Commémoration de l’assassinat de Hrant Dink : le parc Gezi fermé à Istanbul

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Le 19 janvier cela a fait 7 ans que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné à Istanbul devant les bureaux de son journal AGOS, dans le très fréquenté quartier de Sisli.  Ogun Samast, le tueur était un adolescent de 17 ans, envoyé de sa ville de province, Trabzon, pour accomplir ce meurtre. Il a fini par écoper d’une peine de 22 ans de prison (qui sera divisée par deux, car il était mineur au moment des faits).

7 ans après cet assassinat et les funérailles du journaliste qui avaient été suivies par un cortège de plus de 100 000 personnes (mais dans lequel les principales personnalités politiques, du gouvernement AKP ou de l’opposition kémaliste, avaient brillé par leur absence), difficile de parler de justice rendue. Alors que ces dernières années les prisons du pays sont pleines de « comploteurs » ou de « membres d’organisations terroristes », elle n’a pas réussi à dénicher par contre la trace du moindre petit complot dans cet assassinat.

18  principaux suspects avaient été acquittés, dont Erhan Tuncel, un informateur de la police de Trabzon et un des principaux suspects dans l’affaire.   Leur acquittement a été  annulé en appel.  Leur procès recommence donc. Mais au début du mois 2 d’entre eux ont été à nouveau  remis en liberté après leur interpellation à Trabzon.

Il faut aussi rappeler qu’un an avant l’assassinat de Hrant Dink à Istanbul, un prêtre catholique, le père Santoro était assassiné à Trabzon.

Alors que des milliers de policiers ont été limogés ces dernières semaines pour avoir enquêté dans des histoires gênantes pour le gouvernement AKP (corruption,  transport d’armes à destination de la Syrie présumé, ou même arrestation de membres présumés d’Al Qaida), ou car ils étaient considérés trop « peu dociles »,  le moins qu’on puisse dire est que les membres de forces de l’ordre suspectés dans ces assassinats n’ont pas eu à se plaindre de la même rigueur.

La façon dont a  été conduit le  procès du meurtre de  Hrant Dink  prouve que le procès de ce qu’en Turquie on nomme depuis les années 90 l’état profond n’a jamais eu lieu. Et que l’indépendance de la justice n’est jamais devenue une réalité.

Les autorités d’Istanbul, sur les dents depuis le mouvement Gezi – camions de policiers anti émeutes ( Cevik Kuvvet )  et camions à eau  (les devenus célèbres TOMA) stationnent en permanence à Taksim –  ont décidé de fermer une fois de plus le parc Gezi, devenu symbole de la contestation. Cette année la date anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien tombe un dimanche, ce qui pourrait en augmenter l’affluence. Est-ce la seule  cause d’une telle démonstration de force?

La place Taksim, le 19 janvier.

 

Binler Taksim'de Hrant Dink için toplandı

A Sisli, au journal AGOS

Cette année une foule immense est  venue commémorer l’assassinat qui a le plus bouleversé la Turquie ces dix dernières années.

Gültan Kaya, la femme du chanteur Ahmet Kaya s’est exprimé au balcon d’Agos ; « Ils ont commis  un crime d’Etat ! »

Le mois de janvier est un mois noir pour les journalistes en Turquie :

Le 9 janvier 1996  était assassiné  à  Istanbul Metin Göktepe (journaliste à Evrensel)

Et le 24  janvier 1993, à Ankara   Ugur Muncu (journaliste à Cumhurriyet).

Des policiers ont été vus à Sisli  portant un bonnet blanc comme celui du tueur (voir photos Evrensel.Net), alors que les températures sont printanières à Istanbul (17°). Au lendemain de l’assassinat du journaliste arménien,  ce bonnet blanc était devenu le couvre chef de nombreuses têtes nationalistes, qui avaient érigé  Ogun Samast en héros. Ils ne peuvent l’ignorer.

Şişli'de 'beyaz bereli' trafik polisleri!

La veille  ça chauffait à Taksim entre manifestants s’opposant à un projet de loi qui menacerait gravement la liberté sur Internet et les forces de l’ordre.

Et les citoyens de Turquie ont sans doute bien d’autres  raisons de ne pas être très  satisfaits de la façon dont fonctionne leur justice et des mesures que leur gouvernement envisage pour améliorer cela…

Une commémoration est  organisée à Malatya devant la petite  maison où Hrant Dink est né et dans la rue qui porte dorénavant son nom. A Istanbul, ce n’est pas encore le cas pour l’avenue où il a été assassiné.

 

Mais la justice fait parfois son boulot.  Ce matin à l’aube, les forces de police faisaient une descente dans le village de  Roboski, arrêtant 7 personnes, toutes des proches des villageois massacrés par des F16 de l’armée turque. Parmi ceux ci Serhat Encu, un des seuls rescapés du massacre. Des  maisons ont été fouillées et des portraits de victimes arrachées du mur . La justice  comme la commission parlementaire n’a trouvé aucun responsable dans ce massacre, en début de mois un tribunal militaire a décidé de clore l’affaire. Par contre elle paraît avoir beaucoup de choses à reprocher aux   familles des victimes, régulièrement harcelées.

Roboskî'ye baskın; 7 gözaltı var, evler darmadağın edildi

 

 

Sous fond de bagarre au sein de l’Etat turc : cherche-t-on à exaspérer les Kurdes ?

Sebahat Tuncel

J’ai commis une erreur d’appréciation dans mon précédent billet. En effet, les villes kurdes sont restées calmes pour  le second anniversaire du massacre de Roboski (Uludere).Même Hakkari et Yüksekova sont simplement restées « villes mortes », c’est-à-dire que pas un commerce – boulangeries exceptées – n’a ouvert. Mais elles ne se sont pas embrasées.

Bien sûr dans ces deux villes, quelques  groupes de gençler se sont manifestés, allumant des feux dans leur quartier et entravant la circulation, recevant en échange quelques jets de gaz lacrymogènes. Un phénomène spontané, comme j’en ai déjà vu à Yüksekova (les voitures qui passent alors près du feu prennent la peine de klaxonner, c’est plus prudent de manifester son approbation) et  qui rappelle –  chants pro PKK en sus – les groupes de gamins de certaines de nos villes qui confortent leur sentiment de puissance en se baladant en bande, capuche rabattue sur le visage, le soir tombé.  Mais il n’y a  pas eu  d’affrontements  violents avec les forces de l’ordre.

Et ce n’est certainement pas du au hasard. Il est probable  que le parti kurde a tout fait pour éviter que cela ne dégénère. Ainsi à  Yüksekova il n’a pas appelé à manifester et à Hakkari, c’est la veille alors que les magasins étaient ouverts qu’avait lieu une manifestation.  La grande commémoration, c’est à Roboski même qu’elle a eu lieu.  Miran Encu, tante de Velat Encu (16 ans), une des victimes du massacre y a succombé d’une crise cardiaque.

Ceux qui suivent les événements de la région à travers les médias turcs peuvent avoir le regard un peu faussé. Mais il faut se rappeler comment l’arrivée de Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde,  comme député d’Hakkari avait déjà calmé le jeu. Il y a trois ans, les villes de la province étaient continuellement en ébullition, on  n’y comptait plus les journées « ville morte » et les affrontements avec les forces de l’ordre étaient presque quotidiens.  Les jeunes de Diyarbakir considéraient ceux d’Hakkari comme des héros (les médias pro kurdes aussi). Mais sur place c’était moins évident. En fait, plus personne ne savait d’où venait les ordres de fermer (transmis  aux commerçants par des gamins). Demirtas  avait  remis de l’ordre dans tout ça. Les villes de la province ont pu respirer (au propre comme au figuré ). Et c’est entre autre ce qui explique sa grande popularité à Hakkari.

