Selahattin Demirtas : la force tranquille des Kurdes –

demirtas en familleLa première élection du président de la Turquie au suffrage universel ne m’a vraiment pas passionnée. Avant tout  car je n’aime pas la personnalisation du pouvoir  qui accompagne ce mode de scrutin. Pas plus en France qu’en Turquie. Je trouve bien plus saine la démocratie allemande.

Résultats   : Erdogan : 51.8 %;  Ihsanoglu : 38.4% , Demirtas 9.8 %.

% de votants : 74%.


Recep Tayyip Erdogan l’emporte donc cette fois encore.  Il devient  comme maintes fois annoncé le douzième Président de la République de Turquie.  Mais on ne peut pas parler de plébiscite pour le premier à l’être au suffrage universel.  Et c’est naturellement Selahattin Demirtas qui a crée la surprise. Enfin, pas pour moi. Je m’attendais à ce qu’il atteigne (presque) les 10%.

Les sondages les plus favorables créditaient à Demirtas  9% des suffrages. La plupart ne lui accordaient pas 8%.  Il frôle le fameux barrage  des 10 %,  alors qu’ aux élections du 30 mars dernier, son parti le HDP  obtenait  6.5 % des suffrages.. Près d’1 électeur sur 10 a voté pour lui   à Istanbul -13 % dans la circonscription de Beyoglu.  Il a été le candidat d’une partie de Gezi. Comme d’ une partie de la gauche turque, des Alévis et des Chrétiens dont beaucoup étaient déjà électeurs, militants ou élu(e)s du BDP.

Yusuf Yerkel s'acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma
Yusuf Yerkel s’acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma

C’est sans surprise Ihsanoglu ( 50 % ) qui l’emporte dans le bassin minier de Soma. Mais Erdogan y récolte quand-même 47 % des suffrages. Mieux qu’aux élections municipales du 30 mars dernier où l’AKP avait emporté la mairie avec 43% des suffrages (le second parti avait été le MHP). Bon, des conseillers peuvent se défouler sur  des mineurs en colère après une catastrophe minière (301 tués  ), bien muselés par des militaires. Cela ne scandalise pas tant que cela. Les réseaux AKP n’ont sans doute pas chômé non plus dans ce district ensuite. Par contre au moins dix mineurs sont morts dans les mines de Turquie depuis.Dans l’indifférence habituelle. L’émotion, aussi sincère et forte soit-elle ne remplacera pas de bons syndicats.

Il n’y a pas que moi que cette élection « historique » n’a pas passionné. 27 % des électeurs ont boudé les urnes, ce qui est inhabituel dans un pays où on  rate rarement un rendez vous électoral. Il y a quelques années encore il faut dire, l’absence « d’esprit civique » était passible d’une amende assez élevée. Ce n’est plus le cas. Et visiblement, à la différence de 2007, une partie de l’électorat a choisi  cette fois de ne pas interrompre ses vacances post Ramadan pour remplir son devoir électoral.

Il faut dire que  les citoyens de Turquie ont déjà donné le 30 mars dernier, lors d’une élection municipale et provinciale transformée en plébiscite par Recep Tayyip Erdogan. Leur forte mobilisation s’était soldée par une déception pour l’opposition CHP,  qui avait sauvé Izmir (ce qui n’était pas gagné avant Gezi et le dévoilement des affaires de corruption), mais n’avait pu  gagner les 2 grandes places fortes AKP Istanbul et Ankara. Certes  le parti gouvernemental dispose de moyens bien supérieurs à ceux de  ses opposants. Mais  le CHP a le don pour les campagnes ratées…et les candidats boiteux. Et l’alliance, comme  le candidat commun présenté par le  CHP/MHP (extrême droite) n’avait pas de quoi enthousiasmer. Si elle veut pouvoir gagner des élections, il va quand-même falloir que l’opposition CHP se décide à présenter des candidats et un projet crédibles.

Avec 6 fois moins de moyens qu’Ihsanoglu et 50 fois moins qu’Erdogan, Demirtas parvient bien à progresser. Mais dans un pays où la majorité de la population a moins de 30 ans, présenter un candidat comme Ihsanoglu face à l »animal politique qu’est Erdogan, franchement…

Selahattin Demirtas incarne quand-même  davantage la modernité. Quant à l’AKP, si elle n’a rien de mieux à offrir qu’un Yusuf Yerel aux dents longues et aux coups de pieds faciles  comme jeune garde montante,   la nouvelle génération AKP ne promet pas pour sa part une modernité très rassurante.

Carte des résultats électoraux 10 août 2014
Carte des résultats électoraux 10 août 2014
carte des résultats électoraux 30 mars 2014 turquie
Carte des résultats électoraux du 30 mars 2014 Turquie.

