop pauvres.

L’été dernier, j’étais à Yüksekova pour les fêtes. Ce n’était  pas très raisonnable comme destination pour les fêter. En effet, alors que la Turquie découvrait médusée (enfin le quidam, car cela n’avait certainement pas étonné ceux qui suivent d’un peu près la question kurde, ni tous ceux qui se rendent pour affaires au Kurdistan irakien), les drapeaux du PYD – le petit frère du PKK –  qui flottaient  sur Rojava, le Kurdistan syrien, à sa frontière  et des foules en liesse  brandissant le portrait d’Öcalan,  le PKK avait attaqué fort dans la région d’Hakkari.  Mais Rojina une des filles de Süleyman m’avait déjà passé un savon au téléphone « Anna abla, niye Noëlde gelmedin ? !!  » car je n’étais pas revenue pour  Noël (les enfants avaient aimé l’arbre de Noël dans le jardin enneigé). J’avais donc promis de venir fêter bayram avec eux.

Et puis si j’avais attendu que le calme règne dans la région avant d’y revenir, je n’y aurais plus mis les pieds depuis 2004. J’ai quand-même évité cette fois d’arriver un 15 août. Je n’ai donc pas subi la panique qui s’est emparée de la foule qui faisait des emplettes ou participait à la fête en rouge – vert – jaune  organisée pour commémorer le début de l’insurrection armée du PKK, lorsqu’une ses bombasi avait explosé cette nuit là. C’est une bombe qui comme son nom l’indique se contente de faire du bruit, mais évidemment quand elle explose, personne ne sait qu’il ne s’agit « que » d’une ses bombasi .

J’étais donc arrivée le 16 août. Et il n’était évidemment pas question de se balader un peu dans la région où des zones entières étaient  interdites. Les villageois qui y vivent pouvaient les quitter, mais alors ils ne pouvaient plus retourner dans leur village. J’ai même refusé la mort dans l’âme une invitation des footballeuses d’Hakkari à passer quelques jours avec elles.

On disait qu’à diverses reprises le PKK avait installé des checkpoint en pleine ville. Je n’ai pas été témoin de tels faits. Mais si ces checkpoint de « leurs guérillas » ne semblaient pas inquiéter  la population, tout le monde se demandait comment cela allait tourner. L’ambiance était telle, que Süleyman ne m’a pas laissée une seule fois sortir seule. Même pour aller faire une course à 100 mètres de là, un des enfants m’accompagnait systématiquement. Et j’accélérais le pas à chaque fois que je passais devant le poste de police, gardés par des policiers sur armés. Pas envie de me retrouver éventuelle victime collatérale.

Il nous a même réprimandées, quand la veille de la fête, on est allé faire des emplettes, avec sa femme et les filles de la maison, après le dernier repas d’iftar  : « Pourquoi vous ne les faites pas dans la journée ?  On ne sait pas ce qui peut se passer. Une bombe peut exploser à tout moment ! ».

Seulement, comme dans le reste du pays, les femmes avaient passé la journée entre grand ménage et fourneaux. Donc les courses, c’était pour la nuit.

Et nous n’étions pas les seules. Ce soir là  la rue principale  était la proie d’un embouteillage monstre. C’était la première fois que je voyais ça. Et comme partout ailleurs en Turquie, commerces, salons de coiffure, cafés et restaurants sont restés ouverts et envahis par la foule jusqu’au petit matin.

Les cireurs de chaussures n’ont pas chômé non plus.

Heureusement, ce ne sont pas des odeurs de poudre, mais des odeurs de grillades qui se répandaient dans le merkez cette nuit là.

…envahi par les petits commerçants de rue

Les filles avaient commencé par une halte chez la coiffeuse.

Le choix  de bijoux, c’était ensuite.

Évidemment, on n’est pas à Bodrum. Hewlêr, c’est le nom kurde d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien.

Cela étant, on n’est pas si dépaysé que cela non plus.

Les  cabines d’essayages, l’endroit idéal  pour discuter un brin  avec clientes et vendeuses, un peu surprises quand même de rencontrer une « fransiz » dans le magasin. Et qui se prêtent volontiers à une séance de pose.

Adorables les vendeuses, pourtant elles étaient épuisées. Au boulot depuis le  matin jusqu’à l’aube suivante, sans même de pause dîner « C’est Yüksekova, pas l’Europe ici ».

Pas de cadeaux de Noël, mais les cadeaux de seker bayrami.

Le lendemain, les enfants partent en tournée de maison en maison, où leur sont offerts des bonbons disposés à cet effet dans de grandes coupes. Objectif : être celle ou celui qui en récoltera le plus dans son petit sac.

Nuits de Ramadan à Istanbul : Scène de lynchage à Fatih

 

Aie, c’est ce que je craignais  qu’avec Ramadan les esprits   chauffés à blanc s’échauffent ça et là.  Jolie scène de fraternité donc dans le parc Kocamustafapaşa devenu lieu de débats. Certains armés de couteaux et bâtons ont montré qu’ils n’appréciaient pas

C’est vrai que cela se passe à Fatih, un quartier très conservateur, assez connu, car  suffisamment près du centre ville pour que tous les envoyés spéciaux viennent régulièrement  y faire leur petit tour pour observer la « société conservatrice »

Espérons que ce genre de scènes resteront exceptionnelles.

Et pour continuer dans notre tour des repas de fin jeûne (iftar), les tables dressées à Küçükcekmece , un peu loin des lieux touristiques, mais impressionnant, non?

Le parc Gezi sauvé de la destruction ou rendu au peuple et 2 Iftars à Taksim : Ramazan kutlu olsun !

 

 

Cela reste toujours aussi risqué de manifester sur Taksim. Les manifestants du mouvement  qui s’y étaient à nouveau donné rendez vous  l’ont à nouveau constaté, de même que  les journalistes des médias de l’opposition qui ont été  la cible des policiers  rapporte Bianet. 13 d’entre d’eux ont été soit frappés, soit atteints par des balles en caoutchouc samedi dernier. Yunus Dalgıç, journaliste à Milliyet a même été blessé après avoir été  poussé sous un camion à eau.