 

2 morts yuksekova décembre 2013

Pourtant le moins qu’on puisse dire c’est que tout semble être fait pour exaspérer les Kurdes. D’abord 3 morts par balles des özel tim (équipes spéciales)  lors de deux manifestations à Yüksekova (province d’Hakkari, sur la frontière irakienne et à 2 pas des camps PKK de Qandil).  Deux (un homme et son neveu) le 6 décembre, le troisième quelques jours plus tard. Des affrontements ont même eu lieu dans  l’hôpital de la ville où un groupe attendait des nouvelles des deux premières victimes, affrontements si violents que l’hôpital, envahi par les gaz lacrymogènes,  a été vidé de ses patients.

Et ce n’était pas un « dégât collatéral », l’hôpital est situé  en pleine campagne à plusieurs kilomètres du centre ville (il a été construit sur les terres d’un député AKP…)

Yuksekova olay decembre 2013

Or si la province d’Hakkari est une habituée de la répression« façon Gezi » des manifs   ( disons plutôt  que le mouvement Gezi a été traité comme le sont les « manifestations illégales » kurdes) et qu’il y a donc eu de nombreux manifestants blessés et parfois tués ces dernières années dans la province, cela faisait plusieurs années  que les forces de l’ordre ne tiraient plus à balles réelles sur les manifestants à Hakkari. Mais le gouverneur de la province  a déclaré que les manifestants étaient armés et c’est passé comme une lettre à la poste…

Pourtant, alors que les confrontations avec les forces de l’ordre peuvent être violentes  à Yüksekova, quand y a-t-on vu des manifestants assez suicidaires pour y brandir des armes ?

Députés kurdes emprisonnés

Le 9 décembre,  Mustafa  Balbay, journaliste kémaliste et élu  député  CHP  qui croupissait en prison depuis plus de 4 ans dans le cadre du procès Ergenekon était remis en liberté à la suite d’une décision de la Cour constitutionnelle déclarant que son emprisonnement était une violation de son droit à être élu.   Mais quelque jours plus tard celle-ci était à nouveau refusée par le tribunal de Diyarbakir aux 5 élus kurdes incarcérés  dans le cadre du procès KCK, pourtant eux aussi en attente de jugement.

Le parti proteste avec virulence , mais la rue kurde ne s’embrase pas (à part à Yüksekova où ça bardait encore salement le 23 décembre)…

Mais le jour même où  la région commémorait le massacre de Roboski, massacre pour lequel la justice  a fait preuve de bien moins de diligence dans sa quête pour en  désigner les responsables (en réalité elle a étouffé l’affaire), la Cour suprême  vient de confirmer en appel la peine de 8 ans et 9 mois de prison pour « appartenance au PKK » dont avait écopé Sebahat Tuncel, députée du BDP (parti dont elle a démissionné pour rejoindre avec  Ertuğrul Kürkçü  et Sırrı Süreyya Önder, le HDP : un mouvement qui rassemble des partis  de gauche)  . Une peine qui risque de lui faire perdre sa place de députée et de la renvoyer en prison (d’où elle était sortie lorsqu’elle avait été élue députée d’Istanbul en 2007).

Si elle devait être démise de sa fonction de députée, je ne sais pas qui profiterait de sa place à l’Assemblée : un député AKP, comme à Diyarbakir après que Hatip Dicle ait été l’objet du même procédé, ou un député de l’opposition CHP ou MHP (qui accepterait ou non de « profiter de l’aubaine »)? En tout cas les députés du BDP qui avaient été contraints de se présenter en candidats indépendants n’ont pas de « suivant sur la liste » pour les remplacer , donc le groupe BDP perdrait encore un siège.

C’est une visite à Qandil en 2004, dans un camp du PKK qui lui vaut cette condamnation…alors qu’un processus de paix est engagé avec ce même PKK et que des visites, Qandil en a eu à la pelle depuis (et que normalement tout le monde devrait quand même se réjouir que les combattants des deux camps aient cessé de s’entretuer).

Mais le processus de paix a été engagé sans que la très controversée législation anti-terroriste n’ait été amendée. L’article 380 à la très vague formulation a permis de condamner Sebahat Tuncel (et bien d’autres)  pour  « soutien à une organisation terroriste dans l’objectif de commettre des crimes ». Maintenant la  « guérilla judiciaire » qui fait rage en Turquie  peut complètement faire dérailler le  processus du paix. D’autres députés kurdes ont eux aussi été condamnés et restent sous la menace de condamnations en appel. C’est le cas notamment d’Ahmet Türk ou d’Aysel Tugluk. Le couperet peut donc continuer de tomber sur le parti kurde.

Bref, alors que la justice remet en liberté un député CHP, non seulement elle refuse de faire de même pour les députés BDP emprisonnés, mais elle prend dans le même temps une décision qui risque d’envoyer une députée du mouvement kurde de plus en prison ! Et pas n’importe laquelle, Sebahat Tuncel est un « poids lourd » du parti (même si dans le parti il n’est pas vraiment de bon ton de parler de poids lourd, elle est quand-même très populaire près de l’électorat). De plus elle est Kurde alévie. Et s’il y a bien un segment de la population exaspéré par le gouvernement Erdogan (qui a tout fait pour cela), ce sont les Alévis.

Et tout ça le jour anniversaire du massacre de 34 civils kurdes dont la plupart n’avaient pas 20 ans, bombardés par des F16 à Roboski et dont certains auraient pu être sauvés si un hélicoptère ambulance avait été envoyé sur les lieux du massacre. Ce qui n’a pas été le cas.

Là, ce n’est même plus de deux poids deux mesures dont on peut parler…

C’est même tellement gros, que ce n’est pas sûr que cela suffise a embrasé la rue kurde qui quand même se méfie. Les Kurdes ont  l’habitude d’être instrumentalisés dès que des tensions se profilent dans le pays. Et depuis qu’il siège à l’Assemblée  (ce qui est tout nouveau), le parti kurde a su faire preuve de maturité. Le fait qu’il existe maintenant un Kurdistan irakien y est sans doute aussi pour beaucoup.  Dans les  tensions qui traversent le pays, le mouvement kurde pourrait préférer suivre l’exemple de son cousin syrien et jouer sa propre carte – comme il l’a fait lors du mouvement Gezi.

Mais il va falloir qu’il fasse preuve d’un sacré doigté s’il veut éviter que la région kurde soit happée  dans les tensions , car dans la tourmente actuelle vraiment tout semble fait pour pousser les Kurdes à bout.

Le 1er janvier : ajout

J’apprends que les avocats des 5 députés  kurdes du BDP incarcérés ont à leur tour déposé un recours devant la Cour Constitutionnelle. Je suis un peu étonnée qu’ils n’y aient pas songé plus tôt, mais sans doute était-ce une stratégie des avocats d’attendre ce qu’elle déciderait pour le député CHP Balbay.

