Newroz 2013 : la foule à Siverek, la neige (et la foule aussi) à Hakkari.


Cette fois les Urfa Haber n’ont pas escamoté son W à Newroz (comme la plupart des médias turcs (pas tous) continuent  de le faire, toujours aussi coincés malgré le processus de paix).  Et les images sont impressionnantes :  il y avait foule à Siverek pour fêter Newroz 2013.

La petite ville est certes  la patrie de Mehmet Uzun, de Yilmaz Güney (par son père) et de quelques autres célébrités kurdes. Mais ce doit être la première fois, que la fête en rouge vert jaune y attire une telle affluence.

Ahmet Türk, le député de Mardin avait fait le déplacement pour prêcher la bonne nouvelle.

Apo aussi était présent…enfin, son effigie

 

A Hakkari, qui l’a fêté un peu  tôt, il  neigeait pour Newroz. Cela n’a pas découragé la foule. Et comme d’habitude – processus de paix ou non – il y avait de l’ambiance !

A Yüksekova, 2 jours plus tard, le printemps s’annonçait par contre dans la province à en juger la tenue des filles….Mais il ne faut sans doute pas s’y fier. Il ne devait pas faire bien chaud. Mais au moins il ne neigeait pas.

Et comme on le voit sur la vidéo,  Öcalan était à l’honneur.

Il n’y a plus qu’à attendre sa feuille de route, jeudi 21 à Diyarbakir « Le peuple kurde et le peuple turc seront tous les deux gagnants » a annoncé Gülten Kisanak à Siirt, qui apparemment a toujours de la voix. Je ne sais pas comment elle fait, elle n’arrête pas les discours de meeting depuis le début du mois !

Il faut bien cela il faut dire pour que les Kurdes sympathisants du BDP  commencent à y croire à ce processus de paix . Je les ai trouvés  assez réservés,  Rien à voir avec l’enthousiasme du début de l’Acilim en août 2009. C’est vrai qu’il avait vite été douché. On comprend donc que cette fois, ils attendent de voir. Mais ça ne veut ne pas dire que cette fois ne sera pas la bonne.

En attendant :  Newroz piroz be ! (avec une pensée pour ceux qui le fêteront dans la cellule de leur prison, dans lesquelles il y devrait y avoir quelques halay et beaucoup d’espoir  quand-même)

Et j’ajoute une vidéo de Newroz à Van, qui a ouvert le bal le 17 mars, avec Ciwan Haco sur le podium.

 

 

 

 

 

 

 

 

Siverek

Siverek (photo anne guezengar)

Et pour continuer sur les traces du film Iki dil bir bavul, que j’ai vu hier soir, deux images prises dans la ville (merkez) de Siverek.

Ce gros bourg qui ne paie pas de mine en apparence – le confort de son meilleur hôtel est très relatif (j’y ai bien dormi, mais je le déconseille aux adeptes des voyages organisés tout confort) – est quand même le pays du cinéaste Yilmaz Güney (de son père, je crois) un parc de la ville porte son nom, de l’écrivain Mehmet Uzun, du chanteur Siwan Perver et de quelques autres célébrités.

 

Siverek (photo anne guezengar)

 

Je n’y ai jamais entendu parler de la résidence-forteresse où Sedat Bucak vivrait entouré de » gardes du corps armés jusqu’aux dents » que décrivent des tas de gens qui n’ont jamais mis les pieds à Siverek. J’ignore si leur description est réaliste. Mais j’en doute un peu.

Quant au film Iki dil bir bavul, son prix est amplement mérité. C’est un très beau documentaire. La caméra n’est jamais intrusive et a su filmer avec empathie le jeune instituteur qui se débat comme il peut dans la solitude de sa classe unique, les enfants, naturellement très attachants, et leurs parents – ces paysans  dits « incultes » (cahil), souvent pris de haut par ceux qui s’imaginent « savoir ». La première réunion entre l’instituteur et ces parents auxquels il s’adresse sans  d’abord réaliser que presque personne ne le comprend, est un grand moment du film.

Surtout elle montre aussi avec une efficacité à mille lieues de toute polémique stérile, l’ineptie de proscrire la langue  parlée par les élèves de l’enseignement qui leur est donné. Et le mépris que cela trimballe. Comme tout le monde je crois, j’ai adoré la scène où un des petits, le plus craquant de tous,  répond « non » (yok) quand l’instituteur lui demande s’il va lire pendant les vacances !  (Pendant les vacances lui aussi retourne chez lui).  Evidemment, ce n’était pas la réponse attendue et l’instituteur ne peut s’empêcher de se marrer.

Je serais maintenant curieuse d’en savoir plus sur le travail des  deux réalisateurs, Orhan Eskiköy et Özgür Doğan ; sur la relation qu’ils ont établie avec l’instituteur, la classe et le village, où leur présence régulière a du créer l’événement. Peut-être que l’un des deux parle le kurde  (il me semble que c’est le  zazaki qui est parlé au village). Leurs séjours dans sa classe a du être un réconfort pour ce jeune instituteur envoyé dans ce village paumé  avec son téléphone mobile – et ses manuels scolaires – pour tout lien avec sa vie antérieure.

 

Hier soir, à maintes reprises, le public riait dans la salle de cinéma où le film était projeté. J’ignore s’il y a un cinéma à Siverek – ou si le film a été projeté lors de séances en plein air ou dans une salle de sport comme dans les îles polynésiennes – mais celui d’Urfa  va  certainement faire salle comble pendant un bon moment.

..Renseignements pris, un des deux réalisateurs est bien kurde, du Dersim où on parle le zazaki . L’autre est turc.

