Le parc Gezi sauvé de la destruction ou rendu au peuple et 2 Iftars à Taksim : Ramazan kutlu olsun !

 

 

Cela reste toujours aussi risqué de manifester sur Taksim. Les manifestants du mouvement  qui s’y étaient à nouveau donné rendez vous  l’ont à nouveau constaté, de même que  les journalistes des médias de l’opposition qui ont été  la cible des policiers  rapporte Bianet. 13 d’entre d’eux ont été soit frappés, soit atteints par des balles en caoutchouc samedi dernier. Yunus Dalgıç, journaliste à Milliyet a même été blessé après avoir été  poussé sous un camion à eau.

Mais quoiqu’en disent les gaz lacrymogènes, le jugement du tribunal d’Istanbul  qui a déclaré  le projet de la municipalité AKP pour Taksim illégal  a du soulager tout le monde. En tout cas à part ses concepteurs et quelques promoteurs  que cela ne fera pas plonger dans la misère, cette décision du tribunal  n’a sans doute pas fait beaucoup de malheureux.  Rares doivent être les habitants d’Istanbul  même tayyipci  que le projet de reconstruction d’une caserne ottomane abritant un  centre commercial et des résidences süper luks de plus ou d’un opéra privé remplaçant le centre Atatürk, devaient faire vraiment rêver. Quant à celui  ressorti des vieux cartons,  de construire une grande  mosquée sur la place Taksim, l’y avoir laissé depuis qu’il a été élu maire d’Istanbul, c’est-à-dire depuis 20 ans,  n’a jamais fait perdre une élection à Recep Tayyip Erdogan.

D’ailleurs, même si  la plupart des habitants de la cité géante  n’ont pas du  souvent y flâner  (ce n’est pas le jardin du Luxembourg ), tous ont des bonnes raisons de se réjouir de la réouverture du parc Gezi , sauvé de la destruction par ceux qui l’ont défendu ou « rendu au peuple » après que les vandales en aient été chassés,  comme l’annonçait le chef du gouvernement à la foule de ses militants rassemblée lors de son meeting de Kazliçesme (ils n’étaient sûrement  pas tous des militants, mais qualifier ses sympathisants rassemblés pour un meeting de « majorité silencieuse » ,  c’était tout aussi  osé).   Une chose paraît maintenant sûre, c’est que  le parc Gezi  appartient vraiment  au peuple, c’est-à-dire aux habitants d’Istanbul.

Et il n’a jamais été aussi beau. Il resplendit de roses.  Les jardiniers de la municipalité n’ont pas fait les choses à moitié pour sa réouverture digne d’une inauguration officielle,  à quelques jours du début du Ramadan.

Une solution  alla turca  (ou alla Erdogan plutôt )  qui permet de céder sans avoir l’impression de   perdre la face, qui en chagrinera peut-être certains et a du enclencher des milliers de plaisanteries,  mais qui présente au moins l’avantage de mettre  tout le monde d’accord sur la sauvegarde du parc. Un tel consensus se fait rare ses derniers temps   alors que Ramadan  commence et qu’en ce mois de canicule les premiers jours  vont  être pénibles aux jeuneurs.

Une canicule qui pourrait bien devenir pire l’été à Istanbul quand les grands travaux du troisième aéroport (qui devrait causer  la destruction d’un million d’arbres) et du troisième pont sur le Bosphore auront  endommagé  la forêt de Belgrade, le poumon vert de la ville. Le rêve qu’ont certains  d’un Dubai ottoman pourrait bien  finir par  se rapprocher de la réalité.

Heureusement les  citadins  pourront toujours s’échapper quelques  jours dans les parcs naturels nationaux  du pays.  Grâce au mouvement Gezi, un projet de loi qui les menaçaient n’a pas été voté.  De là à ce que les vieilles habitudes changent … Pour le moment l’air du temps est plutôt à la vengeance.

 

En attendant les autres parcs d’Istanbul et des autres  grandes métropoles sont devenus des places   de forums où la parole et les idées se libèrent,  ils n’ont jamais été aussi fréquentés.