Dans le même article d’Hürriyet Today’s  je découvre aussi qu’Engin Alan, député MHP (extrême droite) dont la cour suprême d’appel a confirmé en octobre dernier,  la sentence à 28 ans de prison dont il a écopé  dans le cadre du procès Balyoz (Ergenekon), risque de lui aussi de perdre son immunité parlementaire. Et ce serait imminent : en effet cette même cour se préparerait à demander la levée de son immunité. Et évidemment dans ce cas, ça m’étonnerait qu’il puisse y avoir 2 poids 2 mesures (cela ne marche pas dans tous les cas) . S’il perd son immunité, le tour de Sebahat Tuncel risquerait de suivre.

Le 2 janvier,2 députés du BDP Pervin Buldan et Sirri Sürreyya Önder  qui venaient de porter une lettre d’Öcalan, le leader emprisonné  du PKK à aux commandants militaires de Qandil, vont rencontrer les nouveaux ministres de l’intérieur et de la justice  (nommés dans le cadre du remaniement ministériel sous fond de scandale de corruption). La direction du KCK (branche urbaine du PKK)  n’ayant cette fois pas répondu par lettre, sa réponse à celle d’Öcalan n’a pas été rendue publique

.Efkan Ala, le nouveau ministre de l’intérieur est un proche d’Hakan Fidan, le chef des services secrets turcs (MIT) et principal artisan du processus de paix depuis les « négociations (alors secrètes) d’Oslo. Il a aussi  été le gouverneur de Diyarbakir entre 2004 et 2007 (c’est à dire pendant la semaine de violentes émeutes urbaines dont la répression avait fait plus d’une dizaine de morts, la plupart des mineurs et des centaines de blessés ).

Et la veille de la nouvelle année, ça a bardé près de Yüksekova.  3 jeunes du village de Yesilova  dans le district Semdinli (Hakkari) ont été gravement blessés lors d’une confrontation avec l’armée. Cela faisait une dizaine de jours que les habitants de ce village de contrebandiers bloquaient la route pour protester contre la construction d’une nouvelle caserne. Cette fois par contre les villes de la province ne se sont pas embrasées… Je persiste à penser que cela est significatif, même si ce calme est précaire.

 

 

Massacre de civils à Uludere (Roboski) : 2 ans et les familles attendent toujours justice.

roboski Uludere victimes

C’est dans la nuit du  28 décembre 2011 qu’une série de F16 décollaient de Diyarbakir pour aller bombarder un convoi de petits contrebandiers  kurdes qui venaient de traverser la frontière les tuant presque tous dans une série de frappes.  2 ans plus tard, seuls quelques  fanatiques peuvent encore croire qu’ils aient été tués par erreur (et seuls ceux qui veulent le croire pensent qu’ils trafiquaient pour le PKK).Mais  les familles des 34 victimes attendent toujours que justice soit rendue et aucune d’elles, même celles qui ont ensuite reçu la visite de madame Erdogan, venue se recueillir sur les tombes de leurs proches (familles « triées sur le volet » dit-on, c’est-à-dire non sympathisantes du BDP, le parti kurde) – n’a accepté de toucher à l’indemnisation que l’état turc leur a versée en guise d’excuses. Excuses qu’il n’a pas juger utile de donner.

La commission parlementaire chargée d’enquêter sur l’affaire n’a pas jugé utile non plus de trop creuser, au point que les députés BDP et CHP qui la composaient avaient préféré la déserter avant qu’elle donne ses conclusions. Quant à la justice, elle a choisi de se déclarer incompétente et elle a renvoyé le dossier à…un tribunal militaire.  Autant dire tous semblent s’être mis d’accord pour étouffer ce qui a été le plus grand massacre de civils des dernières décennies en Turquie.

Et pour ceux qui comprennent le turc, le documentaire d’Ümit Irvanç (ne pleure pas maman, je suis dans un bel endroit)

Ce refus de faire la lumière sur ce massacre, comme celui de libérer les nombreuses personnes emprisonnées dans le cadre des grandes opérations contre le KCK y est pour beaucoup dans le manque d’optimisme que les Kurdes ont manifesté pour le processus de paix , processus auquel la plupart de mes interlocuteurs  ne croient guère et la récente visite de Massoud  Barzani aux côtés de Recep Tayyip Erdogan à Diyarbakir n’y a rien changé.

Comme l’an passé, ce second anniversaire est marqué par des manifestations dans toute la région kurde. Une région où les armes des combattants se sont tues depuis le début de ce qu’on nomme « sürec », le processus de paix dont personne n’a jamais  très bien su où il allait (aujourd’hui n’en parlons pas) – heureusement en période électorale personne n’a envie de briser le cessez le feu instauré –  mais non exempte de tensions. Ces dernières semaines, trois personnes ont été tuées par les balles des Özel tim (équipes spéciales)  lors de manifestations à Yüksekova, déclarée « ville morte » (aucun commerce n’a ouvert) pendant plusieurs jours. Naturellement les gaz lacrymogènes l’ont a nouveau régulièrement submergée .   Difficile de n’y voir qu’un hasard alors que le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est fragilisé par une série de révélations fracassantes. Et le nouveau refus par le tribunal de Diyarbakir de libérer les derniers élus kurdes emprisonnés  n’arrange pas les choses.

Le  28 décembre risque donc d’être une journée encore chaude dans la région – notamment dans des villes comme Diyarbakir, Yüksekova (où les magasins resteront fermés ce jour là) , Cizre et bien sûr Sirnak.

 

manset uludere Roboski Zaman

Cette période plus que délicate pour le gouvernement AKP sera-t-elle davantage propice à plus de lumière sur cette terrible affaire   ? En tout cas  nombreux sont ceux qui n’imaginent pas qu’une telle opération ait été possible sans l’accord du chef de gouvernement. Et l’influent journal Zaman – l’organe de presse du mouvement fetullahci (la Cemaat) en guerre ouverte contre le gouvernement  est le premier à faire la UNE sur ces familles qui attendent depuis deux ans que justice soit faite.

Mais à vrai dire, impossible de prédire ce qui sortira de la confusion ambiante.

Actuellement c’est à Taksim (où Sirri Surreyya Önder et Ertugrul Kürkçü avaient appelé à la mobilisation), à Izmir,   à Ankara ( des milliers de personnes rejoignent le bâtiment de l’AKP ) et dans toute la Turquie où on manifeste contre la corruption  que ça chauffe. Mais si le mouvement Gezi repart – comme il fallait s’y attendre –  cela m’étonnerait que cette fois les TOMA de Diyarbakir soient envoyés à Istanbul et Ankara.

 

Les gaz sur Taksim ont masqué le massacre d’Uludere.

Le 11 juin dernier, tous les regards en Turquie étaient tournés vers la place Taksim où les forces de l’ordre chargeaient sur les manifestants, après le retour de Tayyip Erdogan du Maghreb. C’est le moment que le tribunal de Diyarbakir chargé de l’enquête sur le massacre d’Uludere choisissait  pour se déclarer incompétent et transférer le dossier à un tribunal militaire.  Un dossier  classé confidentiel depuis le début de l’enquête, ce qui en dit long sur la volonté de faire la lumière sur un des plus graves massacres de civils en 30 ans de conflit entre le PKK et l’armée turque.

La justice ne cherchera donc pas  à lever le voile sur les circonstances ayant causé  la mort de 34 petits contrebandiers kurdes, dont la plupart n’avaient pas 20 ans (et le plus jeune 12 ans), massacrés par les bombes de F16, la nuit du 28 décembre 2011. Alors que de très hauts gradés sont traînés devant les tribunaux pour X complots (contre l’AKP), c’est une autre affaire quand c’est de la mort de civils kurdes dont il est question.