L’élection du 30 mars avait déjà constitué  une belle victoire pour l’opposition kurde par contre. Dans les provinces kurdes, c’est le BDP  qui avait été le principale bénéficiaire du processus de paix. Outre 3 nouvelles provinces (Mardin, Bitlis et Mardin), il avait emporté de nombreux districts (ilçe), comme Erçis dans la province de Van.

Pourtant l’AKP n’avait pas lésiné sur les moyens lorsque cette ville (AKP) avait été l’épicentre d un fort séisme en novembre 2011. Le maire BDP de Van, elle aussi durement frappée,  avait même été laissé à l’écart de la cellule de crise. Mais il faut croire que la population n’a pas plébiscité TOKI, qui s’est chargé  de la reconstruction.  A Van, la seule personne qui m’ait dit du bien de ces fameux logements TOKI, est un chauffeur de taxi qui n’en avait pas bénéficié.

Selahattin Demirtas, l’ancien vice-président du BDP, et le candidat HDP  de cette première élection n’est pas seulement celui de l’opposition kurde . Il l’a assez répété pendant sa campagne. Il était le candidat de la Turquie de gauche. Et les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour lui ne sont pas tous  kurdes.  Mais c’est aussi le candidat des Kurdes (enfin de l’électorat BDP ). Certains Turcs de gauche le regrettaient  qui auraient préféré que le  candidat  HDP soit issu d’un autre mouvement , ce qui aurait probablement eu pour résultat de déboussoler l’électorat BDP. Et de signer le déclin du mouvement kurde.

Et ce qu’aurait aimé le DHKP-c dont des militants comme d’autres énervés d’extrême droite s’en sont pris à des stands électoraux de Demirtas pendant la campagne, je n’en sais rien.

Mais qu’un candidat kurde, issu de la branche politique du PKK , soit un des 3 candidats à la première élection présidentielle en Turquie sans que cela ne provoque de tollé général, en dit long  sur les changements qui s’opèrent  en Turquie.  Et  le score qu’il obtient est important  Pour que la gauche ait une voix qui puisse peser. Et  pour pouvoir peser dans les négociations du processus de paix.

Certains accusent les Kurdes d’être prêts à soutenir Recep Tayyip Erdogan dans son projet de système présidentiel (en échange d’un régime de semi-liberté pour Öcalan)  mais si un régime présidentiel à l’américaine, c’est à dire dans le cadre d’un système fédéral, leur conviendrait sans doute,  j’ai un peu de mal à les croire prêts à soutenir un président bonapartiste.

En tout cas s’il y en a un que les résultats du scrutin doit satisfaire, c’est bien Demirtas.  En cas de second tout, ‘il n’aurait probablement  pas donné de consigne de vote, laissant le choix à son électorat BDP  de voter Erdogan (Ihsanoglu n’ayant aucune chance) ou de s’abstenir. Mais l’élection au premier tour  d’Erdogan avec une faible majorité était certainement  le meilleur scénario envisageable en prévision des négociations à venir. Et au moins plus aucune « voix de gauche »  ne peut accuser les Kurdes/BDP de  traitres à la démocratie…

« Voter pour moi, c’est voter Barzani » avait déclaré Erdogan lors de son meeting à Diyarbakir. Barzani, pour sa part, n’a pas l’habitude de donner de consignes de vote aux électeurs kurdes de Turquie. Et après le 30 mars, il avait salué les victoires de l’AKP ET du BDP.  Mais ses relations houleuses avec le PYD syrien avaient été une des  raisons d’un (relatif) recul du BDP dans certaines provinces comme  Hakkari  où il n’avait récolté « que »  65% des suffrages, contre 81% aux précédents scrutins. Un résultat qui pouvait encore faire rêver le CHP.

Seulement  ce ne sont pas les forces spéciales turques qui actuellement viennent en aide aux peshmergas de Barzani. Ce sont les gerilla du PKK et les PYD syriens qui sont venus à leur  rescousse contre l’État islamique. Les soldats turcs, par contre ont fait le coup de feu il y a quelques semaines à peine contre un groupe de guérillas PKK  qui tentaient de franchir la frontière syrienne, alors qu’ ils venaient de prêter main forte aux Kurdes syriens qui s’affrontent contre les mêmes jihadistes (les PKK se déplaçaient peut-être d’un canton à l’autre). Contre des  contrebandiers avait d’abord déclaré le gouverneur d’Urfa , des YPG a ensuite rectifié Erdogan. Mais armée comme commandement de Qandil ont tenu  au moins le même discours.

