Selahattin Demirtas : nouveau leader de la gauche en Turquie et « super leader » des Kurdes

Demirtas nouveau leader de gauche

Comme le soulignent  des analystes turcs comme Nilüfer Göle ou Samim Akgönül , si Tayyip Erdogan  a été élu au premier tour à la présidentielle, l’autre vainqueur de cette élection est bien Selahattin Demirtas (HDP) qui  avec très peu de moyens a réussi à  convaincre 10 % des électeurs. Un bond de  50% par rapport aux suffrages que récoltait son parti le HDP/BDP  aux élections  provinciales du 30 mars dernier.

Melda Onur, députée CHP d‘Eskisehir,  vient de le qualifier de  nouveau  leader de la gauche. Et il est vrai que  celui qui se présentait comme le candidat de « tous les opprimés » pas seulement celui des Kurdes et des minorités sympathisants du BDP,  a su séduire bien au-delà de l’électorat traditionnel du parti kurde. Il a même  obtenu  14 % des suffrages dans les îles d’Istanbul  ( pour 9.2 et 220 000 voix supplémentaires dans  l’ensemble de la mégapole ) où on n’a pas l’air d’être des fervents de Recep Tayyip  Erdogan ( 28% des voix). En 2011 le BDP n’y obtenait que 5.3. Et je ne pense pas que les îles aient accueilli une importante  vague migratoire kurde depuis.

Une part des 1 million de voix supplémentaires par rapport au 30 mars (4 millions/3 millions)  est certainement  à attribuer aux  Turcs de gauche, qui pour la première fois ont voté pour un candidat  kurde HDP/BDP. Un phénomène qui ne fait que se confirmer d’ailleurs. En  2011 déjà des électeurs turcs de gauche désespérés par le CHP ou déçus par l’AKP que certains avaient rallié en 2007 (et sans doute une bonne part de la minorité chrétienne) avaient déjà choisi de voter  BDP. Dans les villes de l’ouest du pays,  les relations  entre associations kurdes  du réseau BDP et les autres acteurs de la société civile,  et surtout la candidature à Istanbul du très populaire Sirri Sürreyya Önder y avaient largement contribué (il fallait quand même qu’il y ait un Turc dans cette histoire d’amour – dirait un copain kurde qui naturellement exagère… )

Mais quelle part représentent-ils vraiment dans cette progression impressionnante, surtout en un laps de temps si court ( 5 mois) ? C’est en effet  dans les villes de l’Ouest et de la Méditerranée,  plus à gauche, certes, mais surtout  où les Kurdes sont nombreux à vivre,  qu’il vient de faire  les percées les plus significatives, comme à Istanbul, Mersin, AdanaIzmir et je n’oublie pas cette fois Gaziantep. Le parti kurde (HDP) y  est implanté de longue date, mais  avait du mal à s’imposer face aux puissants réseaux AKP.   Le  vote kurde n’y explique certainement pas à lui seul le score que Demirtas y  obtient (et qui sauf à Adana et Antep  n’y atteint pas 10%) Mais il est probable quand-même, que comme à Mus (province qui en mars dernier encore élisait un maire AKP et a voté cette fois à 62 % Demirtas),  de nombreux électeurs kurdes de l’AKP – et du  CHP pour les Kurdes alévis – y  aient choisi cette fois de  donner  leur voix à Selahattin Demirtas.

La province  de gauche Eskisehir quant à elle  n’a pas beaucoup contribué à l’émergence du nouveau leader de gauche : seuls 2.5% des électeurs y  ont voté  Demirtas  Peut-être par fidélité à son maire, que les militants du CHP avait plébiscité pour être leur candidat à la présidentielle…Mais il est probable aussi que le profil du candidat de la gauche n’y ait pas trop plu.

Hopa sur la Mer Noire, d’où était originaire le chanteur laze Kazim Koyuncu continue à résister au César de Kasimpasa. Elle a donné 4.5% de ses voix au candidat kurde. Une véritable  anomalie dans cette région où Recep Tayyip Erdogan (Rizeli de Kasimpasa) est plébiscité  : 80% des voix à Rize ou à Bayburt où seuls… 0.75% des électeurs ont voté pour ce PKK de Selahattin Demirtas.

