Terrifiant ramadan pour les Alévis de Malatya

J’étais paniquée en apprenant ce qui s’était passé à Malatya , hier soir au festival de Munzur, à Dersim, où je me trouvais et où en plein concert une minute de silence  a été donnée. Il y a deux ans, j’étais chez ma copine Zeynep à Malatya pendant Ramadan. Sa famille venait de déménager pour un quartier mixte alévi/ sunnite. Mais dans leur rue ne vivent que des Alévis et son mari avait passé un savon à un davul (tambour)  venu bruyamment réveiller tout le monde à 4 heures du matin, annonçant l’heure de prendre le repas de suhur qui précède le jeûne.

Les Alévis ne font pas ramadan, mais à une époque pas si lointaine, ceux qui vivaient dans des villes ou villages mixtes  avaient intérêt à allumer la lumière, comme leurs voisins sunnites, quand le davul annonçait l’heure du suhur. Moins pour cacher leur alévité, quand celle-ci était connue,  que pour se conformer au diktat de la majorité. Une époque qu’on pensait révolue. Désormais en tout cas, les Alévis et continuent de dormir quand leurs voisins sunnites jeûneurs (tous les Sunnites ne jeûnent évidemment pas) se lèvent.

Le davul qui avait alors  réveillé la rue ignorait peut-être que c’était une rue alévie. En tout cas, il n’avait pas insisté. Mais évidemment quand j’ai appris que la maison d’un Alévi  qui avait demandé à un davul de les laisser dormir en paix avait été caillassée à Malatya  j’étais très inquiète.

C’est à Sürgü Belde, un village du district de Dogansehir que les faits se sont passés et non dans la ville centre (merkez). Selon ce qu’on m’en a dit ici, c’est un village majoritairement sunnite où ne vivraient que quelques familles alévies et le davul aurait eu tendance à lourdement  insister sous leurs fenêtres.  Une dispute s’en serait suivie entre un villageois alévi et le davul . Samedi  une cinquantaine de villageois, qui  le lendemain  étaient 500  fous  furieux,  s’en sont pris à sa famille. Les courageux  assaillants s’étant mis du cœur  en chantant l‘Istiklal marsi (l’hymne national turc)  ont caillassé les vitres de la maison et brûler l’étable. Des coups de feu auraient même été tirés selon Bianet. »Partez d’ici, où nous vous tuerons. Nous vous brûlerons, comme à Sivas ». « Mort aux Kurdes », « Mort aux Alévis, »  clamaient les assaillants rapporte Leyla Evi dont la maison a été caillassée.

Les réjouissances ont duré deux heures, pendant lesquelles toutes les autres familles alévies se sont terrées jusqu’à ce que la gendarmerie (armée) intervienne, évitant que la violence ne dégénère davantage. Le lendemain le maire AKP de Dogansehir, le kaymakan (sous préfet) et plusieurs députés AKP et CHP – dont Huseyin Aygun, député CHP de Tunceli (Dersim) se rendaient sur place pour  tenter de calmer les esprits.

Mais évidemment, l’émotion est forte au sein de la communauté alévie. D’autant que les faits surviennent quelques semaines à peine après que le président de l’Assemblée Cemil Ciçek  ait répondu à  Hüseyin Aygun qui demandait l’ouverture d’une cemevi au parlement (où existe une mosquée) que l’alévisme  est une branche de l’Islam et que le lieu de culte de  l’Islam est la mosquée », soutenu en cela par plusieurs personnalités AKP comme Bülent Arinç.

Or les Alévis ne fréquentent pas plus les mosquées qu’ils ne jeûnent à ramadan. Au village le cem était pratiqué dans une simple maison. Une pratique difficilement conciliable avec le mode de vie urbain. Dorénavant  il se pratique dans des cemevi qui ne sont toujours pas reconnues officiellement comme des lieux de culte, mais sont désormais tolérées.  Et je n’ai jamais entendu non plus un Alévi affirmer qu’il était musulman.

Quant à imaginer un cem dans une mosquée ! Autant dire que Cemil Ciçek disait tout simplement aux Alévis qu’ils n’avaient qu’à devenir sunnites. Apparemment c’est ainsi que l’ont interprété  les villageois caillasseurs de maison alévie de Dogansehir.