Les familles des victimes n’auront eu le droit qu’à une compensation financière – qu’elles refusent toutes de toucher jusqu’à ce que les responsables soient jugés – et aux larmes compassionnelles de madame Emine Erdogan, l’épouse du chef du gouvernement.  Après avoir refusé de leur adresser des excuses, l’Etat dont les avions de chasse s’étaient acharnés sur leurs enfants, leur refuse le droit à connaître la vérité et au moindre  semblant de justice .

Recep Tayyip Erdogan a même tenté de semer la suspicion en déclarant que certaines victimes pouvaient être « des terroristes du PKK » car «  il arrive que ceux-ci  s’habillent en civil » ! Alors que ces garçons étaient tous connus dans leurs villages korucus (villageois supplétifs de l’armée rétribués par l’état  environ 200 euros mensuels) et donc des autorités locales.

Est-ce la raison pour laquelle ni le gouvernement, ni l’état major, ni les grandes chaines de TV, n’avaient jugé utile de manifester de reconnaissance aux villageois, parents ou proches de victimes,  qui 6 mois plus tard se portaient au secours de soldats du contingent  blessés dans un grave accident de minibus (10 morts) à proximité de leur village ? Quelques mois plus tard, Emine Ürek, qui faisait partie de ceux-ci, sera désignée  parmi les personnalités de l’année du journal Zaman. Les F16 ont tué son fils de 16 ans

Personne pourtant n’avait porté secours à leurs propres enfants après le bombardement. Craignant d’être confrontée à la colère des villageois, l’armée avait préféré ne pas se rendre sur les lieux. Des blessés qui auraient pu être sauvés, ont agonisé des suites d’hémorragies ou à cause du froid.

 

Les autorités comptent sur l’oubli de l’opinion publique accuse Nuşirevan Elçi, le président du barreau de Sirnak et avocat des familles. Et elles choisissent le moment pour liquider  discrètement les enquêtes qui avaient bien du être ouvertes.

Ihlan Sener (AKP) le président  de la Commission aux Droits de l’Homme de l’Assemblée, avait déjà fait traîner jusqu’au très médiatisé Newroz de Diyarbakir (où allaient être  « annoncées » les négociation de paix avec le PKK) pour rendre publiques les conclusions de l’enquête menée par la sous commission qu’il présidait. Un rapport qui concluait que ce massacre n’avait pas été intentionnel mais serait la conséquence d’une série de disfonctionnements et d’un problème de communication entre l’armée et les services secrets.  Les principales mesures préconisées étant de prendre des mesures drastiques contre… la contrebande.  Vue l’ampleur de celle-ci sur toute la frontière, la communication doit d’ordinaire être exemplaire, pour que les bombes des F16 aient réussi jusqu’ici  à éviter de tels carnages !

Un rapport que seuls les députés AKP et MHP (extrême droite) de la sous commission avaient cautionné et que ceux du CHP et du BDP avaient dénoncé depuis longtemps. 3 mois plus tôt, pour le   premier anniversaire du massacre, ils  avaient rendu public des contre-rapports, impitoyables sur la façon dont Sener avait conduit l’enquête parlementaire et accepté les réticences de l’armée à fournir les renseignements demandés.

Selon ceux-ci, c’est une information affirmant que Fehman Hüseyin, un haut commandant du PKK, serait parmi les contrebandiers, qui aurait déclenché l’opération. Le commandant kurde syrien  devait être liquidé à n’importe quel prix (Est-ce ce qui explique le pilonnage privilégié à l’attaque terrestre, qui aurait laissé la possibilité  à de très jeunes civils de se rendre ? Ou certains voulaient-ils en profiter pour « donner une leçon » aux contrebandiers de la région ?).  Levent Gök (CHP) déclare que le chef d’état major, le commandant de l’armée de l’air, celui de la 3ème division de gendarmerie devraient être tenus militairement responsables et le chef du gouvernement responsable politiquement.

Selon eux, en effet, une telle opération n’avait pu être menée sans que le chef du gouvernement n’ait été averti du massacre de  civils qu’elle serait . D’autant que toute opération transfrontalière requiert une autorisation du gouvernement. Or la présence de patrouilles militaires avaient bloqué ces groupes de contrebandiers du côté irakien de la frontière.  C’est au Kurdistan irakien, à 2 pas de leur village, qu’ils ont été massacrés. En tout cas, c’est certain qu’une telle décision n’a pu être prise qu’à un très haut niveau.

Quelques jours plus tard, Selahattin Demirtas, le président du BDP déclarait que c’était Recep Tayyip Erdogan lui-même qui avait donné l’ordre de l’opération, ce qui expliquait que les autorités cherchent à  cacher la vérité. Une opinion largement partagée dans la région.

Selon certains observateurs, l’objectif de ceux qui ont fait filtrer la fausse information de la présence de Fehman Husseyin, pourrait d’avoir voulu nuire au processus de paix qui se négociait discrètement. Mais outre celle de l’origine de cette fausse information, bien d’autres questions restent posées.  Avec la  décision du tribunal de Diyarbakir, vient de s’éteindre le dernier espoir de justice  auquel les familles des victimes pouvaient se raccrocher.

Il est peu probable que les négociations de paix qui se poursuivent suffiront à faire oublier ce nouveau traumatisme dans la région kurde. Et il n’est  pas certain non plus que la justice décidera  de lever les accusations de « tentative de meurtre » qui pèsent sur 5 cousins des victimes, qui submergés par la colère avaient accueilli par des jets des pierres le kaymakam (sous-préfet) venu présenter ses condoléances, le jour du massacre.  Ce sont les seuls avoir été  détenus lors de gardes à vue dans l’affaire d’Uludere.

 

Et comme pour bien montrer que le processus de paix est le dernier de ses soucis, un autre  tribunal de Diyarbakir vient d’infliger une forte amende (1300 euros/famille)   aux familles des victimes. Motif :  le 500ème jour suivant le massacre, elles s’étaient rendues sur les lieux de celui-ci, à quelques kilomètres de leurs villages, de l’autre côté de la frontière. Et elles n’avaient pas fait le détour par Harbur, le seul poste frontière, à  5 ou 6  heures  de route au moins  des villages.

Voici le nom des victimes d’Uludere et leur âge au moment où ils ont été tués :

Vous détestez Taubira ? Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, devrait vous plaire.

Une bien jolie semaine celle qui vient de s’écouler. En France on a vu  la droite française se déchaîner contre Christiane Taubira, la ministre de la justice du nouveau gouvernement socialiste.  Des propos qu’elle n’a jamais tenus circulant même sur les comptes Twitter d’anciens ministres. Ceux qui faisaient enfler la rumeur s’étant   empressés de croire à  une «  info » bidonnée.

Serait-ce  parce que la ministre  guyanaise, lointaine descendante d’esclaves africains  a la peau bien sombre, qu’il allait de soi qu’elle avait pu manifester de la compréhension pour ceux qui auraient brûlé des drapeaux français, le soir de la victoire socialiste aux présidentielles ? Seulement les drapeaux  n’avaient été brûlés que dans leur imagination. C’est dire l’état de leurs inconscients qui auraient bien besoin d’être décolonisés.

Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, que personne dans son pays ne suspecte de laxisme ni de communautarisme,  ne  devrait pas  leur déplaire .