Selahattin Demirtas, président du HDP
Selahattin Demirtas, Diyarbakir

Mais c’est surtout dans les 11  provinces kurdes déjà acquises au BDP ( pour 10 d’entre elles), qu’il a fait exploser les scores déjà très honorables que son parti y avait obtenu en mars dernier. Dans 7 provinces, il obtient plus de 60 % des voix,  confirmant que le parti kurde est le principal bénéficiaire du processus de paix. Celui-ci a contribué à une « réconciliation » entre Kurdes, qui avaient été  déchirés par des années de sale guerre. Un phénomène qui était déjà bien entamé, mais que cessez le feu et promesse de paix ont accéléré.  Une « réconciliation » déjà réalisée  à Yüksekova où cela fait belle lurette que même les villages korucu (gardiens de villages utilisés comme supplétifs par l’armée) votent massivement pour le parti kurde. Ou à Roboski ( Uludere ) où ils  n’avaient  pas attendu le massacre de 33 petits  contrebandiers par les F16 de l’armée turque pour le faire.

Zeydan rallie le BDP Hakkari 2
La famille Zeydan (clan Piyanis) rallie le BDP Hakkari 3 décembre 2013

En décembre dernier à Hakkari, la ville qui avait élu Selahattin Demirtas comme député en 2011,  c’est la famille du longtemps indéboulonnable député CHP,  DYP puis AKP Mustafa Zeydan  (décédé il y a peu), et avec elle son asiret  (clan) des Piynaşi, qui déclarait son ralliement au BDP dans une cérémonie solennelle à laquelle participaient les maires de toutes les communes de la province et assistaient des milliers de personnes.  Le nouveau « chef  » du clan y a souligné que c’est l’appel à faire la paix  lancé par Abdullah Öcalan qui a motivé cette décision. Elle avait commencé par une cérémonie funéraire (mevlit)  donnée en souvenir de 2 membres de la famille,  tués dans le PKK. L’événement  était d’une telle importance qu’il a donné lieu à 120 commentaires sur larticle des Yüksekova Haber.

Cette » réconciliation » entre Kurdes, auquel « le Parti »  a largement contribué (et bien sûr l’AKP, qui est parvenu à imposer un cessez le feu bilatéral à l’armée et à mettre  Öcalan au centre du processus de paix)  a permis au BDP de conquérir des places fortes AKP comme Mardin ou Agri. puis à Selahattin Demirtas de s’y imposer largement.

La guerre que les jihadistes font aux Kurdes d’Irak et de Syrie et à laquelle prennent part de nombreux combattants kurdes de Turquie et d’Iran ainsi que la tragédie des Chrétiens et surtout des Kurdes yézidis au Sinjar dont le sort est encore pire, vient  encore de renforcer cette fraternité. A mon avis, la possibilité de maintenir ce bon résultat lors des prochains scrutin et, surtout   de le faire progresser au-dessus de la barre des 10% (qui permettrait à l’HDP de se présenter en tant que parti et d’au moins tripler son nombre de députés) dépendra sans doute encore  davantage de la façon dont évolueront les relations entre factions kurdes en Irak et en Syrie que de la gauche turque.

Les résultats du 10 Août montrent aussi que le parti kurde ne se  limite plus à être  « un parti régionaliste », comme le qualifiait à juste titre Jean François Pérouse il y a une dizaine d’années, dans un article d’une revue dont j’ai oublié le nom.  Il devient un parti d’envergure nationale. Ou du moins de l’espace national où les Kurdes  sont implantés depuis les grandes migrations des années 80-90. Il a  fallu pour cela  qu’il sorte d’abord  de la semi clandestinité où les interdits successifs l’ont longtemps contraint  à rester  et qu’il soit  intégré dans le jeu politique national.

C »est une réforme constitutionnelle  de l’AKP, rendant plus ardue la dissolution d’un parti, qui l’a permis. Elle était surtout destinée il est vrai  à défendre le parti gouvernemental  après les menaces qu’avaient  fait peser sur lui les attaques de la Cour Constitutionnelle en 2007 . Le parti kurde en a profité. Et les grandes rafles d’élus et de cadres BDP (ainsi que de nombreux syndicalistes trop souvent oubliés) destinées à le laminer,qui ont suivi deux ans plus tard  n’ont  réussi qu’à souder davantage son électorat. « Et à  favoriser le renouvellement des cadres » ajoutait un ami kurde qui connait bien le sujet.