Quelques jours avant l’union sacrée des combattants kurdes contre l’Emirat islamique, que certes Erdogan pouvait difficilement anticiper, ça tombait  mal de tenter la carte Barzani.

Et si une partie des électeurs  ont  préféré rester sur les plages ou en villégiature  dans le  village d’origine,  dans les provinces kurdes, on n’a pas déserté les urnes, par contre.

Résultats  dans les provinces kurdes : le raz de marée Demirtas

Les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour Demirtas ne sont certes pas tous Kurdes. Mais dans les provinces kurdes il fait un tabac.  A part à Bitlis où Erdogan l’emporte cette fois, les résultats de  Demirtas confortent  largement  l’ancrage du BDP dans les provinces emportées aux élections provinciales du 30 mars. Mais s’il perd Bitlis, il gagne par contre la province de Mus. Et dans toutes les  autres provinces, les scores dépassent allègrement ceux obtenus lors  de l’élection du  30 mars.  Dans 7 des 11 provinces où il l’emporte, c’est avec plus de  60% des voix.

Selahattin Demirtas confirme qu’il est bien devenu un leader incontesté avec lequel il va falloir compter.  Un phénomène plutôt nouveau pour le BDP kurde, la branche mère du HDP, dont le seul  leader est (ou devait être?) Öcalan. Un leader sans dauphin jusqu’ici il est vrai.

Un candidat soutenu par l’extrême droite n’avait évidemment aucune chance près de l’électorat kurde . A l’exception de  la province de Tunceli, les scores d’Ihanoglu n’atteignent même pas 4%. Les malheureuses voix qu’il y récolte  doivent venir des forces armées et de fonctionnaires.

 

Hakkari : Demirtas : 81.5 % (Erdogan 16.5 % -Ihsanoglu 2 %)

Sans surprise, Demirtas est plébiscité dans la province dont il est, ou plutôt était,  le très populaire député. Il obtient même  63 % des voix dans la circonscription de Semdinli, près d’un électorat réputé « dindar » (religieux) et surtout pro barzaniste.

92 %  à Yûksekova ! J’en connais un qui va être content.  Il trouvait les 86 % du 30 mars, un recul inquiétant. Seules Lice et Baskale  réussissent à faire encore mieux avec 95%. Encore un petit effort et il n’y aura même plus besoin de voter dans ces bastions.

Diyarbakir: Demirtas : 63 % (Erdogan  35.8 % – Ihsanoglu 2.2 %) – Barzani – qui n’était d’ailleurs pas candidat- est donc en net recul par rapport au 30 mars (de près de 10 points)

Agri : Demirtas : 61.5%  (Erdogan 32.2 %) Il faut espérer qu’ils ne vont pas de nouveau recompter 14 fois les résultats ! C’est même mieux que le 1er juin. L’AKP avait eu la bonne idée de demander l’annulation du premier scrutin…pour  se prendre une raclée.

Mardin :  Demirtas 61 %  (Erdogan 36.7, Ihsanoglu 2.5). Ahmet Turk y avait remporté la mairie précédemment AKP avec 52% des voix.

Bitlis : Demirtas 43.6, (Erdogan 52.2,  Ihsanoglu 4.2) .

Bitlis  province conquise par le BDP  le 30 mars dernier, a donc  cette fois voté majoritairement Erdogan. Par ilçe les résultats montrent même des résultats inverses au 30 mars : au  merkez (ville de Bitlis) ou à Hizan où le BDP l’avait emporté, cette fois  Erdogan est en tête. Par contre à Tatvan dont la mairie était passée AKP, c’est Demirtas qui l’emporte. Comme quoi la personnalité du (candidat) maire avait plus d’importance qu’on ne  le prétendait d’Ankara ou d’Istanbul. Mais  d’autres facteurs liés aux sociétés et aux réseaux locaux doivent aussi expliquer ce mystère.

Tunceli (Dersim): Demirtas 52, 5% (  Erdogan 14.5%,  Ihsanoglu 33%).

Demirtas l’emporte donc chez Kiliçdaroglu,  le président du CHP, et avec 10 points de plus que le maire BDP, élu en mars dernier.  Mais une (assez  forte) minorité de  Kurdes/Zaza  alévis a voté pour le candidat CHP/ MHP.  A Bulam (Pinarbasi ) une kasaba alévie  de la province d’Adiyaman où Demirtas l’emporte avec 60% des voix, Ihsanoglu récolte 25% des suffrages.

Van : Demirtas 55%  (Erdogan 42.3, Ihsanoglu 2.8)

Sirnak : Demirtas 83.2 % (Erdogan 14.8%, Ihsanoglu 2).