Tandis qu’ils s’acharnaient  sur Christiane Taubira, son confrère turc de l’intérieur  était invité sur une grande chaîne de TV à  donner  sa version dans une controverse sur les circonstances du massacre d’Uludere. Le 28 décembre dernier, 34 petits contrebandiers kurdes y étaient tués par des F16 de l’armée  qui les auraient pris pour un groupe de combattants du PKK candidats au suicide collectif (jamais les  F16 n’ont tué autant de PKK en une seule opération.). 34  civils qui pourraient  avoir été les victimes d’un « grand jeu » qui se joue dans la région. Le gouvernement AKP a reconnu une bavure – une des plus meurtrières depuis le début du conflit –  et a adressé ses condoléances aux familles, auxquelles il décidait d’accorder la même compensation que celles réservées aux victimes du terrorisme. Une première pour celles  d’une bavure militaire.

Des enquêtes ont été ouvertes. Mais il n’a pas été question de demander des comptes à l’état major  d’où se décident toutes les opérations transfrontalières. Ce dernier désigne les services de renseignements turcs (sans avancer de preuves jusqu’ici), mais des sources américaines viennent de révéler que l’opération aurait eu lieu à la réception d’images incomplètes fournies par un predator US.

Et  hors de question de présenter des excuses  au nom de l’état turc, pour le ministre de l’intérieur qui ne voit vraiment pas ce qui pose problème. Ces garçons (dont le plus jeune avait 13 ans)  étaient  coupables.  Coupables d’avoir traversé la frontière. Tellement  coupables qu’ils  auraient été  traînés devant un tribunal  s’ils avaient survécus, la marchandise qu’ils transportaient étant destinée au PKK. Du  groupe de contrebandiers, un seul a survécu qu’aucun procureur n’a fait arrêter . Mais qu’importe ce détail, quand on décide de  transformer des victimes en coupables, pour lesquels le ministre a même  créé  le  concept promis à un bel avenir  de « light militant ». Avaient-ils «  le sang impur » eux aussi, comme  il assure que le serait  celui des militants PKK « non light  » ?

De tels propos  ont ulcéré jusque dans les rangs  de l’AKP où Sahin  ne compte pas que des soutiens.  Prenant la tête de la fronde  Hüseyin Celik,  député AKP d’Urfa  les a qualifiés d’inhumains  et contraires à la position de l’AKP . « Le fait que le  PKK se finance avec la contrebande ne fait pas  de ces garçons des « extras » du PKK. Ils  ne cherchaient que leur subsistance , même si c’était de façon  illégale. Et rien ne prouve le contraire.». Rappelant aussi que dans cette région déshéritée, la contrebande avec l’Irak est  tolérée depuis longtemps .

Le ministre de l’intérieur, qui a commencé sa carrière comme kaymakam (sous préfet) à Cizre,  sur cette frontière,  dans les sinistres années 80, quand pour préserver l’unité de la patrie  les Kurdes ne devaient pas exister, ne peut évidemment pas l’ignorer. Il ne peut pas non plus  être une des rares personnes en Turquie  à ne pas savoir que  les trafics en tous genres  ont aussi contribué à financer la contre-guérilla dans les années 90. Contre guérilla dont les villages korucu (gardiens de village) comme ceux des villageois massacrés à Uludere étaient un des rouages. Et qu’il n’y a pas que le PKK à profiter grassement de la contrebande. Quant à ceux qui ont été réduits en charpie par les bombes, ce n’étaient que de tous petits trafiquants – des « fourmis » diraient les sociologues –  la plupart  n’avaient pas encore 20 ans et les 50 TL (22 euros) qu’ils allaient gagner devaient permettre à certains de régler leurs fournitures scolaires.  Quelque chose de  banal dans la région.

J’avais profité d’une attente au poste frontière d’Ibrahim Khalil pour discuter avec un groupe de femmes kurdes de Cizre. Elles s’étaient cotisées pour louer un taxi et aller faire « des petites affaires de pauvres » : acheter du thé, du sucre et des cigarettes  au Kurdistan irakien  qu’elles revendraient avec un petit bénéfice  à leur retour.  Voilà aussi les  fameuses «  marchandises  destinées au PKK » que les garçons d’Uludere transportaient.

« Personne n’a le droit de démoraliser ceux qui défendent l’unité de la patrie. Ceux qui tentent de le faire commettent une trahison » rétorquait Sahin, en  se  gardant bien  de nommer « les traîtres » , devant une assemblée de futurs préfets à Sakarya. Il semble qu’il n’ait pas évoqué non plus ceux et celles qui sont allés se recueillir et pleurer sur les tombes des « light militant »  massacrés à Uludere , comme l’a fait Emine Erdogan, l’épouse  du premier ministre.

Le ministre a l’habitude de faire scandale. Mais cette fois il  a franchi les limites  du supportable y compris pour ceux qui au sein de l’AKP devaient ronger leur frein depuis des mois. Et  24 traitres , essentiellement des députés kurdes AKP qui savent que la plupart  de leurs électeurs kurdes exècrent davantage l’Etat profond qu’ils  ne  détestent le PKK, ont joint leurs voix à celles de l’opposition CHP pour réclamer sa démission. On regarde aussi Sahin à la TV à Sirnak ou Mardin et les élus AKP doivent s’y sentir un peu mal à l’aise. ( ils doivent aussi s’y sentir menacés :  1 élu a été tué et un autre enlevé ces dernières semaines. Le PKK semblant aussi renouer avec les  « vieilles méthodes » ces derniers temps)

Erdogan a dit ne pas  cautionner les propos inhumains de son ministre,  qui contredisent ouvertement la position officielle, aussi ambigüe  celle-ci soit-elle , mais le conserve à  son poste.  Le débat est clos, peut-être. Et à Uludere ils devront s’en satisfaire. Les polémiques risqueraient de faire le jeu du PKK, paraît-il.   En tout cas le scandale d’Uludere a révélé au grand jour la béance qui s’est creusée entre  durs  et  modérés  au sein de l’AKP et achevé de mettre à mal la réputation  d’un parti  uni  comme un seul homme derrière son chef .

La fronde parlementaire  a aussi frappé  la  commission  chargée d’enquêter sur les circonstances du massacre. Dénonçant les blocages  mis par son  président, Ayun Sefer Ustun (AKP),  les députés CHP conduits par l’avocat de Diyarbakir  Sezgin Tanrikulu, ont choisi  de déserter la dernière  réunion, tout en promettant de ne pas lâcher jusqu’à ce que  la vérité ait éclaté. Or , les images filmées par des drones turcs avant l’opération ne pouvaient tromper aucun spécialiste. Il était clair qu’il s’agissait de civils. Alors pourquoi Uludere ?

A Uludere par contre, l’enquête ne rencontre pas d’obstacle. Les familles des victimes y  seraient même régulièrement convoquées par les autorités….. dans le cadre de poursuites déclenchées après le caillassage du kaymakam (sous préfet), qui – peut-être  parce qu’il s’agit de villages korucus qu’il connaissait bien – pensait  que les condoléances qu’il venait présenter, y seraient accueillies par des effusions.  Il  voulait sans doute  aussi  éviter que les Kurdes du BDP y occupent  seuls le terrain.