Le barrage de 10% qui avait été instauré pour empêcher le parti islamiste et surtout  le parti kurde d’entrer  au Parlement,  n’a jamais été supprimé par contre.  L’AKP espérait bien qu’aux élections de  2011 il constituerait aussi un barrage contre le MHP, ce qui lui aurait permis  d’obtenir les 2/3 de députés nécessaires pour élaborer une nouvelle Constitution maison. Pari raté : le parti d’extrême droite avait obtenu plus de 10% des suffrages.

Les Kurdes de leur côté  avaient renoncé  à leurs alliances improductives (pour les uns comme les autres)  avec des partis de la gauche turque et choisissaient de présenter des candidats indépendants. Il a fallu  qu’ils apprennent à s’organiser et à discipliner leur électorat (et surtout leurs candidats, qui lors de la première expérience avaient parfois eu tendance à aller à « la pêche aux voix » dans le pré carré du voisin). Mais après un semi échec en 2007, 36 députés étaient élus à l’Assemblée de 2011. Le mouvement  avait commencé à devenir celui des Kurdes,  des minorités et de la gauche turque, en présentant quelques députés issus de mouvements kurdes non  PKK, comme Şerafettin Elci ; de la gauche turque  comme Ertuğrul Kürkçü et  Sirri Surreyya Önder, ou  Erol Dora, le premier député chrétien syriaque à siéger dans une Assemblée depuis la fondation de la République turque.

Des élus en prison préventive  n’ont pas été autorisés à y  siéger, et une condamnation opportune avait donné le siège remporté haut la main par Hatip Dicle à Diyarbakir à une députée AKP. Mais la voix du mouvement kurde  pouvait commencer à se faire entendre à Ankara,  au cœur de la République .

Au moins autant qu’une ouverture à la gauche turque, c’est ce double mouvement de réconciliation entre Kurdes et d’ouverture  à  l’espace national où les Kurdes sont implantés,  qu’a sans doute su incarner et porter  Selahattin Demirtas.

S’il est sans doute  devenu le nouveau  leader de la gauche en Turquie, ce qui reste à confirmer, il est en tout cas bien  devenu le « super leader » des Kurdes (et des minorités).

J’ignore si c’était ou non le candidat favori de l’autre leader des Kurdes, Abdullah Öcalan ou  si ce choix lui a été imposé par « le Parti » (et Qandil), où beaucoup craignaient que le HDP ne devienne un parti turco kurde (c’est à dire dominé par la gauche turque). Ce qui est certain c’est que le parti kurde, au sein duquel pendant longtemps la (très) stricte discipline de parti primait  sur les individualités et où  la seule personnalité autorisée à  s’affirmer  (à rayonner plutôt) était son fondateur  Abdullah Öcalan,  devient un parti moderne. Cette évolution est  la conséquence logique de  la sortie du parti kurde de la semi clandestinité.

Est-ce que « le patron des Kurdes », comme disait une gamine de Rennes,  qui n’a pas de dauphin (et ni femme, ni neveu pour le seconder) acceptera ce partage de leadership ?  Après tout la  bi-présidence est devenue un mode de gouvernance au sein du BDP. D’ordinaire avec un(e) représentant(e) des deux sexes, mais il peut bien y avoir quelques entorses. (Possible par contre  qu’il aurait préféré  partager la tâche avec un(e) « moins kurde » que lui  ).

Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van
Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van

Et au  sein d’une  génération, qui comme Selahattin Demirtas,  était encore enfant lors du coup d’Etat de 1980 et à peine adolescent en 1984,  d’autres  personnalités fortes émergent et  s’affirment à la tête de certaines grandes municipalités, comme Bekir Kaya à Van.

 

« Au BDP, on vote pour le parti, si le parti te présentait, tu serais élue » me disait une copine de Diyarbakir avant les élections du 30 Mars. A Hakkari,  j’avais peut-être  une petite chance d’être élue (ce sera peut-être différent aux prochaines municipales). Mais à Van, j’aurais sûrement fait les beaux jours du candidat AKP.  Comme ça au moins la ville de Van est bien gérée.

Selaahttin Demirtas,  député de Hakkari
Selahttin Demirtas, député de Hakkari

Cette génération qui a commencé à militer en pleine  guerre sale ,  est souvent plus méfiante vis à vis de la gauche turque. Non sans quelque raison. C’est tout juste si  certains intellectuels de gauche turcs « pro kurdes » ne les qualifiaient pas de « vendus à l’ AKP » et de fossoyeurs de la démocratie,  il y a quelques semaines encore.