Demirtas y fait l’unanimité.  Encore mieux qu’à Hakkari. Sirnak est la province où il a obtenu son meilleur résultat. A Uludere, il frôle les 90%.   En mars le maire BDP de Sirnak, Sehat Kadirhan , avait été élu avec 60% des voix.

Siirt  (chez madame Emine Erdogan) : Demirtas 54%      (Erdogan 42.5 , Ihsanoglu 3.4).  4 points de plus qu’en mars pour Demirtas  dans la province qui avait élu le député Tayyip Erdogan en 2002.

Batman : Demirtas 60 %   ( Erdogan 38.5 % , Ihsanoglu 2 ). 5 points de plus que le candidat BDP le  30 mars,  alors que les électeurs de Huda-Par (ex Hizbullah) – 8% des voix le 30 mars-  ont certainement voté  Erdogan.

Igdir : Demirtas 45.3%  ( Erdogan 28 %,  Ihsanoglu 26.1 %).

Mus : Demirtas 62 % (Erdogan 34 %Ihsanoglu 3.2). Là c’est la grosse surprise.  L’AKP l’avait emporté dans cette province en  30 mars dernier.

Ailleurs dans la région :

Demirtas obtient 33% des voix à Kars et 30.5 %  à Bingöl (65%  Erdogan) – où il améliore les résultats du BDP de 5 points –  et  23%  à Ardahan

A Urfa il obtient 26 % des voix (68.5% Erdogan) et l’emporte à  Ceylanpinar, Suruç et Halfeti. Il réussit moins bien qu’Osman Baydemir qui avait récolté 30 % des voix aux élections municipales de Mars. Harran a voté à 95% pour Tayyip Erdogan . Je présume  le record en Turquie.  Au  moins dans ce district arabe (ex MHP) d’Urfa, la politique syrienne de l’AKP doit être appréciée.

Sans surprise c’est à Elazig et à Adiyaman qu’Erdogan remporte ses plus grands succès dans la région (près  de 70%). Demirtas y obtient respectivement 10.8% et 15.3% des voix.

Les percées ailleurs en Turquie :

Demirtas remporte plus de 9% des suffrages à  Istanbul , 10.5 % à Adana ,  8% à Mersin (où vivent de nombreux Kurdes mais où existe aussi une vieille tradition d’extrême gauche) et  7% à  Izmir. Il fait aussi une percée à Manisa  ( 5.5 %) et à Antalya (où sans surprise Ihsanoglu l’emporte). avec 5.3 % suffrages contre 2.5 % aux précédentes élections, sans doute surtout  près des Kurdes nombreux à y vivre, mais qui y votent majoritairement AKP (ou CHP pour les Alévis)

Il n’obtient que 3.7 % des voix à Ankara, et 2.3 dans la province de gauche Eskisehir. Et sans surprise dans le reste de l’Anatolie pro AKP , il reste quasi invisible. La palme allant à Bayburt : 0.75 qui a plébiscité Erdogan (80.2). Sur la mer Noire,  le bastion de gauche Hopa continue « à résister à l’envahisseur » et  au Sesar de  Kasimpasa : il donne 4.3 à Demirtas (une anomalie dans cette région)

Autre province AKP, Maras donne 4.5 % de voix à Demirtas. 7.8 à Elbistan, dont les Kurdes alévis qui y vivaient doivent être 10 fois plus nombreux à Istanbul et dans l’UE, notamment en France. Le district qui lui a donné le plus de voix, sans surprise est Pazarcik : 18.5%.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le blocage « complet » de Twitter fait exploser les Tweets en Turquie. Mais…

Twitter blocage Turquie

Recep Tayyip Erdogan s’en fiche pas mal  de ce que pense la communauté internationale a-t-il déclaré mercredi dernier dans un meeting à Bursa, quelques heures avant de faire bloquer l’accès à Twitter dans son pays. Heureusement, car quand un chef de gouvernement fait brutalement bloquer complètement un média social comme Twitter, le monde entier l’apprend presque instantanément.

 Et son image  en prend à nouveau un sacré coup, même près de ceux qui n’ont aucune idée de ce qui se passe en Turquie et n’ont jamais entendu parler des scandales de corruption et de la diffusion du contenu découtes téléphoniques très compromettantes qui se succèdent à un rythme effréné sur des comptes Facebook ou Twitter, ébranlant le système Erdogan.  Ni de Berkin Elvan et des paroles proférées la semaine dernière dans un autre meeting par le chef du gouvernement faisant huer les parents du garçon de 14 ans, qui venait de succomber après avoir été blessé par une cartouche de gaz lacrymogène qui l’avait visée en pleine tête alors qu’il allait acheter du pain, l’été dernier pendant les émeutes de Gezi et dont les funérailles ont fait descendre plus de 2 millions de personnes dans les rues.