Mais l’accueil du représentant de l’Etat par les frères et les cousins de ceux que les avions de guerre du même Etat venaient de réduire en charpie avait été bien différent de celui escompté. Il est même incompréhensible que les autorités n’aient pas anticipé ces mouvements de colère après un tel carnage. (on voit que ce n’étaient pas les corps de leurs gosses qui avaient été ramenés !)   Le sous- préfet  avait affirmé aux médias que ceux qui l’avait accueilli par des jets de pierres venaient d’ailleurs. Pourtant c’est bien des cousins des victimes qui ont été ensuite placés en garde à vue.  Des «  light militant » sans doute eux aussi.

Est-ce qu’insulter les familles des victimes et traîner leurs frères et leurs cousins devant des tribunaux va calmer une région où le massacre d’Uludere a occasionné un traumatisme sans doute équivalent à celui qu’a été le massacre  de Sivas pour les  Alévis.  On peut en douter.  Et si cela  m’étonnerait  que les journalistes se soient précipités dans les villages korucus de la frontière pour y enquêter sur la façon dont les propos du Ministre de l’Intérieur y ont été reçus,  on peut l’imaginer sans trop peine.

Mais qu’importe de démoraliser ces supplétifs de l’armée, sans lesquels les opérations terrestres seraient bien compromises (de toute évidence  les petits appelés qui s’étaient paumés en pleine nuit à Daglica dans la montagne d’Hakkari avant de se faire massacrer par le PKK, il y a quelques années, n’avaient pas de korucus pour les guider). Ce ne sont que des coupables potentiels.  Comme les autres.…Les autres Kurdes bien sûr.

 

Uludere : les images filmées par les drones montraient que les F16 bombardaient des civils.

Les images filmées par les drones  corroborent les  témoignages des   villageois d’Uludere et des 2 seuls survivants du massacre par des F16 de l’armée turque, de 34 petits contrebandiers , le 28 décembre dernier.  C’est ce qu’ont constaté les membres de la commission parlementaire en charge  des Droits de l’homme, après avoir  visionné le 4 heures sur les 9 heures filmées par ces drones, rapporte les journaux  Bianet et Today’s Zaman.

Enfin les membres de cette commission qui se sont exprimés. La plupart des  députés AKP ont choisi de ne pas le faire,  arguant de la confidentialité de l’enquête. Parmi ceux-ci, seul Sener qui dirige  la sous commission  Uludere  l’a fait en estimant qu’il était difficile de voir que les groupes bombardés étaient  de simples contrebandiers, il  préfère attendre d’avoir l’ensemble des données pour tirer les premières conclusions. Sinon même Attilla Kaya, député MHP (extrême droite) trouve étrange « que des membres de l’organisation terroriste se transforment  en cible aussi parfaite ».

Les députés de l’opposition CHP et BDP , parmi lesquels figurent entre autre Hüseyin Aygun, un avocat député CHP de Tunceli et Ertugul Kürkçü, député BDP  de Mersin et ancien compagnon de Deniz Gezmis (pendu après le 12 mars 1972))   estiment quant à eux  que les 4 heures visionnées montrent très clairement que les groupes que les F16 allaient bombarder. à 4 reprises entre 21 h 40 et 22 h 30 étaient des villageois qui se livraient à un banal et très peu discret trafic de contrebande.

Voici la chronologie des événements rapportée par Malik Özdemir, député (CHP) de Sivas.

–  17 heures 20 : côté irakien, 4 camions arrivent dans la vallée des rivières Haftanin et Kutalma à proximité de la frontière turque. (les députés relèveront la présence de 8 camions en tout)

18 heures 20 : premières images des villageois. Un groupe de contrebandiers rejoint les camions.

18 heures 55 : arrivée du 3ème groupe de villageois.

19 heures 16 : le premier groupe a fait le plein de marchandises et reprend la route vers la frontière turque.

19 heures 40 : le groupe atteint la frontière turque. Ils attendent à proximité de la frontière jusqu’à 21heures 24, ce qui prouve qu’il y avait des tirs d’artillerie pendant ce laps de temps.

– 21 heures 36, Un drone désigne une cible aux avions par un jet de laser. Premier bombardement

21 heures 43 : second bombardement.

22 heures 04 : troisième bombardement.

22 heures 24 : un groupe de villageois qui suivait est à son tour bombardé (quatrième bombardement)

– 22 heures 45 : des villageois  quittent précipitamment le village pour rejoindre la scène du massacre.

23 heures : Les villageois arrivent sur les lieux.

Ces membres de la commission  indiquent qu’ils n’ont pas eu besoin de  recourir aux spécialistes de ce type d’images, présents lors du visionnage, pour voir qu’il s’agissait de contrebandiers. Selon leurs témoignages, les mules chargées de marchandises sont visibles  à l’ œil nu.  A un moment, un groupe de contrebandiers traversent une rivière en file indienne sur un pont et il est même possible de les compter, ainsi que  leurs mules qui sont plus nombreuses que les hommes.

La façon dont ces garçons communiquent avec le village, la façon dont ils se déplacent groupés et lourdement chargés,  tout   indique qu’il s’agit de civils, déclarent-ils.  Pour ma part j’ai réalisé à quel point le lieu du massacre était proche du village. Qui peut sérieusement croire que plusieurs dizaines de combattants du PKK  (ou un haut commandant  du PKK infiltré au sein d’un groupe de contrebandiers et dont aucun informateur sur place n’aurait pu certifier la présence)  auraient gentiment  attendu  pendant près de deux heures, que l’artillerie se calme pour entrer en Turquie en choisissant de le faire  à 15 mn de villages korucus, ces gardiens de villages rétribués pour se battre contre le PKK . Villages  avec lesquels ils communiquaient par  téléphones portables – des communications faciles à intercepter. Il y a suffisamment de gens en prison pour le savoir en Turquie !

Il serait surprenant que des combattants du PKK qui s’infiltrent s’amusent à communiquer avec des villages  (qui plus est korucus ) par téléphones portables, ou à envoyer des messages à leurs petites copines ( une habitude partagée par les ados de Bordeaux , de Berlin avec  ceux Sirnak/Uludere – en tout cas c’est comme ça aussi à Hakkari. J’imagine donc que certains d’entre eux l’ont fait pendant les deux heures d’attente). Et difficile aussi d’imaginer que ces communications transfrontalières n’aient pas été repérées.

La commission relève aussi que les images montrent qu’après  le premier bombardement, les garçons  se sont tous regroupés, un réflexe de protection qui a fait d’eux une cible parfaite. Des combattants entraînés comme ceux du PKK se seraient au contraire dispersés pour augmenter leur chance de survie (je présume que c’est aussi ce qu’on apprend aux recrues dans les armées régulières..). Ce réflexe vraiment étonnant pour de supposés combattants aguerris n’a pas fait cesser les bombardements.

 

Est-ce que beaucoup d’élus AKP de la région pensent sincèrement que ce  groupe de contrebandiers pouvait être  aisément confondu avec un groupe de PKK ? Certains sont sans doute  inquiets. Les villages de korucus (gardiens de village) comme ceux de Roboski et de Bujeh d’où ils étaient originaires  votent généralement AKP, même si ce n’est pas systématique. Le district d’Uludere a pour sa part voté très massivement BDP (pro kurde) en juin dernier – comme beaucoup de districts entre Hakkari et Nusaybin ( province de Mardin sur la frontière syrienne). J’ignore ce qu’il en a été dans les villages de Roboski et de Bujeh, mais avec ce massacre,  les villages korucus doivent être sous le choc.