Peu  après la désignation de Demirtas comme candidat du HDP à la présidentielle, la journaliste turque « pro kurde »  Nuray Mert le qualifiait de « candidat faible », qui selon elle aurait été imposé à Öcalan par l’AKP Elle ne dit pas si Riza Turmen (député CHP d’Izmir)  était  le « candidat fort » qu’Apo  aurait préféré . Elle, c’est probable. Mais les Kurdes de Mus auraient certainement  continué à voter Erdogan.

 

 

 

 

Selahattin Demirtas : la force tranquille des Kurdes –

demirtas en familleLa première élection du président de la Turquie au suffrage universel ne m’a vraiment pas passionnée. Avant tout  car je n’aime pas la personnalisation du pouvoir  qui accompagne ce mode de scrutin. Pas plus en France qu’en Turquie. Je trouve bien plus saine la démocratie allemande.

Résultats   : Erdogan : 51.8 %;  Ihsanoglu : 38.4% , Demirtas 9.8 %.

% de votants : 74%.


Recep Tayyip Erdogan l’emporte donc cette fois encore.  Il devient  comme maintes fois annoncé le douzième Président de la République de Turquie.  Mais on ne peut pas parler de plébiscite pour le premier à l’être au suffrage universel.  Et c’est naturellement Selahattin Demirtas qui a crée la surprise. Enfin, pas pour moi. Je m’attendais à ce qu’il atteigne (presque) les 10%.

Les sondages les plus favorables créditaient à Demirtas  9% des suffrages. La plupart ne lui accordaient pas 8%.  Il frôle le fameux barrage  des 10 %,  alors qu’ aux élections du 30 mars dernier, son parti le HDP  obtenait  6.5 % des suffrages.. Près d’1 électeur sur 10 a voté pour lui   à Istanbul -13 % dans la circonscription de Beyoglu.  Il a été le candidat d’une partie de Gezi. Comme d’ une partie de la gauche turque, des Alévis et des Chrétiens dont beaucoup étaient déjà électeurs, militants ou élu(e)s du BDP.

Yusuf Yerkel s'acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma
Yusuf Yerkel s’acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma

C’est sans surprise Ihsanoglu ( 50 % ) qui l’emporte dans le bassin minier de Soma. Mais Erdogan y récolte quand-même 47 % des suffrages. Mieux qu’aux élections municipales du 30 mars dernier où l’AKP avait emporté la mairie avec 43% des suffrages (le second parti avait été le MHP). Bon, des conseillers peuvent se défouler sur  des mineurs en colère après une catastrophe minière (301 tués  ), bien muselés par des militaires. Cela ne scandalise pas tant que cela. Les réseaux AKP n’ont sans doute pas chômé non plus dans ce district ensuite. Par contre au moins dix mineurs sont morts dans les mines de Turquie depuis.Dans l’indifférence habituelle. L’émotion, aussi sincère et forte soit-elle ne remplacera pas de bons syndicats.

Il n’y a pas que moi que cette élection « historique » n’a pas passionné. 27 % des électeurs ont boudé les urnes, ce qui est inhabituel dans un pays où on  rate rarement un rendez vous électoral. Il y a quelques années encore il faut dire, l’absence « d’esprit civique » était passible d’une amende assez élevée. Ce n’est plus le cas. Et visiblement, à la différence de 2007, une partie de l’électorat a choisi  cette fois de ne pas interrompre ses vacances post Ramadan pour remplir son devoir électoral.

Il faut dire que  les citoyens de Turquie ont déjà donné le 30 mars dernier, lors d’une élection municipale et provinciale transformée en plébiscite par Recep Tayyip Erdogan. Leur forte mobilisation s’était soldée par une déception pour l’opposition CHP,  qui avait sauvé Izmir (ce qui n’était pas gagné avant Gezi et le dévoilement des affaires de corruption), mais n’avait pu  gagner les 2 grandes places fortes AKP Istanbul et Ankara. Certes  le parti gouvernemental dispose de moyens bien supérieurs à ceux de  ses opposants. Mais  le CHP a le don pour les campagnes ratées…et les candidats boiteux. Et l’alliance, comme  le candidat commun présenté par le  CHP/MHP (extrême droite) n’avait pas de quoi enthousiasmer. Si elle veut pouvoir gagner des élections, il va quand-même falloir que l’opposition CHP se décide à présenter des candidats et un projet crédibles.