La place Taksim non plus d’ailleurs. Pourtant dieu sait si c’est une place traversée ! Mais la municipalité de Beyoglu, à qui le mouvement Gezi a donné des idées a décidé cette année de  convier  pour la première fois  les jeûneurs à y partager les repas de rupture de jeûne…sous le regard attendri d’Atatürk, qui apprécierait sans doute les couleurs de la tenue des serveurs.

C’était un peu vite oublié que le mouvement Gezi n’est pas antireligieux : ses musulmans anticapitalistes ont eux aussi  organisé des repas d’Iftar dans l’Istiklad Caddesi.  La guerre froide continue. Au moins, la minute attendue pour  rompre le jeûne est la même pour tous ! Et les plus affamés pourront toujours se faire offrir successivement un repas gezi et un repas municipalité AKP , ou le contraire selon d’où ils arrivent.

… profitant de la fraîcheur des Toma !

Excellent Ramadan à tous, jeûneurs et non jeûneurs. Si tout le monde ne jeûne pas tout le monde fêtera  Bayram en Turquie,  quand Ramadan prendra fin.

Erdogan fait nettoyer Taksim avant l’appel au « peuple » de Kazlıçeşme. Ils s’en prennent même à Çarşı

A peine deux heures s’étaient écoulées, samedi 15 juin après une rencontre très attendue entre Recep Tayyip Erdogan et les représentants de la plate forme Gezi Park, et les deux parties sans être tombées d’accord, semblaient prêtes à certaines concessions,  quand les  choses importantes ont commencé. Le grand nettoyage » de la place Taksim de toute trace des occupants qui n’en finissaient pas de narguer le pouvoir était lancé. Il devait être achevé avant le meeting que Recep Tayyip Erdogan allait donner à Istanbul, le lendemain à 18 heures tapantes.

Les forces de l’ordre ont à nouveau chargé sur Gezi Park avec une brutalité encore jamais atteinte.

Les nuages de gaz lacrymogène, les tirs tendus et les milliers de blessés  n’avaient pas réussi à en finir avec le mouvement de protestation. Cette fois  police a ajouté une solution de gaz lacrymogène  aux puissants jets de flotte des camions à eau. Aux blessures habituelles, se sont ajoutés de douloureuses brûlures.  Une méthode  qui n’avait jamais été testée auparavant, même pas dans les manifestations  des villes kurdes. C’est dire.

 

Le gouverneur Mutlu s’est empressé de nier, mais cet ajout  de solution chimique n’a  même pas été  discret.

Des renforts de police sont venus  par milliers depuis les villes kurdes de Diyarbakir,  Sirnak, Siirt ou  Elazig . Si j’avais pu prévoir la veille du début du mouvement que les choses finiraient par en arriver là, il y a quand même des gens dans l’entourage du premier ministre capables d’en faire autant.

 

Plusieurs  camions à eau militaires des forces de gendarmerie ont même participé à l’opération et sont entrés dans la ville   pour la première fois depuis des années. La dernière fois c’était en 2001,à la fin du gouvernement  Ecevit, pour l’opération « retour à la vie » de prisonniers grévistes de la faim. Un «  retour à la vie » dont la brutalité avait fait près de  100 morts.  Pourquoi avoir fait venir  ces quelques  camions militaires  alors qu’une des réussites proclamées de l’AKP est d’avoir «  fait rentrer l’armée dans ses casernes » ? Des images  aussi fortes que des camions militaires au cœur d’Istanbul  étaient sans doute  destinées à donner un  avertissement.  Mais elles risquent aussi d’interpeller des sympathisants AKP modérés et peu militaristes (qui n’ont peut-être pas attendus ces images pour l’être).

En tous les cas dans son harangue de dimanche, Erdogan a promis  à la foule,  de « faire payer »  le 24 mai (coup d’état de 1960 qui a renversé Menderès, son modèle, ce qui avait fait pleurer son père) et le 28 février (coup d’état post moderne de 1997, ayant contraint  Erbakan son mentor, à la démission). Mais il n’a pas évoqué  le  coup d’état du 12 septembre 1980, qui avait brandi la religion  aux côtés d’Atatürk pour protéger le peuple des idées pernicieuses marxistes.