 

 

Iki dil bir bavul, sur le chemin de l’école à Siverek.

 

C’est le film Iki dil bir bavul (On the way to school), le préféré du public, qui a obtenu le prix du meilleur premier film au festival d’Antalya.

Les deux réalisateurs, Özgür Dogan et Orhan Eskiköy,ont dédié leur Orange d’Or à la petite Ceylan Önkol qui vient d’être tuée par un engin explosif  dans la province de Mardin. Cayan  Demirel en a fait de même avec le trophée récompensant son documentaire 5 no’lu cezaevi , sur la  terrifiante prison de Diyarbakir du coup d’Etat de 1980; ainsi que l’acteur Volga Sorgu avec celui qu’il a  reçu pour son formidable second rôle dans le film Kara köpekler havlarken (Black dogs barkin) que j’ai vu à l’occasion du festival du film d’Istanbul en Avril dernier.

Je n’ai pas encore vu Iki dil bir bavul (on the way to school), mais le sujet de ce film, me touche particulièrement.

Le film suit la rencontre,le temps d’une année scolaire, d’un jeune instituteur originaire de Denizli, avec ses élèves d’un village de la région de Siverek, dans la province d’Urfa. Seulement les gosses auxquels il est sensé apprendre à lire et à écrire ne parlent pas la même langue que lui. Il parle turc.  Ils ne comprennent que le kurde. La rencontre n’est donc pas très simple .

 

Il y a quelques années – c’était quelques jours avant que n’éclate le scandale de Semdinli – j’avais fait le trajet de Van à Hakkari avec des instituteurs qui revenaient de congés dans leur famille après les fêtes de Seker Bayram (Aid). En attendant le bus pour Hakkari,nous avions pris ensemble un café dans la gare routière de Van. Evidemment, ils souhaitaient se rapprocher de leurs proches et ils discutaient entre eux de ces points qui, accumulés, doivent finir par permettre la mutation attendue. Ils  travaillaient dans des écoles de la ville d’Hakkari.  Mais nous avions aussi évoqué ces jeunes instituteurs affectés dans des écoles de villages isolés et dont la plupart dépriment sec.

Quand je leur avais demandé s’ils avaient eu une formation pour enseigner à des enfants qui, pour la plupart ne parlent pas turc lorsqu’ils débutent leur scolarité, ils avaient éclaté de rire. Ce n’étaient bien sûr pas les enfants qui étaient visés par leurs rires. Ils disaient beaucoup aimer leurs élèves d’Hakkari et je suis sûre qu’ils étaient sincères.

Des amis d’Hakkari gardent un souvenir épouvantable de l’école YIBO (Yatili Ilkogretim Bölge Okulu, Ecole primaire – pensionnat régionale) où ils avaient été placés en internat (obligatoire dans ce type d’école) dans les années 90. A l’époque la langue kurde y était strictement interdite. Interdit que, comme les petits Bretons ou les jeunes Tahitiens des écoles de la troisième République, les élèves s’empressaient d’enfreindre dès que les surveillants avaient le dos tourné, quitte à prendre une punition humiliante s’ils étaient pincés. Aujourd’hui les règles y sont moins draconiennes et des jeunes filles qui y sont scolarisées m’ont dit qu’entre pensionnaires elles s’expriment surtout en kurde, ce qui reste interdit avec les professeurs, même lorsque  ceux-ci sont Kurdes. Evidemment il n’est pas (encore) question d’y apprendre aussi le kurde. Et comme partout ailleurs dans le pays, on y fait réciter aux élèves combien est  « heureux  celui qui se dit Turc », ce qui n’ empêche pas ceux-ci, la porte de l’école franchie, de se déclarer « Kurdes à en mourir « .

Et pour ceux qui lisent le turc, voici le regard enthousiaste d’Irfan Aktan, un jeune écrivain kurde originaire de Yüksekova, sur « Iki dil bir bavul ».

Il n’y a pas qu’en Turquie où l’on fait comme si tous les élèves de la République maîtrisaient correctement la langue officielle du pays. Des jeunes, Turcs ou ressortissants d’autres pays,  arrivés en cours de scolarité en France, parlent d »humiliation ressentie quand ils se sont retrouvés dans des classes, dont ils  ne pouvaient pas suivre le cours, parce qu’ils ne comprenaient plus rien. Apparemment  les enfants en âge d’être scolarisés sont dispensés de l’obligation de suivre une  formation de français que doivent dorénavant suivre les nouveaux arrivants  pour obtenir un permis de séjour. Seulement à Hakkari ou à Urfa , ce sont des classes entières qui ne comprennent pas la langue de leur instituteur. Et celui du film  Iki dil, bir bavul éprouve  le sentiment d’être étranger dans son propre pays quand il arrive à Siverek.

Je ne sais pas encore s’il a pu apprendre un peu le kurmanci au contact de ses élèves et de leurs proches pendant l’année scolaire qu’il a passé au village. Pour le savoir, il me faudra voir le film.

J’avais fait la connaissance à l’université d’Istanbul, d’une institutrice allemande qui suivait le cours des étudiants de niveau « avancé ». Elle enseignait dans une école de Kreuzberg à Berlin dont 80% des élèves étaient des enfants de migrants de Turquie. Les frais de l’Université étaient pris en charge par son institution (ou peut-être par la ville de Berlin). Ses professeurs de turc, des femmes de militaires, ne trouvaient pas du tout saugrenu  ou étrange qu’une institutrice allemande consacre ses vacances à apprendre la langue parlée par ses élèves. – A l’époque, même chanter en kurde était interdit en Turquie.

à suivre : après avoir vu le film