Avec 6 fois moins de moyens qu’Ihsanoglu et 50 fois moins qu’Erdogan, Demirtas parvient bien à progresser. Mais dans un pays où la majorité de la population a moins de 30 ans, présenter un candidat comme Ihsanoglu face à l »animal politique qu’est Erdogan, franchement…

Selahattin Demirtas incarne quand-même  davantage la modernité. Quant à l’AKP, si elle n’a rien de mieux à offrir qu’un Yusuf Yerel aux dents longues et aux coups de pieds faciles  comme jeune garde montante,   la nouvelle génération AKP ne promet pas pour sa part une modernité très rassurante.

Carte des résultats électoraux 10 août 2014
Carte des résultats électoraux 10 août 2014
carte des résultats électoraux 30 mars 2014 turquie
Carte des résultats électoraux du 30 mars 2014 Turquie.

L’élection du 30 mars avait déjà constitué  une belle victoire pour l’opposition kurde par contre. Dans les provinces kurdes, c’est le BDP  qui avait été le principale bénéficiaire du processus de paix. Outre 3 nouvelles provinces (Mardin, Bitlis et Mardin), il avait emporté de nombreux districts (ilçe), comme Erçis dans la province de Van.

Pourtant l’AKP n’avait pas lésiné sur les moyens lorsque cette ville (AKP) avait été l’épicentre d un fort séisme en novembre 2011. Le maire BDP de Van, elle aussi durement frappée,  avait même été laissé à l’écart de la cellule de crise. Mais il faut croire que la population n’a pas plébiscité TOKI, qui s’est chargé  de la reconstruction.  A Van, la seule personne qui m’ait dit du bien de ces fameux logements TOKI, est un chauffeur de taxi qui n’en avait pas bénéficié.

Selahattin Demirtas, l’ancien vice-président du BDP, et le candidat HDP  de cette première élection n’est pas seulement celui de l’opposition kurde . Il l’a assez répété pendant sa campagne. Il était le candidat de la Turquie de gauche. Et les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour lui ne sont pas tous  kurdes.  Mais c’est aussi le candidat des Kurdes (enfin de l’électorat BDP ). Certains Turcs de gauche le regrettaient  qui auraient préféré que le  candidat  HDP soit issu d’un autre mouvement , ce qui aurait probablement eu pour résultat de déboussoler l’électorat BDP. Et de signer le déclin du mouvement kurde.

Et ce qu’aurait aimé le DHKP-c dont des militants comme d’autres énervés d’extrême droite s’en sont pris à des stands électoraux de Demirtas pendant la campagne, je n’en sais rien.

Mais qu’un candidat kurde, issu de la branche politique du PKK , soit un des 3 candidats à la première élection présidentielle en Turquie sans que cela ne provoque de tollé général, en dit long  sur les changements qui s’opèrent  en Turquie.  Et  le score qu’il obtient est important  Pour que la gauche ait une voix qui puisse peser. Et  pour pouvoir peser dans les négociations du processus de paix.

Certains accusent les Kurdes d’être prêts à soutenir Recep Tayyip Erdogan dans son projet de système présidentiel (en échange d’un régime de semi-liberté pour Öcalan)  mais si un régime présidentiel à l’américaine, c’est à dire dans le cadre d’un système fédéral, leur conviendrait sans doute,  j’ai un peu de mal à les croire prêts à soutenir un président bonapartiste.

En tout cas s’il y en a un que les résultats du scrutin doit satisfaire, c’est bien Demirtas.  En cas de second tout, ‘il n’aurait probablement  pas donné de consigne de vote, laissant le choix à son électorat BDP  de voter Erdogan (Ihsanoglu n’ayant aucune chance) ou de s’abstenir. Mais l’élection au premier tour  d’Erdogan avec une faible majorité était certainement  le meilleur scénario envisageable en prévision des négociations à venir. Et au moins plus aucune « voix de gauche »  ne peut accuser les Kurdes/BDP de  traitres à la démocratie…

« Voter pour moi, c’est voter Barzani » avait déclaré Erdogan lors de son meeting à Diyarbakir. Barzani, pour sa part, n’a pas l’habitude de donner de consignes de vote aux électeurs kurdes de Turquie. Et après le 30 mars, il avait salué les victoires de l’AKP ET du BDP.  Mais ses relations houleuses avec le PYD syrien avaient été une des  raisons d’un (relatif) recul du BDP dans certaines provinces comme  Hakkari  où il n’avait récolté « que »  65% des suffrages, contre 81% aux précédents scrutins. Un résultat qui pouvait encore faire rêver le CHP.