C’est donc un dispositif de force exceptionnel qui avait été déployé pour empêcher l’accès à la place Taksim aux manifestants qui dès l’annonce de l’assaut sur Gezi Park ont tenté d’y converger. Toutes les voies d’accès étaient bloquées. Le trafic de ferries entre la rive asiatique et européenne du Bosphore était interrompu. Et la foule venant de Kadiköy,  qui une nouvelle fois s’engageait à pied en pleine nuit sur le pont du Bosphore, a été bloquée.

Ceux qui avaient eu la mauvaise idée de prendre leur voiture pour sortir samedi soir, on du se retrouver coincés dans des embouteillages monstres.

 

Les arrestations destinées à frapper les esprits se sont multipliées. Quelque jours après l’arrestation en masse d’avocats, défenseurs de manifestants,  est venu le tour de médecins qui depuis le début du mouvement soignent bénévolement les blessés sur le terrain des affrontements. Plusieurs ont été raflés dans leur blouse blanche alors qu’ils prodiguaient des soins dans l’hôtel Ramada, transformé en « hôpital de campagne ».

Les journalistes  n’ont  pas été épargnés : une vingtaine d’entre eux, notamment des reporters étrangers, sont en garde à vue. Aux médias étrangers qui ont un peu trop bien couverts le mouvement,  d’être « avertis » à leur tour ! Peut-être qu’ils comprendront ainsi que ce mouvement n’a absolument rien à voir avec  les révoltes arabes contre les pouvoirs autoritaires. Les médias sociaux sont eux aussi visés, naturellement: 50 arrestations ce matin.

 22 membres de Carsi,  dont Deve Erol, Cem Yakışkan et  Sarı, trois membres fondateurs du club de supporters de Besiktas très présent dans le mouvement ont  été arrêtés ! Quand on sait que le club  a été fondé au lendemain du coup d’état du 12 septembre 1980 et que la junte avait toléré ces supporters très irrespectueux  du pouvoir, on comprend à quel autre  symbole  le pouvoir s’en prend ! Il n’a sans doute pas apprécié l’image de fraternité  donnée au mouvement Gezi  par la solidarité  entre « ultras » de clubs ennemis ayant rejoint en masse les rangs des manifestants et partageant  leur savoir faire lors des assauts des forces de l’ordre avec les manifestants plus novices.  Le gouverneur Mutlu  a aussi démenti ces arrestations. Mais il faut avoir la foi (tayyipci) chevillée au corps pour le croire.

On peut  les entendre chantant  la marche des gaz lacrymogènes sur cette vidéo,

Et là l’entrée des supporters de çarsi à GeziPak , avant que ça ne cogne.

Il y aurait des centaines d’arrestations. Et les rafles ne sont pas prêtes de cesser  sErdogan tient la promesse faite dimanche à Kazlıçeşme d’arrêter un à un tous ces fauteurs de troubles, identifiés  grâce aux caméras de surveillance.

 

.L ‘objectif de présenter des images de Gezi Park et de la place mythique « nettoyés » pour le meeting à la gloire du leader AKP était gagné. Et très vite les grandes chaînes d’information comme Haber Türk ou Kanal 24 diffusaient des images de la place Taksim  et de l’Istiklad caddesi désertées,  où sous  protection policière,  les employés des services communaux s’affairaient  à tout remettre en ordre et s’empressant même de replanter des fleurs dans les parterres du monument de la République. Petites fleurs ringardes que devant ses sympathisants,   Tayyip Erdogan utilisera comme preuve que le vrai mouvement  écologiste c’était l’AKP !

Il fallait zapper sur Ulusal, une petite  chaîne de gauche (très) nationaliste  à laquelle même les Kurdes alévis avec lesquels je la regardais sont scotchés,  pour piocher davantage d’informations. Elle donnait des communiqués  sur les manifestations qui se déroulaient dans d’autres villes du pays. Des témoignage de manifestants effarés et  des images  moins calmes que sur Haber Türk  y tournaient en boucle, comme celles du hall de l’hôtel Divan où de nombreux blessés avaient trouvé refuge et qui venait d’être la cible de gaz lacrymogène  ou celles de manifestants  d’Ankara tentant de bloquer avec leurs corps l’avancée de camions à eau qui aspergeaient d’un brutal jets de flotte une femme  apparemment de la petite bourgeoisie (sans doute peu coutumière de ce traitement) participant au cortège donné en hommage à Ethem Sarisülük, le  manifestant blessé par balles, et qui venait de succomber à ses blessures.