Mais quoiqu’en disent les gaz lacrymogènes, le jugement du tribunal d’Istanbul  qui a déclaré  le projet de la municipalité AKP pour Taksim illégal  a du soulager tout le monde. En tout cas à part ses concepteurs et quelques promoteurs  que cela ne fera pas plonger dans la misère, cette décision du tribunal  n’a sans doute pas fait beaucoup de malheureux.  Rares doivent être les habitants d’Istanbul  même tayyipci  que le projet de reconstruction d’une caserne ottomane abritant un  centre commercial et des résidences süper luks de plus ou d’un opéra privé remplaçant le centre Atatürk, devaient faire vraiment rêver. Quant à celui  ressorti des vieux cartons,  de construire une grande  mosquée sur la place Taksim, l’y avoir laissé depuis qu’il a été élu maire d’Istanbul, c’est-à-dire depuis 20 ans,  n’a jamais fait perdre une élection à Recep Tayyip Erdogan.

D’ailleurs, même si  la plupart des habitants de la cité géante  n’ont pas du  souvent y flâner  (ce n’est pas le jardin du Luxembourg ), tous ont des bonnes raisons de se réjouir de la réouverture du parc Gezi , sauvé de la destruction par ceux qui l’ont défendu ou « rendu au peuple » après que les vandales en aient été chassés,  comme l’annonçait le chef du gouvernement à la foule de ses militants rassemblée lors de son meeting de Kazliçesme (ils n’étaient sûrement  pas tous des militants, mais qualifier ses sympathisants rassemblés pour un meeting de « majorité silencieuse » ,  c’était tout aussi  osé).   Une chose paraît maintenant sûre, c’est que  le parc Gezi  appartient vraiment  au peuple, c’est-à-dire aux habitants d’Istanbul.

Et il n’a jamais été aussi beau. Il resplendit de roses.  Les jardiniers de la municipalité n’ont pas fait les choses à moitié pour sa réouverture digne d’une inauguration officielle,  à quelques jours du début du Ramadan.

Une solution  alla turca  (ou alla Erdogan plutôt )  qui permet de céder sans avoir l’impression de   perdre la face, qui en chagrinera peut-être certains et a du enclencher des milliers de plaisanteries,  mais qui présente au moins l’avantage de mettre  tout le monde d’accord sur la sauvegarde du parc. Un tel consensus se fait rare ses derniers temps   alors que Ramadan  commence et qu’en ce mois de canicule les premiers jours  vont  être pénibles aux jeuneurs.

Une canicule qui pourrait bien devenir pire l’été à Istanbul quand les grands travaux du troisième aéroport (qui devrait causer  la destruction d’un million d’arbres) et du troisième pont sur le Bosphore auront  endommagé  la forêt de Belgrade, le poumon vert de la ville. Le rêve qu’ont certains  d’un Dubai ottoman pourrait bien  finir par  se rapprocher de la réalité.

Heureusement les  citadins  pourront toujours s’échapper quelques  jours dans les parcs naturels nationaux  du pays.  Grâce au mouvement Gezi, un projet de loi qui les menaçaient n’a pas été voté.  De là à ce que les vieilles habitudes changent … Pour le moment l’air du temps est plutôt à la vengeance.

 

En attendant les autres parcs d’Istanbul et des autres  grandes métropoles sont devenus des places   de forums où la parole et les idées se libèrent,  ils n’ont jamais été aussi fréquentés.

La place Taksim non plus d’ailleurs. Pourtant dieu sait si c’est une place traversée ! Mais la municipalité de Beyoglu, à qui le mouvement Gezi a donné des idées a décidé cette année de  convier  pour la première fois  les jeûneurs à y partager les repas de rupture de jeûne…sous le regard attendri d’Atatürk, qui apprécierait sans doute les couleurs de la tenue des serveurs.

C’était un peu vite oublié que le mouvement Gezi n’est pas antireligieux : ses musulmans anticapitalistes ont eux aussi  organisé des repas d’Iftar dans l’Istiklad Caddesi.  La guerre froide continue. Au moins, la minute attendue pour  rompre le jeûne est la même pour tous ! Et les plus affamés pourront toujours se faire offrir successivement un repas gezi et un repas municipalité AKP , ou le contraire selon d’où ils arrivent.

… profitant de la fraîcheur des Toma !

Excellent Ramadan à tous, jeûneurs et non jeûneurs. Si tout le monde ne jeûne pas tout le monde fêtera  Bayram en Turquie,  quand Ramadan prendra fin.

Terrifiant ramadan pour les Alévis de Malatya

J’étais paniquée en apprenant ce qui s’était passé à Malatya , hier soir au festival de Munzur, à Dersim, où je me trouvais et où en plein concert une minute de silence  a été donnée. Il y a deux ans, j’étais chez ma copine Zeynep à Malatya pendant Ramadan. Sa famille venait de déménager pour un quartier mixte alévi/ sunnite. Mais dans leur rue ne vivent que des Alévis et son mari avait passé un savon à un davul (tambour)  venu bruyamment réveiller tout le monde à 4 heures du matin, annonçant l’heure de prendre le repas de suhur qui précède le jeûne.

Les Alévis ne font pas ramadan, mais à une époque pas si lointaine, ceux qui vivaient dans des villes ou villages mixtes  avaient intérêt à allumer la lumière, comme leurs voisins sunnites, quand le davul annonçait l’heure du suhur. Moins pour cacher leur alévité, quand celle-ci était connue,  que pour se conformer au diktat de la majorité. Une époque qu’on pensait révolue. Désormais en tout cas, les Alévis et continuent de dormir quand leurs voisins sunnites jeûneurs (tous les Sunnites ne jeûnent évidemment pas) se lèvent.