Le ministre de l’intérieur Idriss Naim Sahin a condamné les faits (difficile quand même de faire autrement), mais a accusé les médias de les exagérer. De quoi exaspérer encore davantage les Alévis. Cet hiver déjà, il affirmait que c’étaient des enfants qui avaient marqué d’un signe une centaine de maisons alévies d’Adiyaman, une ville voisine de Malatya.  Etrange pourtant que des enfants aient repris par jeu la  vieille habitude de marquer les maisons de ceux qu’on désigne comme les ennemis intérieur…avant de les chasser voire de les massacrer comme l’avaient été les Alévis de Maras en 1978. A cette époque, les forces de l’ordre avaient laissé faire les assaillants. Les choses ont quand-même changé, même si tout n’est pas clair (selon les témoignages rapportés par Bianet, cela faisait trois jours que les Alévis du villages étaient menacés et le commandant de gendarmerie aurait conseillé aux Alévis de quitter momentanément le village). En tous cas ces discours et ces tensions sont inquiétants et c’est clair qu’il ne fait pas  toujours bon être kurde  alévi dans la province de Malatya.

 

 

 

 

 

 

Pas de gaz lacrymogènes à Sivas pour le 19 ème anniversaire du massacre des Alévis de l’hôtel Madimak

L’année dernière, le gouverneur de Sivas avait interdit l’approche de l’hôtel Madimak aux manifestants venus commémorer le massacre  du 2 juillet 1993 . Ceux qui avaient voulu braver l’interdiction avaient été copieusement arrosés de gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre s’étaient montrées plus promptes à défendre l’accès à l’hôtel que 18 ans plus tôt. 37 personnes, toutes alévies hormis 2 assaillants,   venues pour le  festival alévi Pir Sultan Abdal  avaient péri dans l’incendie criminel de cet hôtel, devant lequel une foule haineuse s’était massée, condamnant à mort une partie de  ses occupants. Il y aura 51 survivants, dont le poète Aziz Nesin, traducteur du Salman Rushdie dont la présence à ce festival avait été le prétexte à cette explosion de haine  très peu spontanée.

 

Cette année encore 2000 policiers étaient envoyés en renfort dans la province en prévision de cette manifestation.  Mais cette fois la commémoration prenait un cours différent.

D’abord   pour la première fois,  une cérémonie officielle était organisée à Sivas.  Une délégation à laquelle participaient Ali Kolat le gouverneur de la province, Doğan Ürgüp  le maire (BBP – un petit parti de la mouvance extrême droite) et Yusuf Şahin le mufti de la ville ainsi que  le chef de la police  s’est donc  rendue à l’hôtel Madimak, transformé il y a peu en un centre de la science et de la culture. Le maire de la ville a appelé à ce que la lumière soit faite sur  les vrais investigateurs de ce massacre.

Les familles des victimes prenaient quant à elles la tête d’un autre cortège qui a rassemblé des dizaines de milliers de personnes venues de toute la Turquie à l’appel de la fédération alévie Bektashi.  Des dizaines d’associations représentatives de la société civile  y prenaient part, ainsi que des représentants de l’opposition politique. Les  députés  du CHP, dont le dirigeant Kemal Kiliçdaroglu  est lui-même alévi, étaient en nombre bien sûr,  comme Kamer Genç et Hüseyin Aygun députés de Dersim ou la chanteuse Sabahat Akkiraz, députée d’Istanbul, tous trois alévis ou encore Sezgin Tanrikulu, député d’Istanbul et ancien président du barreau de Diyarbakir. Une partie des députés du BDP assistaient à l’ouverture du procès de Silivri, le second grand procès dit du « KCK » à Istanbul. Mais  Selahattin Demirtas, le co-président du BDP était à Sivas où il a  établi un  parallèle entre le massacre des Alévis de l’hôtel Madimak et celui des 34  jeunes contrebandiers kurdes  d’Uludere, abattus par l’aviation turque en décembre dernier.

Idriss Naim Sahin, le ministre de l’intérieur aurait  de nouveau  donné l’ordre d’interdire au cortège de passer devant l’hôtel Madimak, rapporte Hürriyet Today’s, et un cordon de police bloquait à la rue où il se situe. Les affrontements  de l’été dernier, ou de mars, quand des manifestations de protestations avaient suivi l’annonce de la clôture du procès des responsables (enfin ceux reconnus par la justice) de la tuerie – risquaient bien de se reproduire.