Certes, c’est Internet la meilleure source d’information . Mais même dans un pays aussi connecté que la Turquie, la TV reste le principal média. Au-dessus de 35 ans, ce sont  les personnes qui ont atteint un certain niveau d’études scolaires qui  sont familières avec les réseaux sociaux, et toute une fange de la population n’a pas dépassé le niveau d’études primaires.  Et puis Internet n’a pas pénétré tous les foyers, alors que la TV y est omniprésente depuis longtemps.

 

Ce n’est  donc pas par hasard qu’Erdogan a  choisi  18 heures pour débuter  son discours face à une foule galvanisée. Il était transmis  en direct à l’heure où débute le « grand appel » des infos du soir.

A 17 heures tapantes, heure française, Erdogan et sa famille faisaient leur apparition au meeting. La foule de sympathisant qui s’étendait à perte de vue, entre le front de mer et les  murailles byzantines ne m’a pas impressionnée. Dans une mégapole de 15 millions d’habitants, rassembler 300 000 sympathisant,  cela n’a rien d’une prouesse pour un parti au pouvoir et qui tient aussi la municipalité .  Chaque Newroz de Diyarbakir (1 million d’habitants) en rassemble au moins  deux fois plus.

Mais j’ai suivi avec effarement un discours ressemblant à un appel à la vengeance, qui en même temps que nous,  était écouté par des millions  de personnes, en Turquie et dans la diaspora.

Mais à Taksim  le mouvement continue, inventant de nouvelles formes de résistance…

 

Tayyipci et Apocu : Le tailleur d’Izmir qui aime Recep Tayyip Erdogan et le processus de paix

Après la retraite à Rabat, voici le temps de la contre manifestation conservatrice et peut-être du recourt au très peu démocratique référendum  (ce qui rappelle un certain Mai français.). Ce week-end, 2 grands meetings comme Recep Tayyip Erdogan les adore, se déroulent à Ankara, puis à Istanbul .  Des supporters affluent sans doute de toute la Turquie dans des autobus affrétés pour l’occasion.

 

Qui sont ces tayyipci qui constituent la base de l’électorat AKP sans se confondre avec lui ?  Certains les qualifient de  « cahil » (ignorants) villageois d’Anatolie ou des classes populaires urbaines. Passer pour le leader du brave peuple laborieux  arrange aussi  Tayyip Erdogan qui cultive ses racines  populaires. Pourtant, pas plus que la base apocu du BDP, ils ne constituent une classe sociale. Ils peuvent être des (ultras) privilégiés, appartenir aux classes moyennes ou aux milieux populaires. Outre le fait qu’ils ne sont pas alévis,  leur principal  point  commun est l’immense admiration,  sincère ou opportuniste, qu’ils vouent à « Tayyip ».

Je venais d’arriver à Izmir, quelques semaines après le  Newroz de Diyarbakir, quand j’ai rencontré un de ces  tayyipci. La bandoulière de mon sac s’était rompue et j’étais entrée au hasard dans une  échoppe du quartier de Basmane. A mon accent, le tailleur a vite compris que j’étais étrangère. Il m’a peut-être pris pour une femme Rus (Russe)  dans ce quartier proche de la gare du même nom et qui regorge d’hôtels. Le passage où se trouve sa boutique débouche sur une rue piétonne,  où  l’ambiance (très peu branchée) qui règne la nuit sur les terrasses et dans les  « gazinos »  rappelle celle qu’on trouvait, il n’y a pas si longtemps, dans certaines rues de Beyoglu, quand ce quartier d’Istanbul ne paraissait pas encore voué à devenir un temple de la consommation.