Le davul qui avait alors  réveillé la rue ignorait peut-être que c’était une rue alévie. En tout cas, il n’avait pas insisté. Mais évidemment quand j’ai appris que la maison d’un Alévi  qui avait demandé à un davul de les laisser dormir en paix avait été caillassée à Malatya  j’étais très inquiète.

C’est à Sürgü Belde, un village du district de Dogansehir que les faits se sont passés et non dans la ville centre (merkez). Selon ce qu’on m’en a dit ici, c’est un village majoritairement sunnite où ne vivraient que quelques familles alévies et le davul aurait eu tendance à lourdement  insister sous leurs fenêtres.  Une dispute s’en serait suivie entre un villageois alévi et le davul . Samedi  une cinquantaine de villageois, qui  le lendemain  étaient 500  fous  furieux,  s’en sont pris à sa famille. Les courageux  assaillants s’étant mis du cœur  en chantant l‘Istiklal marsi (l’hymne national turc)  ont caillassé les vitres de la maison et brûler l’étable. Des coups de feu auraient même été tirés selon Bianet. »Partez d’ici, où nous vous tuerons. Nous vous brûlerons, comme à Sivas ». « Mort aux Kurdes », « Mort aux Alévis, »  clamaient les assaillants rapporte Leyla Evi dont la maison a été caillassée.

Les réjouissances ont duré deux heures, pendant lesquelles toutes les autres familles alévies se sont terrées jusqu’à ce que la gendarmerie (armée) intervienne, évitant que la violence ne dégénère davantage. Le lendemain le maire AKP de Dogansehir, le kaymakan (sous préfet) et plusieurs députés AKP et CHP – dont Huseyin Aygun, député CHP de Tunceli (Dersim) se rendaient sur place pour  tenter de calmer les esprits.

Mais évidemment, l’émotion est forte au sein de la communauté alévie. D’autant que les faits surviennent quelques semaines à peine après que le président de l’Assemblée Cemil Ciçek  ait répondu à  Hüseyin Aygun qui demandait l’ouverture d’une cemevi au parlement (où existe une mosquée) que l’alévisme  est une branche de l’Islam et que le lieu de culte de  l’Islam est la mosquée », soutenu en cela par plusieurs personnalités AKP comme Bülent Arinç.

Or les Alévis ne fréquentent pas plus les mosquées qu’ils ne jeûnent à ramadan. Au village le cem était pratiqué dans une simple maison. Une pratique difficilement conciliable avec le mode de vie urbain. Dorénavant  il se pratique dans des cemevi qui ne sont toujours pas reconnues officiellement comme des lieux de culte, mais sont désormais tolérées.  Et je n’ai jamais entendu non plus un Alévi affirmer qu’il était musulman.

Quant à imaginer un cem dans une mosquée ! Autant dire que Cemil Ciçek disait tout simplement aux Alévis qu’ils n’avaient qu’à devenir sunnites. Apparemment c’est ainsi que l’ont interprété  les villageois caillasseurs de maison alévie de Dogansehir.

Le ministre de l’intérieur Idriss Naim Sahin a condamné les faits (difficile quand même de faire autrement), mais a accusé les médias de les exagérer. De quoi exaspérer encore davantage les Alévis. Cet hiver déjà, il affirmait que c’étaient des enfants qui avaient marqué d’un signe une centaine de maisons alévies d’Adiyaman, une ville voisine de Malatya.  Etrange pourtant que des enfants aient repris par jeu la  vieille habitude de marquer les maisons de ceux qu’on désigne comme les ennemis intérieur…avant de les chasser voire de les massacrer comme l’avaient été les Alévis de Maras en 1978. A cette époque, les forces de l’ordre avaient laissé faire les assaillants. Les choses ont quand-même changé, même si tout n’est pas clair (selon les témoignages rapportés par Bianet, cela faisait trois jours que les Alévis du villages étaient menacés et le commandant de gendarmerie aurait conseillé aux Alévis de quitter momentanément le village). En tous cas ces discours et ces tensions sont inquiétants et c’est clair qu’il ne fait pas  toujours bon être kurde  alévi dans la province de Malatya.

 

 

 

 

 

 

Courses de fêtes de fin de Ramadan à Ofis, Diyarbakir.

Cet été  je n’ai passé qu’une journée à Diyarbakir et je n’ai pu faire qu’un saut chez mes amis de Kayapinar, juste le temps  de prendre quelques nouvelles et d’offrir les cadeaux de sekerbayram. Avant de me rendre chez eux j’avais profité de l’heure d’Iftar (fin du jeûne) pour faire quelques courses à Ofis, le seul moment de la journée où les magasins n’étaient pas bondés en cette veille de Seker bayrami, les fêtes de fin de Ramadan.

La photo qui illustre ce billet a bien été prise à Ofis, mais …en plein de mois de février. Et ce n’était pas la veille d’un Seker Bayrami. Et faute aute d’avoir déniché une vidéo montrant l’affluence des jours précédents cette fête  à Ofis, en voici une montrant la foule envahissant le petit centre d’Hakkari, qui est même sujette à des embouteillages.  Légère  différence, on croisait des policiers au look Rambo, armés de fusil dans le centre d’Hakkari, au milieu de l’affluence de la rupture du  jeûne. Ce n’était pas le cas à Ofis.