Seulement  ce ne sont pas les forces spéciales turques qui actuellement viennent en aide aux peshmergas de Barzani. Ce sont les gerilla du PKK et les PYD syriens qui sont venus à leur  rescousse contre l’État islamique. Les soldats turcs, par contre ont fait le coup de feu il y a quelques semaines à peine contre un groupe de guérillas PKK  qui tentaient de franchir la frontière syrienne, alors qu’ ils venaient de prêter main forte aux Kurdes syriens qui s’affrontent contre les mêmes jihadistes (les PKK se déplaçaient peut-être d’un canton à l’autre). Contre des  contrebandiers avait d’abord déclaré le gouverneur d’Urfa , des YPG a ensuite rectifié Erdogan. Mais armée comme commandement de Qandil ont tenu  au moins le même discours.

Quelques jours avant l’union sacrée des combattants kurdes contre l’Emirat islamique, que certes Erdogan pouvait difficilement anticiper, ça tombait  mal de tenter la carte Barzani.

Et si une partie des électeurs  ont  préféré rester sur les plages ou en villégiature  dans le  village d’origine,  dans les provinces kurdes, on n’a pas déserté les urnes, par contre.

Résultats  dans les provinces kurdes : le raz de marée Demirtas

Les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour Demirtas ne sont certes pas tous Kurdes. Mais dans les provinces kurdes il fait un tabac.  A part à Bitlis où Erdogan l’emporte cette fois, les résultats de  Demirtas confortent  largement  l’ancrage du BDP dans les provinces emportées aux élections provinciales du 30 mars. Mais s’il perd Bitlis, il gagne par contre la province de Mus. Et dans toutes les  autres provinces, les scores dépassent allègrement ceux obtenus lors  de l’élection du  30 mars.  Dans 7 des 11 provinces où il l’emporte, c’est avec plus de  60% des voix.

Selahattin Demirtas confirme qu’il est bien devenu un leader incontesté avec lequel il va falloir compter.  Un phénomène plutôt nouveau pour le BDP kurde, la branche mère du HDP, dont le seul  leader est (ou devait être?) Öcalan. Un leader sans dauphin jusqu’ici il est vrai.

Un candidat soutenu par l’extrême droite n’avait évidemment aucune chance près de l’électorat kurde . A l’exception de  la province de Tunceli, les scores d’Ihanoglu n’atteignent même pas 4%. Les malheureuses voix qu’il y récolte  doivent venir des forces armées et de fonctionnaires.

 

Hakkari : Demirtas : 81.5 % (Erdogan 16.5 % -Ihsanoglu 2 %)

Sans surprise, Demirtas est plébiscité dans la province dont il est, ou plutôt était,  le très populaire député. Il obtient même  63 % des voix dans la circonscription de Semdinli, près d’un électorat réputé « dindar » (religieux) et surtout pro barzaniste.

92 %  à Yûksekova ! J’en connais un qui va être content.  Il trouvait les 86 % du 30 mars, un recul inquiétant. Seules Lice et Baskale  réussissent à faire encore mieux avec 95%. Encore un petit effort et il n’y aura même plus besoin de voter dans ces bastions.

Diyarbakir: Demirtas : 63 % (Erdogan  35.8 % – Ihsanoglu 2.2 %) – Barzani – qui n’était d’ailleurs pas candidat- est donc en net recul par rapport au 30 mars (de près de 10 points)

Agri : Demirtas : 61.5%  (Erdogan 32.2 %) Il faut espérer qu’ils ne vont pas de nouveau recompter 14 fois les résultats ! C’est même mieux que le 1er juin. L’AKP avait eu la bonne idée de demander l’annulation du premier scrutin…pour  se prendre une raclée.

Mardin :  Demirtas 61 %  (Erdogan 36.7, Ihsanoglu 2.5). Ahmet Turk y avait remporté la mairie précédemment AKP avec 52% des voix.

Bitlis : Demirtas 43.6, (Erdogan 52.2,  Ihsanoglu 4.2) .