Apprendre que j’avais appris le turc après un premier séjour en Turquie pour pouvoir parler avec ses habitants, lui avait bien plu. Et la conversation a continué  autour d’un verre de thé. Lui est originaire  d’Aydin, une autre ville de la mer Egée. Sa famille avait fui la Bosnie pour la Turquie dans les premiers temps de la République.  Bref c’est un habitant de la mer Egée presque « typique », que rien ne prédispose à éprouver de la sympathie pour le PKK. Et il n’en éprouve certainement pas.

La conversation a glissé sur la France. D’abord Sarkozy, qui décidemment a marqué les esprits. La France ? Toujours la crise. Ce qui doit un peu faire plaisir aux Turcs que la prospérité européenne faisaient tellement rêver lorsque c’étaient eux qui  étaient continuellement « en crise » ( La victoire de l’AKP et sa longévité ont quelques raisons). Il en est venu à Erdogan dont il est un fervent sympathisant. Il fait donc partie de ces 40 % d’électeurs ayant fait trembler la kémaliste Izmir, ( ville de « giaour »  – non musulmans, autant dire de traîtres en puissance  – selon Tayyip Erdogan ) en votant AKP aux dernières élections. C’est même un de ces inconditionnels  que  je nomme  tayyipci .

Cette fois il n’a été question ni de réussite économique, ni des qualités de « super bosseur »  du chef de gouvernement, qui à sa capacité à être partout à la fois, me rappelle Sarkozy. Un jour où il n’apparaitrait pas  dans 3 reportages  aux infos  TV doit créer une impression de  vide.

C’est à celui qui allait  « faire la paix avec les Kurdes ! » (baris yapacak !) qu’allait ses louanges :  « Tout le monde va se réconcilier », ce qui lui faisait  réellement plaisir. «  Et avec la paix, la Turquie deviendra très riche ».

 

Les esprits peuvent  changer très vite en Turquie.  Il y a trois ans, en août 2009, Recep Tayyip Erdogan s’adressait lors d’une soirée télévisée  à Ahmet Türk, le président du parti kurde (l’actuel BDP). C’était  la première fois qu’un chef de gouvernement s’entretenait ainsi avec un président du parti kurde, régulièrement interdit. Depuis deux ans que des députés de ce parti siégeaient à l’Assemblée, Erdogan refusait ostensiblement de leur serrer la main.

Cet entretien avait été soigneusement mis en scène. Derrière le chef du gouvernement se dressait un portrait géant d’Atatürk – dont la taille devait conjurer le tout aussi gigantesque sentiment de trahison qu’un tel entretien risquait de provoquer dans l’opinion turque.

A Hakkari, où je me trouvais, c’était l’enthousiasme. Comme je l’avais écrit alors, on ne parlait que de  paix  qui s’annonçait. Enfin presque. Mon ami Suleyman  préférait attendre de voir et prédisait : « Si ça ne marche pas, ça va être pire qu’avant ».La suite lui a donné raison.  La fermeture a été brutale , les prisons ont vite été pleines à craquer et le conflit est reparti de plus belle.

Mais même dans la région kurde, cet espoir n’était pas partagé par tous.  En quittant Hakkari, j’avais fait une halte sur les bords du lac de Van. Deux employés de l’otogar de la ville avait eu la gentillesse de me déposer en voiture sur une route où je trouverais un minibus conduisant à mon hôtel. L’un de mes chauffeurs était lui aussi un fervent « Tayyipci  ». Et comme il m’avait demandé ce que je pensais de l’objet de son admiration, j’avais répondu, pensant lui faire plaisir  « Il est fort : il va faire la paix ».

C’était raté. «  La paix !  Quelle paix ? Ce sont des mensonges. Il ne faut pas croire les gens d’Hakkari ! Moi aussi je suis kurde (probablement d’un village korucu, l’armée turque étant comme « Basbakan », çok güzel ) ! » J’ignorais encore  que le mot « paix »  faisait partie d’une liste (avec guerre, guérilla etc..) que l’armée turque a longtemps « recommandé » aux médias de ne pas employer pour évoquer le conflit avec le PKK. Mais j’ai quand-même  compris  qu’en  parlant de « paix », je venais de  faire de la propagande pour « une organisation terroriste ».