 Est-ce que cette même communauté internationale découvre en même temps « la force de la République de Turquie » ? C’est moins sûr. En tout cas elle réagit vivement. Une telle mesure va jusqu’à menacer de bloquer les négociations avec l’UE !

 Et Turquie même, ce sont les millions d’utilisateurs de Twitter qui ont très rapidement compris les faiblesses qui se cachent derrière  l’accès de colère de leur chef de gouvernement. En effet, malgré le blocage complet, le réseau social est loin d’être « éradiqué » en Turquie. Bien au contraire, le 21 mars 2014, alors que son accès venait d’être bloqué par le BTK (un organisme dépendant du ministère des Transports et des communications), plus de 9,2 millions de  Tweets ont  émis sur le territoire , un bond  de 140 % par rapport à la veille   !

Twitter Turquie le 21 mars 2014

 Et en Turquie on adore Twitter. Le pays le champion d’Europe pour le pourcentage d’internautes possédant un compte Twitter (39%, soit 12 millions de comptes), devant l’Espagne (30%) et loin devant la France où seulement 9 % des usagers d’Internet ont un compte Twitter.

Twitter Turquie leader en EuropeEt sur quoi échange t on aussi intensément en 140 caractères depuis deux jours en Turquie ? Sur le blocage  de Twitter et les façons de le contourner bien sûr.

 Le premier à avoir montré l’exemple est le président Abdullah Gül (4,4 millions de followers quand-même), qui à 2h 30 du matin, soit moins de 3 heures après le blocage, envoyait un Tweet. Ce premier Tweet depuis le jour où il acceptait de signer la très liberticide législation de censure d’Internet (sous condition de quelques amendements) , le 18 février dernier, est sans appel : « Le blocage complet d’un média social est inadmissible ». Alors que le 18 février il avait perdu plus de 700 000 followers furieux qu’il n’ait pas opposé de véto à la nouvelle législation Internet, 300 000 viennent de rejoindre son compte Twitter.

La semaine dernière, le président de la République s’était déjà très nettement distingué du chef du gouvernement, en envoyant ses condoléances aux parents du petit Berkin. Bülent Arinç, dont le dernier Tweet remonte au mardi 20 mars à 23h 25, (quelques minutes avant ou après le blocage), en avait autant. Il y a certainement la volonté de « rassurer » la communauté internationale dans cette initiative, et sans doute aussi les électeurs de l’AKP ( qui ne sont pas tous des Tayyipci forcenés raffolant de son côté « homme à poigne ») que les excès du premier ministre inquiètent et qui pourraient être tentés de donner leur vote à un candidat non AKP, aux municipales du 30 mars prochain. Mais il faudra attendre la période post-électorale pour savoir si ces prises de position annoncent un schisme au sein du parti gouvernemental.  Il  semble déjà  qu’ il y a un malaise au sommet de l’État.

abdullah-gul à Erdogan Stop

Et le président, qui est un fan des nouvelles technologies (ce qui ne doit pas être le cas de Recep Tayyip Erdogan dont il est devenu notoire qu’il n’écoute plus personne, sauf peut-être sa fille Sümeyye), doit bien savoir qu’une telle mesure est très difficilement effective. Le seul moyen qu’avait trouvé l’Égypte en pleine révolution pour bloquer ces « maudits médias sociaux » avait été de couper  tout le réseau  Internet, et elle ne l’avait fait qu’une journée, tant une telle mesure est invivable pour un État, même beaucoup moins connecté que la Turquie.

Sans aller lui-même jusqu’à donner les trucs pour détourner le blocage, le président va jusqu’à en retweeter un qui l’indique clairement « VPN ou DSN ? » . Message que tous les internautes de Turquie, devenus experts en l’art de la détourner, comprennent . Et pour ceux qui n’ont pas encore acquis l’expertise d’un geek, les moyens d’y parvenir se diffusent partout, dans les médias,  sur des sites Internet  et sur Twitter bien sûr, mais aussi sur les murs des villes, ou les terrasse des cafés.

Twitter Turquie blocage contournement massif

Pour les embêter un peu, le BTK a du coup bloqué l’accès public DSN de Google. Mais les usagers s’adaptent immédiatement et diffusent l’information. «  Google DNS vient d’être bloqué. A la place il faut utiliser Open DNS 208.67.222.222 208.67.220.220 » conseillait par exemple un Tweet ce matin. Le très pro gouvernemental journal Sabah continue lui aussi de tweeter comme si de rien n’était… Le compte « Gagner Izmir » du candidat AKP Yildirim Binali, l’ancien ministre des transports et des communications ou celui du candidat AKP à Urfa (l’« homme » de Tayyip Erdogan à Urfa) étaient même actifs aujourd’hui, comme certainement des millions de comptes Twitter en Turquie.