Bitlis  province conquise par le BDP  le 30 mars dernier, a donc  cette fois voté majoritairement Erdogan. Par ilçe les résultats montrent même des résultats inverses au 30 mars : au  merkez (ville de Bitlis) ou à Hizan où le BDP l’avait emporté, cette fois  Erdogan est en tête. Par contre à Tatvan dont la mairie était passée AKP, c’est Demirtas qui l’emporte. Comme quoi la personnalité du (candidat) maire avait plus d’importance qu’on ne  le prétendait d’Ankara ou d’Istanbul. Mais  d’autres facteurs liés aux sociétés et aux réseaux locaux doivent aussi expliquer ce mystère.

Tunceli (Dersim): Demirtas 52, 5% (  Erdogan 14.5%,  Ihsanoglu 33%).

Demirtas l’emporte donc chez Kiliçdaroglu,  le président du CHP, et avec 10 points de plus que le maire BDP, élu en mars dernier.  Mais une (assez  forte) minorité de  Kurdes/Zaza  alévis a voté pour le candidat CHP/ MHP.  A Bulam (Pinarbasi ) une kasaba alévie  de la province d’Adiyaman où Demirtas l’emporte avec 60% des voix, Ihsanoglu récolte 25% des suffrages.

Van : Demirtas 55%  (Erdogan 42.3, Ihsanoglu 2.8)

Sirnak : Demirtas 83.2 % (Erdogan 14.8%, Ihsanoglu 2).

Demirtas y fait l’unanimité.  Encore mieux qu’à Hakkari. Sirnak est la province où il a obtenu son meilleur résultat. A Uludere, il frôle les 90%.   En mars le maire BDP de Sirnak, Sehat Kadirhan , avait été élu avec 60% des voix.

Siirt  (chez madame Emine Erdogan) : Demirtas 54%      (Erdogan 42.5 , Ihsanoglu 3.4).  4 points de plus qu’en mars pour Demirtas  dans la province qui avait élu le député Tayyip Erdogan en 2002.

Batman : Demirtas 60 %   ( Erdogan 38.5 % , Ihsanoglu 2 ). 5 points de plus que le candidat BDP le  30 mars,  alors que les électeurs de Huda-Par (ex Hizbullah) – 8% des voix le 30 mars-  ont certainement voté  Erdogan.

Igdir : Demirtas 45.3%  ( Erdogan 28 %,  Ihsanoglu 26.1 %).

Mus : Demirtas 62 % (Erdogan 34 %Ihsanoglu 3.2). Là c’est la grosse surprise.  L’AKP l’avait emporté dans cette province en  30 mars dernier.

Ailleurs dans la région :

Demirtas obtient 33% des voix à Kars et 30.5 %  à Bingöl (65%  Erdogan) – où il améliore les résultats du BDP de 5 points –  et  23%  à Ardahan

A Urfa il obtient 26 % des voix (68.5% Erdogan) et l’emporte à  Ceylanpinar, Suruç et Halfeti. Il réussit moins bien qu’Osman Baydemir qui avait récolté 30 % des voix aux élections municipales de Mars. Harran a voté à 95% pour Tayyip Erdogan . Je présume  le record en Turquie.  Au  moins dans ce district arabe (ex MHP) d’Urfa, la politique syrienne de l’AKP doit être appréciée.

Sans surprise c’est à Elazig et à Adiyaman qu’Erdogan remporte ses plus grands succès dans la région (près  de 70%). Demirtas y obtient respectivement 10.8% et 15.3% des voix.

Les percées ailleurs en Turquie :

Demirtas remporte plus de 9% des suffrages à  Istanbul , 10.5 % à Adana ,  8% à Mersin (où vivent de nombreux Kurdes mais où existe aussi une vieille tradition d’extrême gauche) et  7% à  Izmir. Il fait aussi une percée à Manisa  ( 5.5 %) et à Antalya (où sans surprise Ihsanoglu l’emporte). avec 5.3 % suffrages contre 2.5 % aux précédentes élections, sans doute surtout  près des Kurdes nombreux à y vivre, mais qui y votent majoritairement AKP (ou CHP pour les Alévis)

Il n’obtient que 3.7 % des voix à Ankara, et 2.3 dans la province de gauche Eskisehir. Et sans surprise dans le reste de l’Anatolie pro AKP , il reste quasi invisible. La palme allant à Bayburt : 0.75 qui a plébiscité Erdogan (80.2). Sur la mer Noire,  le bastion de gauche Hopa continue « à résister à l’envahisseur » et  au Sesar de  Kasimpasa : il donne 4.3 à Demirtas (une anomalie dans cette région)

Autre province AKP, Maras donne 4.5 % de voix à Demirtas. 7.8 à Elbistan, dont les Kurdes alévis qui y vivaient doivent être 10 fois plus nombreux à Istanbul et dans l’UE, notamment en France. Le district qui lui a donné le plus de voix, sans surprise est Pazarcik : 18.5%.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Taksim : Öcalan envoie son salut à Gezi Park !