 

Il est probable que le tailleur d’Izmir parlait déjà de « kardeslik » (fraternité – versus AKP, c’est-à-dire entre Musulmans)) avec les Kurdes cet été là. Mais il était certainement à des années lumière  d’imaginer que 3 ans plus tard,  Öcalan,  le « Mal en personne »,   serait  l’interlocuteur privilégié de l’Etat turc, dans un processus de paix qu’il accueillerait avec un tel enthousiasme .

Pas de  trace par contre de l’enthousiasme d’août 2009 chez les Kurdes rencontrés pendant la suite de mon séjour La plupart attendaient de voir et se méfient d’Erdogan, qu’ils comparent à la très détestée Tansu Ciller. Et si beaucoup d’apocu  continuaient à  faire entièrement confiance à Öcalan, son discours révélé au Newroz de Diyarbakir en avait effondré d’autres. La « bannière de l’Islam (ottoman) » notamment  a stupéfait: « Et les Kurdes alévis ? »

Mais j’ai pris ma rencontre à Izmir avec ce tailleur comme un signe de bon augure. Pour faire la paix, il faut quand même qu’une partie au moins de l’opinion des deux camps adhère au processus, et accepte l’idée « inacceptable » de dialoguer avec l’ennemi.  C’était fait.

 

Lors de son dernier meeting électoral  à Diyarbakir, Recep Tayyip Erdogan  avait  raillé le culte dont Öcalan est l’objet au sein de l’électorat BDP  : « Ils le prennent pour un prophète !».   Celui dont le portrait géant s’affiche sur les murs des permanences AKP n’était pourtant pas le mieux placé pour se moquer. Et je ne vois pas beaucoup de différence entre la vénération dont  «  Apo » est l’objet de la part des Apocu et celle qui anime les Tayyipci.

Depuis le prophète est devenu bien utile pour entamer un processus de paix. On ne peut certes réduire à la personnalité des 2 leaders,  l’adhésion d’une large partie des opinions turque et kurde  au processus en cours. Mais je suis convaincue que la confiance « aveugle » du tailleur d’Izmir pour « Tayyip » a largement contribué à sa  dé-diabolisation d’ Öcalan.

 

A peine rentré du Maghreb, Recep Tayyip Erdogan  accusait le mouvement Gezi park, qui  refusait de s’éteindre pendant son absence, d’être manipulé par les opposants au processus de paix. Cela l’arrangerait bien.  Mais c’est plutôt l’esprit d’ouverture (Acilim), promis en 2009 et celui qui soufflait  sur les funérailles de Hrant Dink, qui anime les occupants de la place Taksim. Et parmi les manifestants qui protestent dans tout le pays, il doit se trouver bien plus d’opposants à sa politique syrienne qu’au processus de paix avec les Kurdes (même s’ il y a ).

Le même jour Öcalan envoyait son salut à Gezi Park.  Avoir félicité le BDP d’être resté à l’écart du mouvement de révolte n’était pas très malin, il faut dire. La vénération  pour le leader kurde  volerait en éclat, s’il en arrivait à passer  pour un Tayyipci aux yeux de ses sympathisants. Un comble,  alors que le député BDP, Sirri Sürreyya Önder, est une des rares personnalités politiques à pouvoir incarner le mouvement  Gezi Park.

Dersim (Tunceli) seule province à majorité alévie du pays exceptée, les grandes municipalités BDP sont restées attentistes, soucieuses d’éviter tout dérapage du processus. Mais le signal a été entendu à Taksim – où les manifestants kurdes apocu ont pu afficher leur sympathie. Ils  sont certainement  nombreux aussi dans les cortèges d’Izmir et d’Ankara. Je suis moins sûre par contre qu’on y ait vu flotter beaucoup de bannières à l’effigie d’Öcalan, à côté des drapeaux turcs et  de l’extrême gauche.

Le mouvement Gezi Park parachève la tâche accomplie par les 2 leaders. Öcalan l’a compris.   Pourvu que Recep Tayyip Erdogan n’aille pas tout gâcher en refusant d’admettre que la fin de ce conflit sonne le glas de tout pouvoir autoritaire. S’il  fait le choix  de tenter de le  préserver en continuant d’attiser d’autres tensions ,  le  processus de paix serait en danger. Et ce n’est pas du tout certain qu’il sorte  gagnant d’un jeu aussi risqué.