 

Je ne sais pas si c’est  le plaisir de retrouver une ville qui me devient de plus en plus familière qui me donnait l’air avenante, mais quand  la jolie caissière – que je présume aussi patronne –  d’un magasin où j’avais profité des soldes pour m’offrir un sac à main, une ceinture et  une paire de sandales de super qualité – je m’en offre tous les ans de cette marque turque parce qu’elles sont solides sans être « routardes » pour autant , m’a annoncé le prix de mes achats, j’étais soufflée. 45 TL (18 euros) !  Elle m’avait fait une super ristourne sur les prix déjà soldés. Juste parce qu’elle trouvait que j’avais l’air sympa et qu’elle était très contente d’avoir pour la première fois une cliente française.  Franchement il n’y a qu’en Turquie et hors des sentiers touristiques bien sûr, qu’on peut voir des gestes pareils. Il n’y avait rien de commercial dans le cadeau qu’elle me faisait. Rien que le plaisir spontané et gratuit de me  faire plaisir. Et ça m’a vraiment touchée. Surtout à quelques jours d’un retour vers un environnement autrement  plus calculateur.

Pour Arjin, la petite dernière de la famille,  j’ai  craqué pour un petit mouton –en vrais poils de mouton –  comme en propose parfois sur le bord de certaines routes touristiques. C’est pour ses yeux adorables que je l’avais choisi, mais je me demandais s’il lui plairait. Je  craignais un peu que son grand-père –qui a grandi au village –  trouve stupide qu’on offre un faux mouton en cadeau à une petite fille, si bien que j’avais un peu hésité avec une plus classique poupée. Mais mes craintes étaient sans fondements, le mouton a eu un grand succès et il a même amusé le grand père, toujours content quand on fait plaisir à sa petite fille, qui est allée se coucher en serrant son mouton sur son cœur.  Un jour  je lui offrirai le Petit Prince..en kurde. D’ici là, une traduction sera peut-être disponible.

Pour le cas où le mouton ne lui aurait pas plu, j’avais aussi craqué pour des gadgets lumineux que j’ai achetés à des gosses des rues délurés, qui avaient étalé leurs marchandises fluorescentes sur le trottoir, comme des dizaines d’autres marchands ambulants. Ils étaient marrants et avaient voulu savoir eux aussi d’où je venais.

Même chose peu avant pour les deux messieurs que le pâtissier avait installés à ma table, elle aussi dressée sur le trottoir. Comme je suis toujours incapable de prononcer correctement le R turc de Fransiz, (mais il paraît qu’il y a bien pire que moi), et qu’à ma réponse,  mes interlocuteurs me prennent régulièrement pour une iranienne (Farsi), j’ai pris l’habitude d’ajouter « Sarkozy » pour éviter les malentendus. Un nom qui évidemment ne suscite jamais l’enthousiasme. Mais mes compagnons de table ont préféré évoquer  Danièle Mitterand. Ils m’ont demandé si j’avais de ses nouvelles, mais ce n’est pas le cas.

 

Comme entre l’achat du mouton et mon arrivée à Kayapinar, j’avais fait plusieurs haltes pour déposer des photos prises en mai dernier, j’étais arrivée tard, Arjin n’a pas eu le temps cette fois de me donner un cours de kurde, ce qu’elle avait entrepris l’été précédent, un soir sur le balcon, sans que personne ne lui demande . Peut être justement parce qu’elle n’est pas encore scolarisée, elle avait intuitivement trouvé une excellente méthode. En tout cas à la fin de la séance, j’étais capable d’ énoncer  sans faute à sa grand-mère qui ne parle que le kurde,  « une belle maison », « une belle cuisine » et quelques autres belles choses. A elle aussi l’initiative de sa petite fille avait fait plaisir.  Depuis je me suis offert un manuel de kurde pour débutant. Mais je n’ai pas eu le temps de  le potasser avec elles.

 

 

 

Ramadan à Diyarbakir

L’été dernier Söngül était la seule de sa famille avec sa mère à jeûner pendant Ramadan. Au moins le temps de mon séjour. Ensuite je ne sais pas si ces deux petites sœurs qui avaient bien l’intention d’en faire autant, mais  repoussaient régulièrement l’échéance au lendemain, avaient fini par suivre son exemple. Leur frère aîné lui ne jeûnait pas et leur père qui aurait bien aimé le faire, a un travail pénible à l’extérieur et se remettait d’une assez grave opération. Jeûner avec la chaleur qu’il faisait, aurait été dangereux pour sa santé.

Cet été là, comme le précédent, elle travaillait comme serveuse dans le çaybahçe (café )associatif du quartier. Heureusement, en période de ramadan, il n’ouvrait que le soir et alors il était bondé jusque tard dans la nuit. J’y ai pas mal traîné aussi.

J’y avais retrouvé Kendal, qui lui aussi profitait de l’été pour se faire un peu d’argent de poche. Je n’avais pas été surprise de le revoir là – loin de son quartier pourtant – Songül m’avait prévenue qu’il faisait partie de ses collègues de travail. Par contre il l’avait été quand elle l’avait appelé par son prénom le jour où ils avaient fait connaissance. Elle l’avait reconnu grâce aux photos que j’avais prises le jours de sa remise en liberté et que je leur avais montrées.

Autant dire que c’était un endroit dont j’appréciais l’ambiance…

A peine rentrée de son travail,  Songül  enfilait  sa tenue de prière sur son jean’s et se plongeait dans ses prières,  après avoir fait ses ablutions. Elle prenait ensuite le solide  petit déjeuner de ramadan et allait dormir jusqu’au début d’après midi. J’avais été impressionnée de la voir lire ses prières en arabe. Elle m’a dit qu’elle avait appris cette langue. Si elle sait la déchiffrer, je ne suis pas certaine qu’elle la comprenne, mais qu’importe. Je ne suis pas persuadée que les prières sont faites pour être comprises, cela étant j’avoue ne pas être spécialiste en la matière.

L’été dernier c’était en début de ramadan, mi août que j’avais séjourné chez eux. Les avions de chasse qui décollent de Diyarbakir pour bombarder Kandil faisaient déjà un boucan d’enfer quand ils rentraient à l’heure d’Iftar, certains en faisant du rase motte au-dessus de la ville. Ces jours ci ce doit être encore pire. Les deux premiers jours de mon séjour, le ciel était calme – contrairement à l’habitude à Diyarbakir. Comme le PKK après un printemps très violent, venait de proclamer un cessez le feu, j’avais émis l’hypothèse que ce calme inhabituel était peut-être le signe qu’une  recherche de solution au conflit s’annonçait.