Le compte de l’agence de presse pro gouvernementale Anadolu Ajansi  ou ceux des ministres avaient cessé de gazouiller, comme celui d’Egemen Bagis, l’ancien conseiller aux affaires européennes, écarté depuis qu’il a été éclaboussé dans les affaires de corruption lors des mises en examen du 17 décembre . Le jour des funérailles du petit  Berkin Elvan , il avait qualifié ceux qui suivaient le cortège de « nécrophages » dans un Tweet qui avait causé un tel émoi qu’il l’avait effacé. Au moins ce blocage lui évitera de nouveaux dérapages.

Twitter blocage  Erdogan caricature

Tout cela est tellement pitoyable qu’on se demande presque si de telles décisions ne sont pas un coup de l’« Etat parallèle » infiltré au sein du BTK et dont l’objectif principal serait de décrédibiliser le premier ministre. En tout cas ce dernier coup de sang de l’homme fort de la République de Turquie révèle surtout le désarroi  du chef de gouvernement  aux abois.

Au moins pour la première fois en Turquie,  sur Google les recherches « Twitter » (courbe bleue) ont dépassé celles de « Porno » (courbe rouge) , ce qui devrait lui mettre du baume au cœur.

Twitter Turquie

Mais même si les internautes parviennent à détourner cette censure,  cet assaut contre les médias sociaux n’est pas sans créer d’inquiétudes. Dans cette atmosphère, il est à craindre que de plus en plus d’internautes aient le réflexe  de s’autocensurer, déclare Erkan Saka (Bilgi Université) sur son blog, qui remarque déjà que les usagers des comptes Twitter choisissent de plus de plus de rester anonymes.

Dans cette période électorale très tendue, lnternet, et notamment Twitter qui permet de diffuser très rapidement des informations, est considéré comme indispensable pour éviter les fraudes que beaucoup redoutent, alerte l’association de l’informatique alternatif sur ce même blog.  Les élections sont généralement réglos en Turquie, mais toutes les mesures  prises ces dernières semaines pour protéger les proches du chef de gouvernement contre les procès qui les menacent, de même que  les photo montages divulguées par la presse pro gouvernementale et  présentées comme les foules sensées assister aux meetings du premier ministre, ne peuvent que conforter cette crainte.

Sur cette image du meeting d’Erdogan à Izmir, par exemple, le Cordon a au moins triplé de volume.

photomontage meeting d'Erdogan Izmir

… Et ce soir, l’accès par Open DSN était bloqué à son tour. Ne reste plus que celui par VPN.

 

 

Divine apparition à Izmir : un hologramme géant de Tayyip Erdogan s’élève dans un meeting

hologram Erdogan Izmir

Vous avez aimé la surprise ? A-t-on crié du micro de la tribune aux militants AKP rassemblés pour un meeting électoral à Izmir  dimanche dernier. De toute évidence, ils avaient adoré. Un tonnerre d’applaudissements avait accueilli la surprise : leur idole, Tayyip Erdogan  venait de quitter  l’écran sur lequel il s’exprimait, pour s’élever  au-dessus l’assistance, tel une divine apparition,  en un hologramme géant en 3D

Un miracle se produisait dans la grande métropole égéenne, bastion du parti kémaliste et  déclarée  ville de « giaour » (non musulmans) par l’idole.

Il est vrai qu’on n’est pas très loin de Selçuk, où selon certains aurait eu lieu  de l’Assomption de la Vierge. Cela a peut-être donné des idées à ses services de comm’.

(sur la vidéo, c’est au bout de 52 secondes  que le miracle a lieu et ce serait vraiment dommage de louper ça. )

L’enthousiasme de ses adorateurs était tel que le message du « big father » est devenu inaudible. Qu’importe : tout le monde avait déjà bien entendu la mise en garde contre les traîtres qui s’en prennent aux candidats AKP aux élections municipales de mars prochain.