Ce d’autant que d’autres acteurs, comme ces sacrés taux d’intérêts, risqueraient de ne pas apprécier. Leur « complot » pourrait s’accentuer et finir par mécontenter les « tayyipci » si reconnaissants à leur Tayyip de la nouvelle prospérité.

Pour le moment ce n’est pas terrible . Alors que Tayyip Erdogan avait lancé aux occupants de Gezi Park l’ultimatum de quitter la place pour demain, la police vient d’attaquer le parc ! Cela promet comme ambiance dimanche 16 juin  à Istanbul, où le mouvement Gezi appelle aussi à une grande manifestation sur Taksim. Guillaume Perrier annonce sur son compte Twitter que les journalistes ne sont pas autorisés à y entrer.

Taksim : Drapeau turc et drapeau kurde main dans la main sous les gaz lacrymogènes

Recep Tayyip Erdogan avait averti : sa patience a assez duré. A Taksim, la trève est terminée.  Au petit matin,  gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc et camions à eau sont entrés en action…seulement pour débarrasser la place de ses bannières a indiqué le gouverneur. Il y aurait eu une centaine de blessés.

Cette image, de deux manifestants, l’un portant un drapeau turc à l’effigie d’Atatürk, l’autre un drapeau aux couleurs kurdes du BDP, courant main dans la main dans la fumée des gaz lacrymogènes,  doit mettre du chaud au coeur de ceux qui s’offusquaient de l’absence de drapeau turc au Newroz de Diyarbakir.

Voilà  ce qui s’appelle  la fraternité (kardeslik) turco kurde ! ce qui devrait aussi mettre du chaud au cœur de l’AKP qui vantait cette fraternité (musulmane).

La veille, sur la place, on voyait des manifestants  porteurs de drapeau turc et du drapeau kurde  dansant ensemble  des halay sous les bannières à l’ effigie d’Ocalan qu’on peut voir sur les images de l’assaut.

Tandis que ça bardait sur Taksim, 50 avocats étaient arrêtés au tribunal de Caglayan (Sisli)  – toujours dans la douceur…(vidéo ici) Je conseille vraiment de visionner cette vidéo. C’est impressionnant.

Du coup, les manifestants affluent vers la place. Parmi eux une vingtaine d’avocats, dont Sezgin Tanrikulu (originaire de Diyarbakir) et Tekin, 2 députés du CHP  ont décidé de rester toute la nuit à Gezi Park

Le siège du SDP – un petit parti  qui comme tous les partis d’extrême gauche  compte beaucoup d’Alévis  –  à Beyoglu est  investi par les forces de police. Ce matin pour la première fois,  des coktails molotov ont été lancés contre la police par des types masqués bien proches de drapeaux SDP .  Les médias sociaux ont fait circuler  cette image, accusant la police de provocations (la poche de ce « manifestant est bien enflée ! ) .Le  gouverneur affirme qu’il a été identifié comme  membre du SDP, ce que le parti nie. 100 personnes ont été arrêtées.

 

C’est dans cette ambiance que Recep Tayyip Erdogan compte rencontrer les leader du mouvement demain, comme cela a été annoncé hier par Bülent Arinç?

 

 

Taksim : Öcalan envoie son salut à Gezi Park !

C’est le vice président du BDP, Demirtas qui revient d’une visite sur l’île prison d’Imrali, qui  vient de transmettre le message du leader du PKK : Öcalan envoie son salut à Gezi park.

Un message qui sans doute être apprécié de ceux (nombreux ) parmi ses sympathisants qui n’avaient pas vraiment apprécié le « drapeau de l’Islam » ( de la fraternité kurdo turque ) du discours prononcé au dernier Newroz de Diyarbakir.  Ainsi qu’à ceux qui manifestent depuis fin mai à Istanbul et dans d’autres villes de l’ouest.

Seconde conséquence, il est probable que les grandes municipalités BDP ne vont plus rester à l’écart du mouvement.

Et cela va avoir sans doute bien d’autres conséquences…

Taksim : Pas de gaz, des fleurs pour la police et…pour le ministre de l’intérieur.