Je l’espérais pour les appelés qui étaient arrivés par le même vol que moi  à Diyarbakir et avec lesquels j’avais grillé une cigarette et échangés quelques mots en sortant de l’aéroport. Pour fumer en plein jour pendant Ramadan, j’ai supposé qu’ils étaient Alévis, ou de gauche. Évidemment je ne leur ai pas demandé. En tout cas ils ne jouaient pas aux héros et ils n’avaient pas l’air de trouver particulièrement exaltant le fait d’avoir été envoyés à Diyarbakir.  Je l’espérais tout autant pour les jolies étudiantes au visage sage dont j’ai vu les photos chez des amis d’amis. L’ainée a rejoint la montagne dans les années 90, à la suite d’une garde à vue (Si aujourd’hui ça reste souvent une expérience violente, on sait ce que c’était à l’époque ), ses sœurs l’ont rejoint peu après.

On ne partageait pas trop mon optimisme à Diyarbakir. Et on avait raison.

Cet été, il faut croire aux miracles pour l’être encore.

Ces minibus ne transportent pas des voyageurs, mais des commandos vers la frontière irakienne. Et la nuit dernière, une manifestation a très salement dégénéré à Cizre. 7 policiers ont été blessés par des tirs. Le conflit est de plus en plus au cœur des villes. Et ne s’agit plus seulement d’ados lançant des pierres -ou des coktails molotovs- sur les forces de l’ordre.

Balade à Yüksekova – Partie 2 : jour d’émeute kurde pendant Ramadan.

magasins fermés - Yuksekova (photo anne guezengar)

Deux jours après mon arrivée à Yüksekova en août dernier, tous les magasins de la ville fermaient malgré Ramadan. 4 PKK avaient été abattus par l’armée. Le bruit courrait qu’il s’agissait d’un groupe qui quittait les zones de combats pour se replier sur Kandil avec l’annonce du cessez le feu du PKK. De nouvelles émeutes s’annonçaient.

 

Yuksekova enfants (photo anne guezengar) On prédisait dans le quartier que les affrontements habituels ne débuteraient que le soir, après la fin du jeûne. Le matin j’ai profité de ce répit pour aller photographier Yüksekova « ville morte » avec les enfants. En arrivant dans le centre, nous sommes tombés sur une bande de dizaines de gamins, criant des slogans à la gloire d’Apo, le leader du PKK. C’étaient les « petits ». Les plus âgés devaient avoir 12 ou 13 ans et les plus jeunes l’âge de fréquenter le jardin d’enfants. La vue de mon appareil photo les a mis en effervescence. Ils voulaient absolument être photographiés. Cette confiance m’a surprise. Mais ils doivent avoir l’habitude des journalistes. enfants jouant dans la rue à Yüksekova (photo anne guezengar)Certains sont venus papoter, curieux de savoir d’où je venais. Je n’avais pas l’intention de les photographier, mais j’ai fini par céder à leur demande, après avoir pris le conseil d’adultes, sans doute là pour les canaliser (et les empêcher de tout casser) et qui en tout cas ont réussi à les calmer, quand j’ai décidé la séance photos terminée..

 

 

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Chez Suleyman toutes les femmes s’affairaient dès le matin à préparer le repas d’iftar pour lequel des dizaines d’invités étaient attendus. Les adolescentes étaient excitées par l’ambiance électrique, qui assombrissait par contre la mère de Suleyman. « Grand- mère te dit qu’elle a le cœur plein de douleurs (agit) » m’a traduit du kurde une des filles. Quand à la nuit tombée, après le repas d’iftar, une centaine de Gençler du quartier ont défilé devant la maison, partant à l’affrontement avec la police en chantant la marche des guérillas, elle a entonné un agit (élégie) kurde déchirant.

C’est la première fois qu’elle entrouvrait ainsi un peu son cœur devant moi. Elle est originaire de Geçitli. La plupart des victimes de l’attentat qui visera ce village quelques semaines plus tard sont des parents à elle.

 

magasins fermés, yûksekova (photo anne guezengar)

Suleyman a profité de ce congé forcé pour nous emmener faire une longue balade dans Yüksekova et pour me montrer le quartier où il a grandi et qui a bien changé depuis. Une grande partie de la ville se compose de gecekondus (quartiers informels), pour beaucoup peuplés de réfugiés ayant reconstitué par quartier une partie de leurs villages détruits dans les années 90. Si bien qu’elle a l’importance démographique d’une ville moyenne (une centaine de milliers d’habitants probablement), mais conserve une allure de bourgade semi rurale : petites maisons à courette, chemins de terre, haies de peupliers, poules baladeuses. On croise même quelques vaches faméliques flânant dans les rues . « Burasi Indistan » « Voici l’Inde », avait un jour plaisanté un frère de Suleyman.

 

Au milieu de ces gecekondus se dressent quelques colossales demeures – aussi vastes qu’un immeuble de plusieurs étages – propriétés de certaines des quelques non moins colossales fortunes que recèle cette ville, plaque tournante de tous les trafics imaginables et notamment de l’héroïne (toz). A Yüksekova comme ailleurs, les inégalités sont croissantes et de de plus en plus affichées. Possible que derrière les slogans des Gençler pointe aussi une révolte sociale qui ne dit pas son nom, face à l’arrogance de cette féodalité d’un genre nouveau.