En tout cas,  « ceux qui disent être incapables de voir que ceux qui étaient visés étaient des villageois se livrant à de la contrebande,  doivent reconnaître qu’il sont tout aussi incapables de dire qu’il s’agit de combattants du PKK », conclut  le député de Sivas.

La commission  a demandé à visionner des images de véritables combattants du PKK filmées par des drones pour pouvoir  comparer avec celles des villageois d’Uludere. Ils ont aussi demandé des éclaircissements aux 3 spécialistes de l’industrie électronique militaire (ASELSAN) et au 2 officiers de l’état major  présents ce 15 février. Notamment pour quelles raisons, dans quelles circonstances et après avoir pris quels renseignements et près de qui, l’ordre de cette opération  a été donnée à Ankara. En effet, c’est Ankara – c’est-à-dire l’état major et le gouvernement –  et non le commandement régional ; qui dirige les opérations quand elles sont transfrontalières, comme c’était le cas puisque les contrebandiers avaient été contraints d’attendre plusieurs heures de l’autre côté de la frontière par des opérations terrestres. Ils n’ont obtenu aucune réponse indique Bianet.

Ces officiers  venaient auparavant d’être interrogés par le procureur de Diyarbakir, qui est chargé d’une enquête judiciaire. De son côté l’armée a ouvert une enquête sur le rôle de la gendarmerie dans la région.

Est-ce que toutes ces enquêtes permettront de lever le voile sur les circonstances qui ont transformé ces 34 garçons en cible trop parfaite pour les F16 ? Après l’ attentat de Semdinli fomenté par des membres de la gendarmerie contre la librairie Umut (un chauffeur de taxi qui passait avait été tué), en novembre 2OO5, j’assurais à mes amis d’Hakkari (bien plus sceptiques que moi)  que les choses changeaient en Turquie avec la démocratisation et la marche vers l’UE. Et que cette fois les circonstances de ce qui faisait la une des médias, avaient bien plus de chance d’être éclaircies et ses commanditaires punis.

Les premiers temps, le déroulement de l’enquête m’avait donné complètement raison. Puis le procureur chargé de l’enquête avait été limogé… Il a enfin fini par être réintégré dans ses fonctions. Les poseurs de bombes qui, à la différence de gosses lanceurs de pierre arrêtés depuis par la police  dans la même petite ville, attendaient la fin de leur procès en liberté, viennent d’ être condamnés. Ce qui est un progrès comparé aux périodes précédentes.  Mais comme dans le procès Hrant Dink, seuls ceux qui avaient été pris la main dans le sac ont été condamnés. Aucune trace de complot … malgré le nombre élevé  de ceux qui sont emprisonnés parce qu’ils sont suspectés d’avoir comploté contre le gouvernement. Le journal Radikal parle du » syndrome – il y une organisation, mais on n’a pas pu la trouver ».

Ce qui est certain, c’est que le massacre des 34  petits contrebandiers d’Uludere (la plupart n’avaient pas 20 ans et le plus jeune 13 ans) a choqué la région de façon sans doute encore plus  profonde que le scandale de Semdinli,. Les images de leurs funérailles seront certainement omniprésentes dans les festivités du prochain Newroz.  Il est probable qu’on y trouvera aussi un écho de ce qui se passe au sein  de la minorité kurde de Syrie. Évolution  qui inquiète la Turquie et qui n’est peut-être  pas complètement étrangère  au  massacre de ces  petits contrebandiers. Moins que jamais il n’est possible de tenter de comprendre les soubresauts  de la question kurde en Turquie sans avoir un œil sur la vie politique intérieure turque et l’autre  sur les pays voisins (Syrie, Irak, Iran).

 

 

Massacre d’Uludere : Je vais te présenter ces morts que tu as assassinés – lettre de Welat Encü

Les F16, qui partaient  lâcher leurs bombes sur un groupe de jeunes contrebandiers kurdes, les tuant presque tous, la nuit du 28 décembre, faisaient un bruit épouvantable. Il était 21 heures environ, dans la cuisine de Kayapinar à Diyarbakir, nous discutons avec  Gülistan, qui révise une leçon  pour une matière qu’elle déteste parce que ça ne parle que d’armée et de guerre . «  Les avions de guerre décollent de nuit ?… Quel vacarme ! » « Nous sommes habitués »…

Le lendemain c’est l’horreur en découvrant le carnage. 35 garçons qui revenaient dans leurs villages, avec la marchandise qu’ils étaient allés chercher à la frontière irakienne, comme ils avaient l’habitude de le faire  en empruntant le chemin emprunté avant eux par leurs pères et leurs grands pères. 30 ans de conflit dans la région n’a jamais fait cesser la contrebande. Au contraire. Et les autorités la tolère, surtout quand c’est la principale ressource de villages korucu. Ces villages où des villageois ont été armés et reçoivent une petite solde d’environ 500 $, en principe  pour défendre leur village contre le PKK. Dans les faits, c’est devenu un job de supplétif militaire.  Ce  sont généralement des korucus qui connaissent ces montagnes comme leur poche, qui  guident les soldats lors des opérations militaires.

La plupart de ceux qui ont été tués dans la nuit du 28 décembre étaient cousins et   n’avaient pas encore  20 ans. Le plus petit en avait 12 et sans doute qu’il s’était réjoui de partir avec les « abi » (les grands).  Ils avaient détourné leur chemin parce que du village, on les avait  avertis par téléphone portable que l’armée bloquait celui qu’ils avaient l’habitude de prendre. Et ce serait l’armée elle-même qui leur aurait donné l’ordre de rebrousser chemin, selon Servet Encü (31 ans), qui a eu la vie sauve pour avoir plongé dans les eaux glacées d’une rivière en contrebas. Mais ils n’avaient aucune raison de paniquer et ils ont du être aussi effarés qu’épouvantés  en réalisant que c’était eux que les F16 venaient bombarder, à quelques kilomètres de leur village. L’attaque d’un premier F16 a décimé la moitié du groupe, celle d’un second a massacré les autres,  rapporte Servet Encü. Des blessés ont agonisé. Tous ont du vivre l’ enfer.

Comment ceux qui ont désigné aux F16 ce groupe repéré par des drones ont-ils pu les confondre avec des combattants du PKK ? Comment l’armée pouvait-elle ignorer qu’un groupe de contrebandiers de leurs villages de korucus étaient sur un chemin qui leur est habituel cette nuit là ? TSK  n’a rien pourtant d’une armée étrangère découvrant un terrain inconnu, comme les Américains en Irak. Ca fait des décennies qu’elle est omniprésente dans le coin.

Est-ce que les combattants du PKK communiquent par téléphone portable ? Est-ce leur habitude  de franchir la frontière à 50, avec des mules chargées  qui ralentissent la marche, à proximité de villages korucus, alors que l’armée est sur le qui vive ? Et est-ce qu’un  commandant de PKK aussi recherché que Fehman Huseyin aurait choisi de se déplacer au sein d’un groupe aussi peu discret ? ( sa présence annoncée pourrait avoir déclenché l’opération).  En tout cas le groupe de PKK qui avaient été massacrés à  Semdinli lorsqu’ils se repliaient côté irakien, quand leur organisation avait décrété un cessez le feu à l’occasion du ramadan de l’été 2009, se déplaçait à 5. Et à Yüksekova où je me trouvais, il se disait qu’ils avaient été dénoncés. Ils n’avaient pas été repérés par des drones.Pour le moins, il y a eu très  graves négligences dans l’opération du 28 décembre.