Décidemment, le mouvement de révolte qui traverse la Turquie ne cesse de surprendre.

Les manifestants de la place Taksim ont trouvé une réponse pour le moins surprenante à la violence des forces de l’ordre : leur offrir des fleurs… Et voilà qu’on sympathise entre jeunes avec et sans uniforme.

Et à défaut de sympathiser, ça crée quand même une ambiance un peu…différente.

Muhammer Güler, le « ministre de l’intérieur a aussi eu son petit bouquet, offert par une femme députée de l’opposition. Petite originalité, le vase qui le contenait, était…une cartouche de gaz lacrymogène.

Le geste semble lui faire plaisir.

En tout cas, ça change des propos agressifs de Recep Tayyip Erdogan, les fleurs.

 

Décidément, c’est un mouvement qui réserve bien des surprises et va certainement  inspirer les artistes.

Une des choses qui  caractérise ce mouvement,  c’est sans doute qu’à la différence des révoltes du printemps arabe ou du mouvement des indignés,  la Turquie n’est pas frappée  par  la crise économique qui plombe le reste de l’Europe  – et particulièrement la France. La Turquie est un pays optimiste, où les solidarités n’ont pas disparues et  à la population( encore) jeune, qui à l’ouest du moins, achève sa transition démographique.

Je connais bien moins la Chine, mais peut-être est-ce là bas – ou en Amérique latine -qu’on trouverait le plus de mouvements similaires. Même si le mouvement turc est unique.

Taksim, 3 clichés et Baden Baden …pardon Rabat.

J’ai choisi trois clichés sur le site d’Erkan Saka pour illustrer ces journées de protestations en Turquie.  Celle-ci est pour ceux qui ont du mal (ou ne veulent pas) imaginer ce qu’arroser de gaz lacrymogène signifie.

 

Pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais…Dimanche 2 juin, quand CNN (international) montrait les images des protestations, CNN Turquie tentait d’adoucir les moeurs en proposant un reportage sur…les pingouins.  (merci à la lectrice qui m’avait envoyé le cliché).

 

Je ne sais pas si ce manifestant est Kurde mais le V de la victoire en Turquie,  se traduit par biji APO (vive Öcalan ) et  est (enfin était jusqu’à  peu) considéré par la justice comme étant  « de la propagande pour un mouvement terroriste ». Faire le signe de la victoire était donc passible d’une peine de prison.

 

Première  victoire pour le mouvement : alors que Recep Tayyip a quitté la scène turque pour Baden Baden, pardon Rabat (où sa majesté le Roi du Maroc ne l’a pas reçu), le président Gül (qui a bien l’intention de le rester en 2014) joue comme à son habitude l’apaisement. Et aujourd’hui, après l’avoir rencontré, c’est  le vice premier ministre Bülent Arinç qui  a présenté les excuses au nom du gouvernement pour la violence de la répression de ces jours derniers. (deux morts , au moins 1500 blessés et au moins autant de gardes à vue) , ce qui n’est pas dans ses habitudes  – comme les familles des 34 civils d’Uludere  massacrés par « erreur » par les F16 de l’armée le savent.

Le président turc a aussi eu une entrevue avec Sirri Surreyya Önder,sorti de l’hôpital.

Mais c’est un peu tard pour réussir à calmer les choses. Et si depuis dimanche les forces de l’ordre se font plus discrètes à Taksim, ça continue de  barder ailleurs (un des deux morts a été tué par balles à Antakya, Antioche ! sur la frontière syrienne – tiens donc)

Espérons qu’une des conséquences de ce mouvement ne sera pas  des couacs dans le processus de paix avec le PKK….. Ce n’est évidemment pas l’enjeu , mais on ne sait jamais.

La plupart des  villes kurdes du pays sont restés à l’écart de ce mouvement. Et en ce qui concerne les municipalités BDP, ce n’est évidemment pas par sympathie pour Recep Tayyip Erdogan que leurs sympathisants ne descendent pas dans la rue.

Ce n’est pas par crainte non plus  des gaz lacrymogènes et des jets de flotte des camions à eau. Cette ambiance, ils ont l’habitude  à Diyarbakir ou à Hakkari.