 

Dans une rue des hommes déchargeaient des fûts d’essence de contrebande d’une camionnette. La frontière iranienne est à quelques kilomètres. Les jours d’émeutes, les commerces ferment, mais les petites affaires continuent…

 

Contrairement aux prévisions, les Gençler n’ont pas attendu la fin du jeûne pour se manifester. Sur le chemin du retour, le bruit sourd des heurts dans le centre ville nous parvenaient. Les passants qui en revenaient avaient les yeux rougis par les gaz lacrymogènes. Suleyman nous fit faire un détour mais impossible d’y échapper. Plus nous approchions de la route de Semdinli, la principale artère de la ville, plus les gaz épaississaient. Les enfants, étaient les plus tôt touchés. Mais bientôt tous étions tous en larmes. En bas d’une ruelle pentue, nous sommes tombés sur un barrage dressé par des adolescents aux visages masqués. Mon air piteux et larmoyant a du les émouvoir : ils m’ont entrouvert la porte d’un local « gel abla » (viens grande sœur)

Chapeau aux journalistes capables de photographier ou de filmer ces émeutes de près. Les yeux me brûlaient tellement que j’en aurais été incapable.

Nous ne nous sommes pas éternisés. Un peu loin, une habitante du quartier nous a apporté de l’eau pour soulager nos yeux. Mon statut de misafir (invitée) m’a valu d’être invitée à pénétrer dans la maison où on m’a conduite à la salle de bain.

 

Le soir tombait quand nous sommes arrivés à la maison de Suleyman, où une quarantaine d’invités étaient attendus pour le repas de fin de jeûne. Une foule refluait du centre-ville. La pause d’iftar s’annonçait.

graffiti à Yüksekova (photo anne guezengar)

Sur le mur il est écrit : l’autonomie ou rien

Ce n’était que partie remise. Le repas à peine terminé, les rues se remplissaient à nouveau de badauds et d’adolescents qui rejoignaient le centre ville. Une immense procession de voitures avançant au pas, feux de détresses allumés, a traversé la ville en faisant retentir les klaxons. Ce convoi de milliers de sympathisants accompagnaient le corps d’une combattante du PKK que sa famille était venue chercher. Quelques uns l’accompagneraient jusqu’au village de la province de Bitlis, à plusieurs centaines de kilomètres, où ses funérailles rassembleraient une dizaine de milliers de personnes le lendemain matin. Un nouveau cortège de sympathisants se formerait à Van et grossirait jusqu’à Bitlis.

 

A Yüksekova, les Gençler se confronteront avec les forces de l’ordre pendant une partie de la nuit. Le lendemain matin, on apprenait que les magasins ouvraient à nouveau. Les habitants de Yüksekova pourraient à nouveau s’approvisionner pour les grands repas d’iftar dans une ville où l’air était redevenu respirable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Turquie idéalisée des publicités de Ramadan..

Avec une amie qui vit en Turquie depuis son mariage – son mari est turc – nous évoquions l’époque où ses enfants qui ont maintenant un peu plus de 20 ans étaient bébés et que comme tous les expatriés, elle rapportait des provisions de couches culottes jetables à l’occasion de vacances en France. Depuis la Turquie a bien changé, les barrières douanières sont tombées et depuis l’accession à un crédit facile au début des années 2000, sa population fait un plongeon sans fond dans la société de consommation.

La plupart des mères de famille de milieu modeste devaient aussi laver les couches de leurs gosses à la main, à l’époque où les enfants de ma copine étaient bébés. Les machines à laver, uniquement de marque locale, étaient plus chères qu’en France alors. Mais en ville tout le monde possédait déjà un poste de TV diffusant les programmes d’une ou deux chaînes d’état uniquement. Les téléspectateurs étaient alors des citoyens qu’il fallait tenir à l’œil et la TV était comme une ‘école : elle devait aider à penser bien. Aujourd’hui les chaînes se sont multipliées et les téléspectateurs sont devenus des consommateurs.

La publicité est si envahissante  que même les journaux télévisés sont coupés souvent par deux longues séquences de publicité. Et ne parlons pas des séries les plus populaires, (dizi). Les coupures de publicité y sont continuelles et on y avale plus de pub que de film. Moi j’abdique avant la fin, mais les amateurs/ trices résistent. Bien sûr ça encourage encore plus le zapping que je trouve aussi insupportable.

La TV fait tellement partie du quotidien en Turquie, que la première chose que fait le garçon en vous conduisant dans votre chambre d’hôtel, est d’y allumer la TV. Mon « Pitié, éteignez, » les surprend toujours un peu.. même quand ils me connaissent et que je le dis à chaque fois. Mais s’il y a un lieu où on ne peut pas échapper à la tyrannie du petit écran, c’est dans le bus. Comme on doit subir ou la TV ou le film vidéo (l’horreur) il faut souhaiter que ce sera la TV . Du coup, on a le droit à toute la séquence publicité. Pas de zapping. Et quelles images sont déversées par la publicité, par temps de Ramadan ? Des images de (grande) bouffe évidemment. Pour les jeûneurs, qui n’ont rien avaler depuis 3 heures du matin, je ne sais pas si c’est une affreux supplice, ou une délicieuse torture à l’idée du repas d’Iftar qui approche.. Mais je penche pour la délicieuse torture.

Enfin il ne s’agit pas seulement d’images de bouffe. La publicité est rarement exportable telle quelle. Ouf la diversité culturelle subsiste. Et elle parle donc de bien d’autres choses. La publicité de Ramadan pour Sütas date de l’an dernier. Mais c’est un modèle du genre. Ramadan y est personnalisé par le petit Ramazan (Ramadan en turc, est aussi un prénom) qui apporte la pide (pain) de Ramadan à toute la famille pile poil à temps pour Iftar. « Où étais tu Ramazan ? » demande le grand père, qui est aussi le patriarche autour duquel toute la famille s’est retrouvée.

