Les Yüksekova Haber reçus par Taraf

 

erkan Capraz et Ahmet Altan

Ahmet Altan vient de recevoir Erkan Capraz, qui dirige les « Yüksekova Haber  » et l’a félicité pour le travail accompli par son équipe.

C’est vrai que ce jeune journal bilingue – il propose des articles en turc et en kurde – accomplit un chouette boulot. Grâce à Internet, il a su d’ailleurs conquérir un lectorat qui dépasse largement les frontières d’Hakkari, si on en juge certains commentaires de lecteurs. Il faut dire que la région est souvent au coeur de l’actualité en Turquie.

Si Taraf a été fondé par des journalistes confirmés, les Yüksekova Haber sont le fruit de la volonté de jeunes journalistes. Mais les deux journaux  ont en commun d’être des nouveaux venus dans le paysage médiatique de Turquie.  Et ils témoignent d’une vitalité de la presse de ce pays  que la presse française peut envier (et dont elle ferait peut-être bien de s’inspirer!)

 

 

Dur dur de se procurer Taraf à Van

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Difficile de se procurer le journal Taraf dans l’Est du pays cet été. Le journal y est distribué pourtant, et à un prix plus modique qu’à l’Ouest : 25 kurus, soit environ 0,12 euros. Mais il part comme des petits pains.

Un marchand de journaux de Van, où décidemment je n’avais pas de chance –  je passais soit avant l’arrivée des journaux  (en toute fin de matinée) soit le soir quand tous les exemplaires étaient vendus –  m’a dit qu’il en recevait quotidiennement 60. S’il en recevait le double, ils les vendraient tous aussi, selon lui.  Je ne suis donc  loin d’être la seule a ressortir sans le quotidien de sa boutique..

J’avais eu la même déconvenue dans le petit village de la mer Egée où j’ai passé quelques jours avant de partir pour l’Est. Mais dans la région c’est certainement le journal le plus populaire.

Il faut dire que le (jeune) journal, fondé en novembre 2007 par Ahmet Altan et Alev Er ,ne mâche pas ses mots. A l’origine de révélations fracassantes, il n’hésite pas à s’en prendre ouvertement à la puissante armée turque.

Tout le monde a menti , titre par exemple cet article de Yasemin Congar du 27 août dernier, qui évoque le décès de 10 appelés ces 3 derniers mois, et dont le PKK n’est pas responsable, malgré le qualificatif de « sehit » (martyr) qui leur a été attribué. 4  ont été tués au sein de leur caserne, à Elazig. Une façon radicale de faire passer à un conscrit le goût de s’endormir pendant une garde. Le lieutenant des victimes a été arrêté.

 

6 autres l’ont été  à Cukurca,dans la province de Sirnak. La mine attribuée pendant 69 jours au PKK – qui, semble-t-il, a renoncé depuis qu’il a proclamé un cessez le feu à utiliser ce genre de méthode – était en fait une mine posée par l’armée. Un accident. Mais Recep Tayip Erdogan, qui devait rencontrer Ahmet Türk quelques jours plus tard, avait alors préféré y renoncer, pour cause de terrorisme du PKK. Rencontre qui finira par avoir lieu, un mois et demi plus tard, début août.

Pour ceux qui l’ignoreraient, Elazig et Cukurca comme Daglica et Aktütün (province d’Hakkari) sont situées à l’Est. Rien d’étonnant à ce que Taraf y trouve un lectorat fidèle.

 

L’amour au temps des révoltes, d’Ahmet Altan et « nouvelles histoires » de coup d’Etat.

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Une fois de plus, c’est le journal Taraf qui a fait exploser la bombe. Il aurait les preuves d’un nouveau complot fomenté au sein de l’armée turque (TSK) contre le gouvernement AKP. Cette fois, même Deniz Baykal, le très kémaliste leader du CHP, le principal parti d’opposition, évite de prendre trop ouvertement le parti de l’armée. Par crainte d’être sérieusement désavoué par une partie de sa base sans doute. Le chef du gouvernement AKP vient de porter plainte .

Derrière une façade lisse et disciplinée, la  puissante armée turque, qui tient à avoir son mot à dire dans les affaires du pays – son chef d’Etat major l’a rappelé il y a peu – possède une assez riche tradition d’insubordination. En 1960, les « jeunes capitaines » qui, au nom du progrès, avaient renversé le gouvernement Menderes, avaient aussi jugé certains de leurs généraux,accusés de complicité avec le pouvoir en place.

Actuellement, je suis en train de lire « L’amour au temps des révoltes « (Editions Actes Sud) d’Ahmet Altan. Le directeur de Taraf  est aussi un  romancier à succès. L’Empire finissant (nous sommes en 1909), ravagé par les guerres incessantes sur ces marges, est à la veille de plonger dans le conflit le plus meurtrier que le monde ait connu jusqu’alors. Là où j’en suis arrivée, Enver Pacha est sur le point de quitter Berlin où il vient de repousser froidement les avances, loin  d’être seulement suggestives, d’une jeune nièce de l’Empereur allemand qu’une telle muflerie met en rage. L’anecdote est-elle véridique ? C’est probable. Le pacha part d’urgence pour Constantinople où la crainte est grande d’une sédition de certains régiments dont les officiers issus du rang font corps avec leurs hommes et menacent de rallier le « Comité d’Union Islamique » que Vahdeti vient de fonder. Enver bey déteste ces « gueux de religieux » et  n’apprécie guère la promotion au mérite héritée de la révolution française : « Trouve-t-on des officiers issus du rang dans l’armée allemande ? ».