Cette fois, heureusement les pourparlers entre organisateurs et le gouverneur ont abouti et le cortège a finalement été autorisé à passer devant l’hôtel dans lequel  seuls les parents des victimes étaient autorisés à pénétrer.  On imagine l’étrange message , si le gouverneur et le chef de la police avaient lancé les forces anti- émeutes contre le cortège conduit par les parents de ceux en hommage desquels  ils venaient de déposer des gerbes de fleurs, à l’endroit  même où il leur était interdit de se rendre, comme si c’était les Alévis qui avaient allumé l’incendie de l’hôtel !

D’autant que l’année prochaine, il est probable que le vingtième anniversaire du massacre de Madimak, le dernier après la série de massacres d’ Alévis de la fin des années 70, donnent lieu à de grandes mobilisations alévies, en Turquie et en Europe. La foule sera sans doute  encore plus nombreuse à se réunir le 2 juillet 2013 à Sivas.

 

Vous détestez Taubira ? Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, devrait vous plaire.

Une bien jolie semaine celle qui vient de s’écouler. En France on a vu  la droite française se déchaîner contre Christiane Taubira, la ministre de la justice du nouveau gouvernement socialiste.  Des propos qu’elle n’a jamais tenus circulant même sur les comptes Twitter d’anciens ministres. Ceux qui faisaient enfler la rumeur s’étant   empressés de croire à  une «  info » bidonnée.

Serait-ce  parce que la ministre  guyanaise, lointaine descendante d’esclaves africains  a la peau bien sombre, qu’il allait de soi qu’elle avait pu manifester de la compréhension pour ceux qui auraient brûlé des drapeaux français, le soir de la victoire socialiste aux présidentielles ? Seulement les drapeaux  n’avaient été brûlés que dans leur imagination. C’est dire l’état de leurs inconscients qui auraient bien besoin d’être décolonisés.

Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, que personne dans son pays ne suspecte de laxisme ni de communautarisme,  ne  devrait pas  leur déplaire .

Tandis qu’ils s’acharnaient  sur Christiane Taubira, son confrère turc de l’intérieur  était invité sur une grande chaîne de TV à  donner  sa version dans une controverse sur les circonstances du massacre d’Uludere. Le 28 décembre dernier, 34 petits contrebandiers kurdes y étaient tués par des F16 de l’armée  qui les auraient pris pour un groupe de combattants du PKK candidats au suicide collectif (jamais les  F16 n’ont tué autant de PKK en une seule opération.). 34  civils qui pourraient  avoir été les victimes d’un « grand jeu » qui se joue dans la région. Le gouvernement AKP a reconnu une bavure – une des plus meurtrières depuis le début du conflit –  et a adressé ses condoléances aux familles, auxquelles il décidait d’accorder la même compensation que celles réservées aux victimes du terrorisme. Une première pour celles  d’une bavure militaire.

Des enquêtes ont été ouvertes. Mais il n’a pas été question de demander des comptes à l’état major  d’où se décident toutes les opérations transfrontalières. Ce dernier désigne les services de renseignements turcs (sans avancer de preuves jusqu’ici), mais des sources américaines viennent de révéler que l’opération aurait eu lieu à la réception d’images incomplètes fournies par un predator US.

Et  hors de question de présenter des excuses  au nom de l’état turc, pour le ministre de l’intérieur qui ne voit vraiment pas ce qui pose problème. Ces garçons (dont le plus jeune avait 13 ans)  étaient  coupables.  Coupables d’avoir traversé la frontière. Tellement  coupables qu’ils  auraient été  traînés devant un tribunal  s’ils avaient survécus, la marchandise qu’ils transportaient étant destinée au PKK. Du  groupe de contrebandiers, un seul a survécu qu’aucun procureur n’a fait arrêter . Mais qu’importe ce détail, quand on décide de  transformer des victimes en coupables, pour lesquels le ministre a même  créé  le  concept promis à un bel avenir  de « light militant ». Avaient-ils «  le sang impur » eux aussi, comme  il assure que le serait  celui des militants PKK « non light  » ?

De tels propos  ont ulcéré jusque dans les rangs  de l’AKP où Sahin  ne compte pas que des soutiens.  Prenant la tête de la fronde  Hüseyin Celik,  député AKP d’Urfa  les a qualifiés d’inhumains  et contraires à la position de l’AKP . « Le fait que le  PKK se finance avec la contrebande ne fait pas  de ces garçons des « extras » du PKK. Ils  ne cherchaient que leur subsistance , même si c’était de façon  illégale. Et rien ne prouve le contraire.». Rappelant aussi que dans cette région déshéritée, la contrebande avec l’Irak est  tolérée depuis longtemps .