« J’adore le jeûne (oruç) parce qu’on s’amuse beaucoup et on a beaucoup d’invités », me disait la nièce de Süleyman à qui je demandais pourquoi elle aimait jeûner.. Ramadan est le mois de la convivialité, mais une convivialité surtout familiale. Et pour ce qui est de la famille, celle des publicités est systématiquement « moderne ». Même pendant Ramadan, pour la publicité grand public, le foulard islamique reste un  symbole teintée d’arriération, c’est le couvre chef du peuple. Le symbole religieux est bien présent dans cette publicité pour Sütas, mais par la mosquée, pas par le fameux foulard. Le modèle privilégié est celui de la famille bourgeoise , urbaine, et « moderne  » donc, mais aux solides racines provinciales, naturellement idéalisées comme dans les feuilletons. La ville traversée par le petit Ramazan ressemble à Amasya, une ville proche de la mer noire (allusion peut-être à la pide).


La chaîne Star TV profite elle de Ramadan pour faire son auto promotion. Un peu glaçant ce repas d’Iftar dont les convives sont des écrans de TV. Honneur aux programmes vedettes, le premier est le présentateur de jeux télévisés dont les concepts viennent en Turquie comme ailleurs, du pays considéré par bien des Turcs comme responsable de tous les maux du pays. Comme chez nous, l’animateur a sans doute été choisi parce que sa stupidité explose à l’écran. C’est un personnage très médiatique dont les vacances à Bodrum et les virées nocturnes alimentent aussi les émissions de cancans de l’après-midi.

Pepsi , une marque bien connue de ce fameux pays responsable de tous les maux de la Turquie, a fait appel à Kenan Imirzalioglu, une sorte de Rambo turc, l’ acteur vedette de la série « Deli Yurek  » (coeur fou) qui exalte les valeurs nationalistes, puis de « Aci Hayat » (vie amère). Avec le logo de la marque Pepsi du davul qui deviennent les seules couleurs rouge et blanc du drapeau turc, on continue sur le même registre nationaliste.  Il fait un peu trop jour pour le davul ! On s’attend à voir débarquer des pom pom girls.

Bien sûr, ce n’est pas à ses dizaines d’invités venus pour Iftar que Suleyman propose des glaces carte d’Or en dessert à Yüksekova. Par contre dès le matin de l’iftar par jour d’émeute – pas vraiment un décor pour publicités spécial ramadan –  sa mère était affairée à faire chauffer le lait qui servirait à la confection de la soupe au ayran et aux herbes,  dans un grand chaudron allumé dans la cour. Les pâtisseries turques glacées et toutes faites, c’est réservé à la famille urbaine aisée et pressée (qui n’a pas même pas le temps de faire un détour par la bonne pâtisserie du quartier). Ouf ! le mari pressé mais charmant, les achète chez le bakal du coin, pas au super marché. Le brave épicier de famille est un des personnage récurrent des pubs de ramadan. L’éloge de la consommation, certes, mais à visage humain.. Comme dans cette publicité pour Cola Turka. – (la version anti américaine d’une célèbre marque bien sûr)

Pas plus en 2007 qu’aujourd’hui Danette  ne pouvait prendre le risque de la jouer bon produit français..encore moins pour Ramadan que le voyage en France ne connote pas vraiment. Mais comment avec un nom pareil en faire un produit qui sent bon son enracinement dans la tradition nationale? Et bien, on en fait les délices d’une famille ottomane…A l’époque, le français était la langue et la culture à la mode dans les belles maisons d’Istanbul. Et à l’exotisme du nom, répond l’exotisme d’une époque révolue et qui revient à la mode, après avoir été longtemps considérée comme le modèle d’une époque détestable, ennemie du progrès.

Et évidemment, les convives des publicités dînent toujours autour d’une table, jamais par terre assis autour d’une grande nappe ! Même dans une Anatolie très villageoise et bucolique sensée être Igdir – présenté comme  « Le point de mon pays le plus à l’Est » tandis que l’île de Gökceada est « le plus à l’Ouest » –  dans cette autre publicité pour Cola Turka. Les convives sont assis à une table – sofra –  qui traverse le pays d’Est en Ouest, symbole de son unité. Comme dans la pub  pour Pepsi, c’est à la Turquie que sont souhaitées de bonnes fêtes de (kurban) bayram.. Là aussi,  appel du pied, aux valeurs nationalistes.

Enfin ce que montre surtout ces publicités c’est que les sauces en sachet et autres cochonneries sont en train d’entamer leur invasion de la Turquie. Et à ce rythme là, certaines maladies dont les Turcs étaient assez préservés à cause d’une alimentation considérée comme très saine (beaucoup de légumes), vont sans doute faire des progrès dans les années à venir..Déjà l’obésité des enfants qu’on goinfre de confiseries et de boissons sucrés  commence doucement à devenir un problème de santé publique…bientôt être en forme sera la richesse des gosses de pauvres (et le privilège des classes aisées )

Et en tout cas, entre un iftar gneux gneux façon carte d’or et un iftar à Yüksekova dans la famille de Süleyman, mon choix est vite fait.


 

Sur les routes de l’Est de la Turquie pendant Ramadan.

 

ramadan kurde  (photo anne guezengar)

Même si certains restaurateurs profitent de la période de Ramadan pour fermer et prendre quelques semaines de congés, on peut se restaurer partout sans problème dans les grandes métropoles turques. C’est vrai notamment à Istanbul, où Ramadan imprègne aussi son rythme. Il est déconseillé de choisir l’heure qui précède Iftar (la fin du jeûne) pour se déplacer, sauf si on est adepte des embouteillages monstres. La clientèle des meyhane, ces restaurants qui servent de l’alcool, est un peu moins dense que d’habitude par exemple. Naturellement on risque d ‘être réveillé avant l’aube par les roulements de tambour du davul. Et surtout les magasins d’alimentation, notamment les pâtisseries, sont encore mieux achalandés que d’habitude. Pour le reste un non jeûneur peut même oublier qu’on est en pleine période de Ramadan.

Ce n’est pas tout à fait la même chose en Anatolie.