Toute l’histoire contemporaine du pays a été marquée par les grandes tensions entre courant religieux et courant laïque, et courants libéraux et autoritarisme, qui ne se juxtaposent pas – ce serait trop simple. Si bien qu’un roman qui puise son inspiration dans les dernières années de l’Empire ottoman, est aussi un éclairage sur l’actualité du pays.

Il y a quelques années j’avais dévoré « Comme une blessure de sabre », le premier roman d’Ahmet Altan traduit en français. A l’époque j’en avais parlé avec l’auteur, qui m’avait appris qu’il existait une suite et que celle-ci était en cours de traduction. Il m’apprenait aussi, et à mon grand soulagement, qu’Hikmet Bey, le personnage principal, laissé pour mort à la fin du  roman avait en fait raté son suicide à Salonique.

J’ai cru comprendre que le romantique Hikmet bey, observateur lucide de son époque, était le favori de l’auteur. Pour ma part j’avais un faible pour le pacha kurde qui paie de sa relégation dans les marches lointaines de l’Empire, une fidélité au Sultan qui ne laissait place à aucune compromission à la servilité. Pour le moment je ne l’ai pas encore retrouvé. Par contre j’ai retrouvé Ragip Bey, un autre de mes personnages préférés, encore un militaire, décidemment! Il faut dire qu’ils sont  nombreux dans le roman. Je ne suis pas la  seule d’ailleurs, à être séduite par « ce qui se cache » sous l’apparente rigidité de l’officier. La très séduisante et très émancipée Dilara Hanim, réussit à créer une faille dans sa carapace, entraînant, un peu malgré lui, Ragip bey dans les délices et les souffrances de la passion.

La pétillante veuve a des origines polonaises. Outre la même sympathie pour l’officier, ce sera la seule lointaine correspondance que je m’accorderais avec ce brillant personnage féminin. Un de mes lointains aïeux, officier de l’armée polonaise, débarquait à Constantinople, avant de rejoindre la France, quelques décennies avant qu’elle- même ne séduise Ragip Bey. Après s’être battu en Serbie contre l’armée russe, ou s’être échappé d’un camp en Sibérie – 2 versions se confrontent au sein de ma famille. Personnellement je pencherais pour la première, tant pis si elle est moins romanesque. Cela étant,  il me reste bien peu de choses de l’héritage polonais. Lors d’un séjour à St Petersbourg, à l’époque de l’effondrement de l’Union Soviétique j’avais demandé à un ami russe si je pouvais passer pour une femme slave. Il avait éclaté de rire. Selon lui, on me repérait à un kilomètre à la ronde comme méditerranéenne. Ce qui ne m’avait pas rassurée. La veille, une amie d’ami à laquelle j’avais rendue visite, m’avait mise en garde- en tant qu’Européenne de l’Ouest, j’attirais la convoitise des voleurs qui, selon elle, pullulaient dans ce quartier proche de la perspective Nevski et seraient prêts à m’assassiner pour quelques dollars. Du coup, alors que j’aurais très bien pu me rentrer à pied chez les amis au domicile desquels je résidais, je m’étais engouffrée dans un taxi, prise de panique avec la nuit qui tombait. Je pense que cette dame avait quand même un goût prononcé pour le drame. C’était la traductrice de Georges Simenon – qu’elle allait jusqu’à comparer à Dostoïevski (l’un comme l’autre romanciers « du petit homme écrasé par le poids de la ville »). Ceci expliquant peut-être cela.

« L’Amour au temps des révoltes » (Isyan günlerinde ask) est, des romans d’Ahmet Altan, le préféré de certains de mes amis turcs. J’attendrai les prochaines traductions et d’abord d’achever la lecture de celui-ci pour me prononcer. Mais les personnages dont le roman foisonne, les aïeux qui viennent à nouveau hanter Osman dans la solitude de son vieux yali, tressant par leurs récits une histoire d’un monde qui s’achève dans les tourments que l’on connaît, y ont pris encore davantage de densité. Même le sultan abhorré y acquiert une part d’humanité, lorsque par un matin d’hiver enneigé, il fait découvrir son jardin secret  à son médecin personnel, le père d’Hikmet bey : la fantastique ménagerie qu’il s’est fait constituer dans les jardins du palais. Le seul endroit au monde où il se fait appeler « monsieur ».

Un jour dans l’avion qui me ramenait d’Istanbul, j’avais échangé sur la Turquie pendant toute la durée du trajet avec ma voisine. Elle venait de découvrir Istanbul à l’occasion d’un séjour de quelques jours avec sa famille. J’avais été touchée par ses larmes que la goujaterie de son mari avait provoquées et j’avais envie de lui manifester ma complicité. Son époux lisait « Le capitalisme français » ou « La France en déclin », enfin quelque chose du genre. A elle, j’avais conseillé la lecture de « Comme une blessure de sabre« , puisqu’elle avait été séduite par Istanbul. Elle m’avait dit qu’elle se précipiterait pour l’acheter. Je suis certaine qu’elle l’a fait. J’espère que ce roman l’a fait rêver à son tour. Et j’aurais bien aimé savoir par lequel de ces personnages elle a été la plus séduite…ce que je ne saurai sans doute jamais.