Le ministre de l’intérieur, qui a commencé sa carrière comme kaymakam (sous préfet) à Cizre,  sur cette frontière,  dans les sinistres années 80, quand pour préserver l’unité de la patrie  les Kurdes ne devaient pas exister, ne peut évidemment pas l’ignorer. Il ne peut pas non plus  être une des rares personnes en Turquie  à ne pas savoir que  les trafics en tous genres  ont aussi contribué à financer la contre-guérilla dans les années 90. Contre guérilla dont les villages korucu (gardiens de village) comme ceux des villageois massacrés à Uludere étaient un des rouages. Et qu’il n’y a pas que le PKK à profiter grassement de la contrebande. Quant à ceux qui ont été réduits en charpie par les bombes, ce n’étaient que de tous petits trafiquants – des « fourmis » diraient les sociologues –  la plupart  n’avaient pas encore 20 ans et les 50 TL (22 euros) qu’ils allaient gagner devaient permettre à certains de régler leurs fournitures scolaires.  Quelque chose de  banal dans la région.

J’avais profité d’une attente au poste frontière d’Ibrahim Khalil pour discuter avec un groupe de femmes kurdes de Cizre. Elles s’étaient cotisées pour louer un taxi et aller faire « des petites affaires de pauvres » : acheter du thé, du sucre et des cigarettes  au Kurdistan irakien  qu’elles revendraient avec un petit bénéfice  à leur retour.  Voilà aussi les  fameuses «  marchandises  destinées au PKK » que les garçons d’Uludere transportaient.

« Personne n’a le droit de démoraliser ceux qui défendent l’unité de la patrie. Ceux qui tentent de le faire commettent une trahison » rétorquait Sahin, en  se  gardant bien  de nommer « les traîtres » , devant une assemblée de futurs préfets à Sakarya. Il semble qu’il n’ait pas évoqué non plus ceux et celles qui sont allés se recueillir et pleurer sur les tombes des « light militant »  massacrés à Uludere , comme l’a fait Emine Erdogan, l’épouse  du premier ministre.

Le ministre a l’habitude de faire scandale. Mais cette fois il  a franchi les limites  du supportable y compris pour ceux qui au sein de l’AKP devaient ronger leur frein depuis des mois. Et  24 traitres , essentiellement des députés kurdes AKP qui savent que la plupart  de leurs électeurs kurdes exècrent davantage l’Etat profond qu’ils  ne  détestent le PKK, ont joint leurs voix à celles de l’opposition CHP pour réclamer sa démission. On regarde aussi Sahin à la TV à Sirnak ou Mardin et les élus AKP doivent s’y sentir un peu mal à l’aise. ( ils doivent aussi s’y sentir menacés :  1 élu a été tué et un autre enlevé ces dernières semaines. Le PKK semblant aussi renouer avec les  « vieilles méthodes » ces derniers temps)

Erdogan a dit ne pas  cautionner les propos inhumains de son ministre,  qui contredisent ouvertement la position officielle, aussi ambigüe  celle-ci soit-elle , mais le conserve à  son poste.  Le débat est clos, peut-être. Et à Uludere ils devront s’en satisfaire. Les polémiques risqueraient de faire le jeu du PKK, paraît-il.   En tout cas le scandale d’Uludere a révélé au grand jour la béance qui s’est creusée entre  durs  et  modérés  au sein de l’AKP et achevé de mettre à mal la réputation  d’un parti  uni  comme un seul homme derrière son chef .

La fronde parlementaire  a aussi frappé  la  commission  chargée d’enquêter sur les circonstances du massacre. Dénonçant les blocages  mis par son  président, Ayun Sefer Ustun (AKP),  les députés CHP conduits par l’avocat de Diyarbakir  Sezgin Tanrikulu, ont choisi  de déserter la dernière  réunion, tout en promettant de ne pas lâcher jusqu’à ce que  la vérité ait éclaté. Or , les images filmées par des drones turcs avant l’opération ne pouvaient tromper aucun spécialiste. Il était clair qu’il s’agissait de civils. Alors pourquoi Uludere ?