Je m’étais déjà rendue dans la région d’Erzurum à la fin d’un Ramadan. Mais c’était dans les villages d’amis alévis de la sous préfecture d’Askale, qui ne font pas Ramadan. Cet été c’était  la première fois que je me rendais à l’Est voir des amis sunnites pendant cette période et je craignais un peu être condamnée à y mourir de faim dans la journée. Si une fange de l’électorat BDP (pro kurde) se revendique très laïque et ne jeûne pas, les Kurdes sunnites sont dans l’ensemble religieux. C’est aussi vrai pour l’électorat BDP que pour celui de l’AKP.

Or même s’il m’est arrivé d’avoir un peu souffert lors de certains déplacements en bus, cela a loin d’avoir constitué une généralité. Presque partout j’ai pu continuer à vivre (presque) que comme d’habitude.

En fait cela n’a été le cas que pendant le trajet entre Diyarbakir et Yüksekova. Malgré la chaleur écrasante aucune boisson n’était distribuée dans les bus (climatisés, heureusement) et minibus. Et lors d’un arrêt près de Bitlis, une pause que d’habitude j’aime beaucoup pour la fraîcheur de sa lokanta située au bord d’une rivière, impossible de se faire servir ne fusse qu’un thé. Les voyageurs qui ne jeûnaient pas, ont du se rabattre sur l’épicerie pour se procurer biscuits et boissons fraiches. Pour le thé, il a fallu attendre d’arriver à Tatvan, où un copain m’a emmenée dans un café ouvert, où on pouvait aussi fumer..

Quelques jours plus tard en arrivant à Van après 3 heures de route, j’ai bien cru devoir partir pour Yüksekova sur la frontière turco- irako- iranienne le ventre vide. Jusqu’à ce que le chauffeur du minibus m’ait fait comprendre que derrière les grands tissus qui le cachaient, un des cafés de l’otogar était ouvert. J’ai pu y prendre un petit déjeuner et y fumer. Comme un certain nombre d’employés des compagnies d’autobus le faisaient aussi, en toute discrétion. Heureusement, parce que le minibus a ensuite roulé jusqu’à Yüksekova sans faire de pause à Baskale. Au retour par contre, comme on y passait à l’heure d‘Iftar, aux environs de 19 heures (soit une heure plus tôt qu’à Istanbul), les passagers ont pu s’y restaurer et j’ai pu avaler cette délicieuse soupe au ayran (yaourt) et aux herbes que j’adore.

Entre Tatvan et Malatya, à mon retour, par contre, partout où le bus s’arrêtait, on trouvait des lokanta ouvertes : à Mus comme à Bingöl, des régions il est vrai où vivent toujours des minorités alévies. Mais cette fois des boissons étaient aussi proposées dans le bus à ceux qui le souhaitaient. J’ai même vu deux dames âgées portant le foulard blanc kurde les accepter. Il est vrai que comme me le rappelait mon voisin dans l’avion qui nous conduisaient à Diyarbakir, le jeûne n’est pas imposé aux voyageurs, qui rattraperont plus tard  les journées perdues. Il rentrait à Bagdad avec sa famille et ils profitaient de cette libéralité. Il faut dire qu’ils étaient en route pour deux jours – en avion d’Istanbul jusqu’à Diyarbakir suivis de 5 heures de taxi jusqu’à  Zagros au Kurdistan irakien, puis Zagros-Mossoul-Bagdad le lendemain – et que les températures sur ces routes dépassent allègrement les 40° en août. Sur la route entre Mossoul et Zagros, j’ai vu la glace des bouteilles d’eau sorties du congélateur se transformer en eau tièdasse en quelques dizaines de minutes. Se passer de boire entre 4 heures du matin et 19 heures aurait même constitué un risque réel de déshydratation sévère.

Cela étant il n’y a pas que les voyageurs et les Alévis qui ne suivent pas le jeûne dans la région  kurde. Même à Tatvan, où ne vivent pas d’Alévis, j’avais pu prendre avant de partir un copieux petit déjeuner dans une patisserie de la ville. Et là non plus, je n’étais pas la seule cliente. Évidemment, il valait mieux connaitre l’adresse dans cette petite ville plutôt religieuse. On y trouve de puissantes confréries et c’est parce que l’AKP au pouvoir y a été concurrencé par un fort pourcentage de votes en faveur du très musulman Fazilet Partisi d’Erbakan que le parti pro kurde y a remporté les dernières élections municipales. J’ai donné le tuyau à ma voisine de bus, originaire de Malatya. Quelques jours plus tard elle devait retourner à Tatvan et elle non plus ne jeûnait pas.

A Yüksekova, bien sûr, ville devrimci (révolutionnaire, comme se qualifie souvent l’électorat pro kurde) par excellence, même si la majorité de la population suivait le jeûne de Ramadan, on trouvait sans difficulté des cafés ouverts pendant la journée. Il y en avait deux, où je pouvais aussi me griller des cigarettes, dans la galerie marchande où officie Süleyman, mon ami fleuriste. Et si pour le repas de midi l’offre était moins alléchante que d’habitude – on devait se contenter de toasts avec ses filles et ses copains qui venaient discrètement se restaurer dans le fond de la boutique, cachés derrière les plantes – on se rattrapait le soir avec les très copieux repas d’iftar, parfois partagés avec des dizaines d’invités.. qui n’avaient pas hésité à traverser la ville, lundi dernier, alors que pierres et coktails molotovs volaient, en protégeant les bébés des gaz lacrymogènes en les recouvrant d’un foulard. Il est vrai qu’avec au moins une centaine de jours d’intifada kurde depuis août dernier, les habitants sont familiers de cette situation. Et impossible de ne pas venir alors que les femmes de la famille qui invite ont passé la journée à préparer les plats pour tous ces convives.

Yuksekova 23  Août 2010

« Ils viendront à minuit peut-être, mais les invités viendront » avait assuré Süleyman ce soir là. Ils étaient effectivement venus et n’avaient pas attendu que les tensions dans la ville se calment un peu pour arriver.