A Yildirim Binali, ex ministre de l’ équipement, qui brigue celle d »Izmir notamment, et qui avait peut-être quelque chance de l’emporter. Le « crazy projet » d’ Erdogan pour Izmir 2023, révélé lors de la campagne législative de 2011, en avait séduit beaucoup dans ce fief kémaliste. Comme les autres « crazy projet » (d’Istanbul, Ankara, Diyarbakir), celui d’ Izmir est une série de projets de grandes infrastructures : ponts géants, tunnels pour désengorger le trafic du centre ville,nouvelles lignes de métro, autoroutes, trains à grande vitesse, construction d’un quartier d’affaires digne d’une grande ville américaine  ou développement du port de commerce devant faire d’Izmir un des dix plus grands ports  au monde (j’avoue que je n’ai pas bien compris où doivent être construites les nouvelles infrastructures de ce port géant, qui pourraient peut-être entrer en concurrence avec le secteur touristique..)

Bref, un crazy projet qui devrait faire d’Izmir une métropole digne du 21ème siècle…et le bonheur des entreprises du BTP.

La belle promesse avait été conjuguée avec la très opportune mise en examen d’Aziz Koçaoglu, le maire CHP de la ville, accusé de corruption en même temps qu’une centaine d’adjoints et employés de la mairie. Le procureur avait exigé une peine de 357 ans de prison contre le maire pour des faits si graves que tout cela s’est terminé par un acquittement en décembre 2012.

A ma connaissance, aucun procureur ni aucun policier n’avait alors été qualifié de  » traitre »ou de comploteurs par ceux qui les accusent aujourd’hui. Et ces mises en examen d’élus de la nation n’avaient pas été suivies de valse d’enquêteurs zélés, même après les acquittement.

Mais résultat, l’AKP avait obtenu 37 % des voix (contre 44% au CHP) aux législatives de 2011 à Izmir. Son électorat kémaliste  était sous le choc.

Et pour que le rêve de grande prospérité devienne réalité, rien de tel qu’un ministre de l’équipement (démissionnaire pour l’occasion) AKP à la tête de la municipalité. Tout devient alors « très facile » (çok kolay)

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« Si l’AKP était aux manettes de la mairie, la construction du métro reprendrait dans l’heure » me disait un habitant d’Uçkucullar, qui n’a rien d’un sympathisant AKP, mais peste régulièrement contre le successeur d’ Ahmet Piriştina, le très populaire maire d’Izmir mort brutalement en 2004, car il  n’aurait pas continué les travaux entamés par ce dernier. Un électeur laïc potentiel pour Yildirim Binali, même si je n’ai pas osé lui demander pour qui il voterait.

Si la municipalité d’Izmir n’était  certes pas gagnée d’avance, ce n’était peut-être plus une proie complètement inatteignable non plus.

Sauf…que les traîtres tapis dans l’ombre ont encore sévi. Et cette fois, ce n’est pas à la municipalité CHP qu’ils en avaient. Le 7 janvier dernier, ce sont des administrateurs du port de commerce d’Izmir et de TDDC (les chemins de fer turcs qui gèrent le port) qui étaient accusés de corruption. Et dans le lot de mises en examen se trouve….le beau-frère de Yildirim Binali.

Évidemment, ce nouveau scandale de corruption ne fait pas vraiment l’affaire du candidat AKP, ex ministre de l’équipement (et qui par ses fonctions n’était donc pas étranger aux affaires du port de commerce et des chemins de fer, même si on ne choisit pas toujours ses beaux-frères).  Cette fois, par contre  les « traîtres » n’ont pas long feu dans la cité égéenne . Dans les jours qui suivaient, des procureurs et 200 policiers (dont 5 commissaires, quand -même) ont dégagé.

Izmir 200 policiers limogés

Mais le mal est fait. Pour prendre Izmir, il faudra un miracle à l’AKP. Peut-être que la divine apparition apparu aux militants était chargée d’y pourvoir. Ils sauront  fin mars si elle était vraiment miraculeuse.

 

Cela étant, comme nul ne sait où les traitres peuvent se nicher, moi je méfierais un peu. Le « by » de l’affiche de propagande du candidat AKP (çok kolay BY Yildirim Binali), sonne un peu étrange, comme un message subliminal  d’une puissance étrangère, souvent désignée comme membre du complot international qui menace le pays…ou d’une organisation secrète. En tout cas, « by » ce n’est pas du turc.

 

 

 

 

 

 

 

Yavuz Sultan Selim : un sultan cruel avec les Alévis, un pont impitoyable pour la forêt.