A Uludere par contre, l’enquête ne rencontre pas d’obstacle. Les familles des victimes y  seraient même régulièrement convoquées par les autorités….. dans le cadre de poursuites déclenchées après le caillassage du kaymakam (sous préfet), qui – peut-être  parce qu’il s’agit de villages korucus qu’il connaissait bien – pensait  que les condoléances qu’il venait présenter, y seraient accueillies par des effusions.  Il  voulait sans doute  aussi  éviter que les Kurdes du BDP y occupent  seuls le terrain.

Mais l’accueil du représentant de l’Etat par les frères et les cousins de ceux que les avions de guerre du même Etat venaient de réduire en charpie avait été bien différent de celui escompté. Il est même incompréhensible que les autorités n’aient pas anticipé ces mouvements de colère après un tel carnage. (on voit que ce n’étaient pas les corps de leurs gosses qui avaient été ramenés !)   Le sous- préfet  avait affirmé aux médias que ceux qui l’avait accueilli par des jets de pierres venaient d’ailleurs. Pourtant c’est bien des cousins des victimes qui ont été ensuite placés en garde à vue.  Des «  light militant » sans doute eux aussi.

Est-ce qu’insulter les familles des victimes et traîner leurs frères et leurs cousins devant des tribunaux va calmer une région où le massacre d’Uludere a occasionné un traumatisme sans doute équivalent à celui qu’a été le massacre  de Sivas pour les  Alévis.  On peut en douter.  Et si cela  m’étonnerait  que les journalistes se soient précipités dans les villages korucus de la frontière pour y enquêter sur la façon dont les propos du Ministre de l’Intérieur y ont été reçus,  on peut l’imaginer sans trop peine.

Mais qu’importe de démoraliser ces supplétifs de l’armée, sans lesquels les opérations terrestres seraient bien compromises (de toute évidence  les petits appelés qui s’étaient paumés en pleine nuit à Daglica dans la montagne d’Hakkari avant de se faire massacrer par le PKK, il y a quelques années, n’avaient pas de korucus pour les guider). Ce ne sont que des coupables potentiels.  Comme les autres.…Les autres Kurdes bien sûr.

 

Alévis : des excuses à ceux de Dersim, des soldat contre ceux de Maraş

Maraş biberi

Je le pressentais bien dans un précédent billet, que présenter des excuses au nom de l’Etat turc pour les massacres de Dersim, serait sans doute plus aisé aux autorités AKP que faire preuve de considération pour des exactions plus contemporaines subies par les Alévis.  Pourtant,  profitant de la brèche ouverte par les excuses de Recep Tayyip Erdogan pour  Dersim, la fédération alévie Bektashi l’avaient invité  à commémorer avec eux  le  33 ème anniversaire du massacre d’ Alévis de  Maras. La commémoration  devait se dérouler le 24 décembre, à Pazarcik, un chef lieu de district de la province.

Fin décembre 1978, la province de Maras avait été prise de folie haineuse contre sa population alévie :  111 personnes avaient été tuées, hommes, femmes, enfants –sans que les Loups gris ne soient ensuite qualifiés de « tueurs d’enfants » pour autant – plus d’un millier blessées, et des  centaines de commerces et habitations y avaient été  vandalisées   Après ces journées de pogrom, la plupart des Alévis fuiront définitivement  Maras. Beaucoup prendront la route des migrations internationales vers une Europe alors gourmande en main d’œuvre.  Et l’armée  profitera de cet événement sanglant pour instaurer l’Etat de siège dans 13 provinces, prélude au coup d’Etat militaire,  2 ans plus tard.

On trouvera des  images jusqu’alors inédites sur ce site.

Mais, Recep Tayyip Erdogan n’a pas répondu à l’invitation des Alévis de Maras.  Aucun membre du gouvernement AKP non plus.

Il faut dire que Maras n’est pas le Dersim alévi. La région, est devenue très majoritairement sunnite et à la différence de Dersim, seule province du pays où le CHP domine en maître, l’AKP y fait des scores très  honorables ( 70% pour l’AKP  aux législatives de juin, et …22% pour le MHP, extrême droite, aux municipales ) .  Or si ces massacres n’avaient rien de spontanés, une simple allumette bien placée  avait suffit à créer le brasier dans  un contexte de tensions entre droite ultra nationaliste et mouvements de  gauche  et de vieille méfiance entre Sunnites et Alévis. Méfiance attisée par le fait que les Alévis étaient nombreux dans les mouvements d’extrême gauche,  tandis que les Loups gris recrutent au sein la population sunnite, surtout turque , mais pas exclusivement.