C’est le vice président du BDP, Demirtas qui revient d’une visite sur l’île prison d’Imrali, qui  vient de transmettre le message du leader du PKK : Öcalan envoie son salut à Gezi park.

Un message qui sans doute être apprécié de ceux (nombreux ) parmi ses sympathisants qui n’avaient pas vraiment apprécié le « drapeau de l’Islam » ( de la fraternité kurdo turque ) du discours prononcé au dernier Newroz de Diyarbakir.  Ainsi qu’à ceux qui manifestent depuis fin mai à Istanbul et dans d’autres villes de l’ouest.

Seconde conséquence, il est probable que les grandes municipalités BDP ne vont plus rester à l’écart du mouvement.

Et cela va avoir sans doute bien d’autres conséquences…

Le Parlement européen soutient le processus de paix entre la Turquie et le PKK

Le processus de paix, dit « processus d’Imrali » vient de recevoir le soutien clair et massif du parlement européen. Le commissaire européen à l’élargissement  Stefan Füle s’est dit prêt à apporter son soutien à ce processus qu’il a qualifié d’ « historique ».

Il est vrai qu’il a fallu une sacrée évolution de la classe politique et de l’opinion publique turque pour rendre possibl,e  ce qui n’a pas encore  vraiment pris la forme de négociations avec  Öcalan le leader du PKK, vénéré de ses sympathisants  au point que des centaines  de prisonniers politiques aient entamé une grève de la faim ayant conduit certains aux portes de la mort pour mettre fin à l’isolement total et au silence auxquel il avait été astreint pendant plus d’un an.

La plupart des  députés qui se sont exprimés en séance plénière et Lucinda Creightona, l’actuelle  présidente irlandaise  de l’UE,  ont appelé tant la communauté kurde et que  les autorités turques à tout mettre en œuvre pour que ce processus aboutisse à la fin de 30 ans de violences. Et le Parlement européen s’est engagé à suivre de près le processus enclenché.

Les députés européens ont ainsi dénoncé l‘assassinat des 3 militantes kurdes, le 9 janvier à Paris. Un assassinat dont l’objectif était de faire dérailler le processus de paix ont-ils à leur tour souligné.

Ce soutien européen a été chaleureusement  accueilli par le  BDP (le parti pro kurde, proche du PKK) – et le plus pro européen des partis de Turquie où beaucoup ne croient plus trop à l’intégration du pays à l’UE . Selahattin Demirtas, le vice président du parti qui avait fait le déplacement à Strasbourg a assuré que son parti comptait bien tout mettre en œuvre pour que ce processus aboutisse à la paix.

Mais selon lui, pour que le leader emprisonné puisse jouer son rôle de négociateur, il est indispensable que les échanges avec le BDP soient  facilités. En effet depuis le déclenchement du processus une seule visite par 2 élus  du BDP – Ahmet Türk et Ayla Aytan  Ata – a été autorisée, le 3 janvier dernier. Demirtas, réputé proche des commandants de Qandil, demande lui aussi à rencontrer le leader emprisonné.

Il a dit aussi attendre de nouvelles réformes judiciaires en Turquie (où la législation anti terroriste a permis d’ envoyer des dizaines de milliers de sympathisants et militants – dont des centaines de mineurs –  pro kurdes en prison), la libération des prisonniers politiques et la liberté de presse. En effet, la majorité des dizaines de journalistes emprisonnés en Turquie, sont des journalistes travaillant pour les médias kurdes.

Le premier ministre Tayyip  Erdogan a « répondu » que l’organisation des visites à la prison d’Imrali était du ressort du ministre de la justice. Cela étant, il est quand même probable que sur cette question aussi sensible,  le ministre se risquera difficilement à prendre une décision sans l’accord du chef du gouvernement…

On peut voir la vidéo du débat au Parlement Européen ICI