Les autorités turques ont promis une enquête impartiale. Et pour la première fois, les familles de victimes de ce qui est qualifié d’erreur regrettable vont être indemnisées, au même titre que celles des bombes terroristes (23 000 euros environ ) – Barzani, pour sa part leur a déjà envoyé presque le double ( 40 000 $) du Kurdistan irakien.  Mais dans la région rares doivent être ceux qui croient  à une simple « erreur » d’ évaluation.  Et il est difficile d’y avoir confiance en l’indépendance de la justice quand les forces de l’ordre sont mises en cause. D’autant que si le gouvernement et l’état major ont présenté leurs condoléances aux familles, il n’est pas  question d’excuses officielles. Et que ça chauffe entre Tayyip Erdogan et Mehmet Baransu , qui accuse les services secrets dans les colonnes de Taraf.

Les images de ces morts que les villageois (pas l’armée, qui s’est chargée de nettoyer les lieux ensuite ) ont ramené à l’aube ont fait la UNE des médias. Des morts qui  n’auraient peut-être  fait qu’un entrefilet annonçant  « 35  terroristes du PKK  tués» dans les médias turcs des années 90, mais dont il est devenu impossible de tenter de dissimuler l’identité dans la Turquie d’aujourd’hui. Les caméras des correspondants locaux, étaient là lorsque les villageois ont ramené les corps enroulés dans des couvertures.

J’ai cherché à connaître leur visage et je viens seulement d’en découvrir une image, et d’une dizaine d’entre eux « seulement ». Je peux certes m’imaginer le visage des autres,  imaginer le village de Roboski que personne sans doute ne désigne sous le nom turquifié d’Ortasu, sa petite école,  le servis que les lycéens empruntaient  tous les matins pour se rendre au lycée,  le tas de tourbe devant les maisons, le poêle qui chauffait chez eux,  dans la pièce principale où tout le monde se regroupe l’hiver et où la TV est toujours allumée,  les grands halay qu’ils dansaient lors des mariages, où parait-il,  tout le monde danse exactement au même rythme, comme à Hakkari,   leur petite amie dont ils inondaient de messages amoureux le téléphone portable.  Mais seuls leurs proches connaissent leurs véritables  visages.

Tous ces garçons possédaient des téléphones portables, leurs copains aussi.  Et comme tous les jeunes ils adorent se photographier les uns les autres. Cela n’aurait sans doute pas été difficile de se procurer leurs portraits aux journalistes qui se sont rendus à Uludere couvrir les funérailles ou la visite du leader du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, qui a du s’y rendre en voiture de Van , parce qu’il n’avait pas été autorisé à emprunter un hélicoptère.

Lorsque des soldats sont tués, personne en Turquie n’ignore à quoi ces garçons ressemblaient. Même chose côté kurde avec les combattant(e)s tué(e)s. Mais apparemment   ceux dont les corps déchirés par les bombes  sont revenus au village roulés dans des couvertures  ne sont restés que « des contrebandiers kurdes » tués «  par  erreur »   ou au contraire désignés  aux F16;  et dont certains  pensent qu’ils l’avaient cherché, en se baladant dans des coins où des combattants du PKK peuvent aussi se balader. Ceux qui depuis 30 ans que cette « sale guerre » existe n’ont jamais eu envie de tenter de comprendre ses réalités.

Dans une lettre mise en ligne dans les Yüksekova Haber, Welat Encü, le frère aîné de Serhat Encü a décidé de les présenter à ceux qu’il désigne comme leurs assassins. Depuis le carnage du 28 décembre,  au moins 6 autres de ces cousins ont été arrêtés ( au moins 6 Encü en tout cas) à la suite des révoltes qui ont explosé, à Sirnak comme ailleurs et qui comme d’habitude se sont conclues par leur lot habituel d’arrestations et de procès à venir.

Voici sa lettre que j’ai tentée de traduire.

« Dans l’obscurité de la nuit, le froid , la boue et la peur de la mort, pas un d’entre eux n’avaient renoncé à prendre le chemin qui les mènerait vers la mort. Parce qu’ils y étaient obligés. L’un pour apporter une aide matérielle à sa famille, l’autre pour se procurer son argent de poche pour l’école, un autre, orphelin pour nourrir sa famille, un autre encore   devait passer un examen universitaire, il allait gagner l’argent du voyage , ils sont partis mais ne sont pas revenus. Ô âmes sans scrupules,  dépouillées de toute humanité. Ô assassins aux  mains ensanglantées,  A toi qui les as assassinés,  je vais te  présenter mes jeunes frères massacrés.

Serhat Ençü : avait 17 ans. Son père est trop âgé pour pouvoir travailler. Il y était allé pour pouvoir envoyer de l’argent à  deux grands  frères  étudiants.

Cemal Ençü : avait 16 ans. Il  était élève en dernière classe de lycée et y était allé pour se procurer son argent de poche pour l’école et payer les dettes de la cantine.

Amza Encü, avait  21 ans. Il venait de terminer son service militaire. Il y était allé pour venir en aide à sa famille.

Serafettin Encü, avait 16 ans. Il était élève en dernière classe de lycée. Sa mère est morte  il y a cinq ans et il ne voulait pas prendre l’argent de son père. Il y était allé pour se procurer lui-même son argent de poche.

Bedran Encü :  avait 14 ans. Il était élève en classe de collège. C’était le plus âgé des garçons de la famille et son père lui avait confié  la responsabilité des plus jeunes. Aide-nous,  mon fils, avait-il dit  et il y était allé avec ses frères.

Sivan Encü : avait 16 ans. Il y était allé pour aider sa mère que son père a quitté.

Aslan Encü : avait 17 ans. Son père est âgé. Il y a six ans son frère a été blessé par une mine.  Il y était allé pour aider à payer les frais d’hôpital.

Calal Encü : avait 18 ans. Par fierté il ne voulait pas accepter d’argent de poche venant de son père ou de ses frères aînés.

Hüseyin Encü : avait 19 ans. C’était le garçon le plus âgé de la famille. Il devait partir cette année faire son service militaire. Son père avait des dettes. C’est pour l’aider qu’il y était allé.

Selam Encü : avait 22 ans. Nous étions dans la même classe au lycée. Il venait de terminer l’université. Il devait passer un examen et c’est pour payer le voyage qu’il y était allé.

Fadil Encü : avait 19 ans. C’était le garçon de plus âgé de la famille. D’autres de mes frères y vont , avait-il dit.  Joyeux et insouciants,  ils s’étaient mis en  route ensemble.

Ô assassins aux mains ensanglantées ayant perdu toute humanité !  20  de mes 24 autres frères n’avaient pas encore 20 ans et tous y étaient allés dans le but de gagner 50 TL ( 22 euros). Ils rapportaient (chacun)  deux bidons contenant 30 kg de thé et deux sacs de sucre. C’est pour ça que vous les avez assassinés en les bombardant avec vos avions de guerre. Ils n’avaient  pas mérité d’être attaqués avec une  telle brutalité.   Ô âmes sans scrupules !  Depuis des années ce peuple est broyé. Ses maisons ont perdu  jeunes et  petits, assassinés dans un endroit où la justice n’existe pas. Ils n’ont pas le pouvoir de vous demander des comptes. C’est à Allah que  j’en réfère de la blessure suprême que vous avez infligée. »

Welat  Encü, frère aîné de Serhat Encü.