Et c’est par des voisins sunnites, travaillés au corps par l’idéologie des loups gris, que les Alévis, et avec eux quelques Sunnites qui avaient le tort de militer à gauche,  avaient été massacrés . Des témoins ont raconté que leurs assassins demandaient à leurs victimes de prouver qu’elles étaient sunnites et turques – la plupart des Alévis de Maras sont kurdes  –   rapporte le journal Bianet.  Cela étant c’était le fait d’être alévi  qui condamnait à mort et parmi les assaillants assoiffés de sang de mécréants,  il devait bien y avoir aussi quelques voisins kurdes sunnites.

Si les instigateurs de ce massacre n’ont jamais été inquiétés et ont pu poursuivre tranquillement  leur carrière, plus de 700  personnes avaient ensuite été traînées devant les tribunaux, dans des procès  à hauts risques pour les avocats des victimes : 3 d’entre eux ont été assassinés.  Parmi les prévenus se trouvaient des muktars de village et des imams.  Certains peut-être effarés eux même de la brutalité dont ils s’étaient montrés capables.

Plusieurs peines de prison à perpétuité avaient été prononcées.  Mais en 1992, tous les coupables ont  été libérés. Et depuis l’ idéologie nationaliste continue à bien se porter dans la province de Maras, qui n’a pas envie qu’on l’embête avec ces histoires. D’autant que le départ des Alévis de la région y a fait  des heureux. Comme  Sirri Süreyya Önder l’explique dans un superbe texte «Maraş Bıberı » (Biber qui signifie  « poivre », fameux dans la région, est aussi une métaphore de  « douleur » Aci en turc) publié dans le journal Radikal,  les Alévis de Maras avaient cette particularité de vivre dans la plaine et de posséder les meilleures terres.  Elle n’ont pas été perdues pour tout le monde.

Et le 24 décembre dernier Maras n’a pas été troublée par quelques pancartes dérangeantes, la commémoration n’a pas eu lieu. Les quelques centaines d’Alévis qui avaient fait le voyage pour l’occasion en ont été de nouveau empêchés. L’année dernière c’est la violence de groupes d’extrême droite qui les accueillaient.  Cette fois, c’est  la troupe (gendarmerie ) qui leur a interdit l’accès de la ville. Idris  Naim Sahin, le ministre de l’intérieur, contacté par un député CHP, est resté inflexible. Opération il est vrai  moins risquée  que  tenter de canaliser ces braves loups gris, qui malgré tout l’amour qu’ils portent à l’uniforme, peuvent être extrêmement violents quand on les embête. Et comme ce ne sont pas de si mauvaises gens, inutile de les enquiquiner…

Malgré les appels au calme des organisateurs, certains manifestants  se sont énervés.  Et comme à Sivas l’été dernier, ce sont les Alévis qui voulaient commémorer le massacre des leurs, qui  ont été arrosés de gaz lacrymogènes ( 5 d’entre eux ont été arrêtés).  Histoire de bien leur rappeler sans doute qu’en 1978 non plus, les forces de l’ordre n’étaient pas de leur côté.

Et après ce que le Ministre de l’Intérieur, Idris Naim Sahin, vient  d’envoyer aux Yézidis  « zoroastriens » ( le peu d’entre eux qui vivent encore en Turquie ont intérêt à continuer à se faire le plus discrets possible !)  en même temps qu’aux homosexuels et aux Chrétiens « mangeurs de porc », dans son effarant discours du 26 décembre, il est possible qu’il considère que ces Alévis appartiennent peu ou prou eux aussi, à une fange de la population trop dégénérée pour qu’on s’en soucie.

En tout cas, avant qu’il y ait volonté de faire toute la lumière  sur ces massacres, les Alévis devront encore patienter un peu. Mais si la Turquie veut en finir définitivement avec l’héritage du coup d’Etat de 1980, elle pourra difficilement continuer à  faire l’impasse sur les massacres des Alévis de Maras, Corum ou Malatya..

 

Maraş katliamı Maraş'ta anılamadı

Maraş'ta 'Katliam' Gerginliği