J’avais été effarée quand a été révélé le nom donné au futur 3ème pont sur le Bosphore, un des « crazy » projets de Recep Tayyip Erdogan : Yavuz Sultan Selim, dit aussi  le Cruel. Pour les 15 à 20 millions d’Alévis de Turquie, ce nom ne pouvait être pris que comme une provocation. Une de plus, car le moins qu’on puisse dire est qu’elles se succèdent ces derniers mois.  En effet le premier Sultan Calife est honni des Alévis de Turquie dont il a ordonné le massacre en masse, autant car ces Kizilbas (têtes rouges) étaient des « hérétiques », que car l’Empire perse safavide avait tendance à soutenir leurs révoltes, jusqu’à ce que  l’Empire ottoman remporte la victoire à la bataille de Tchaldiran (1514). Le cruel conquérant  aurait même déclarer que  «  tuer 1 Kizilbas (Tête rouge) vaut tuer 70 Chrétiens ». J’ignore s’il a vraiment dit cela (à vrai dire j’en doute un peu), mais je le tiens de Chrétiens qui vivent en Anatolie et savent donc ce qu’en baver veut dire …En tout cas c’est une croyance qui en dit long.

La réaction ne s’est pas fait attendre : c’était le début de la révolte de Gezi à laquelle les Alévis  participaient en masse. « Dès le premier soir nous étions plusieurs dizaines de milliers à nous rendre  de Gazi  (Gaziosmanpasa) à Taksim à pied (plusieurs heures de marche). Nous l’avons fait quatre nuits de suite. Et les semaines suivantes, c’est dans le quartier que la mobilisation a continué « , me disait cet été un dersimî de Gazi.  Ce n’est pas un hasard si les 6 tués de Gezi sont tous soit Alévis soit Alaouites de la province d’Antakya.

Si le Sultan Selim a été cruel avec les Alévis, c’est de la forêt de Belgrade, le poumon vert d’Istanbul, que le pont qui porte son nom et les 164 km d’autoroute qui y vont y conduire est le massacreur.  Les traces de ces déchirures sont déjà visibles. Today’s Zaman vient de publier une série de photos aériennes qui en disent long (on peut aussi suivre le chantier en images sur ce site). Les clichés ont déjà plus d’un mois, mais selon l’article, le journal a du attendre pour les publier : photographier les travaux était…interdit ! Interdire de photographier une route et un pont, comme s’il s’agissait de bases militaires ?!! Dommage que le long et très documenté article ne dise pas quel motif a « justifié » cette interdiction (apparemment levée), ni qui l’a prononcée.

J’avoue que je n’ai pas pu regarder ces derniers temps les chaînes de TV turques, mais elles ont du être rares à montrer de telles images.  Une (rapide) recherche « vidéo » n’a rien donné en tout cas. Rien d’étonnant :  la plupart des propriétaires de chaînes ont aussi des (gros) intérêts dans le BTP. Or la première vocation de cette politique de grands travaux serait de booster le secteur, principal moteur de la croissance turque rapporte Today’s Zaman.

Un modèle de croissance qui risque d’être payé très cher. Selon le ministère des eaux et forêts, ce sont près de 400 000 arbres qui vont être arrachés. Une évaluation qui pourrait être sous-estimée et à laquelle il faut ajouter le million d’arbres qui vont être arracher pour la construction du futur aéroport, ce qui ne sera évidemment pas sans conséquence sur l’écoulement des eaux (demander donc aux habitants de Morlaix combien d’inondations ils ont subi après la destruction des haies et le bétonnage des environs…). Quant au trafic engendré il risque bien de polluer les nappes phréatiques. Sans parler des migrations des oiseaux qui vont être gravement perturbées (mais que pèsent des oiseaux face aux avancées de « la civilisation » bétonnée.)  Bref, on est très loin de penser « développement durable » …

Et bien sûr personne ne croit aux promesses que ce qui restera de la zone boisée restera inconstructible.  Toutes les nouvelles autoroutes  sont rapidement devenues les principaux  axes d’urbanisation de la mégalopole. C’est donc la survie même du seul poumon vert de la capitale économique qui est en jeu.

S’opposer à cette nouvelle « route de la soie » comme la nomme ses promoteurs est-il seulement concevable ? » Pour la construction d’ une route, j’irais même jusqu’à faire détruitre une mosquée  » vient de déclarer le chef du gouvernement. Une réponse à ceux qui tentent de tirer le plus fort qu’ils peuvent la sonnette d’alarme (comme l’Union des chambres des ingénieurs et des architectes, TMMOB, dans le collimateur des autorités depuis le mouvement  Gezi)  et à  la mobilisation depuis la rentrée de  la prestigieuse université ÖDTÜ à Ankara , dont l’espace boisé doit être en partie détruit par un projet d’autoroute.

La municipalité AKP a même envoyé ses agents municipaux arracher les premiers arbres en pleine nuit. Du coup c’est en pleine nuit que ça a chauffé entre opposants et forces de l’ordre venues prêter main forte aux bulldozers. (vidéo ici).2388 arbres  (qui auraient du être déracinés pour être replantés ailleurs) ont été coupés  la nuit du 18 octobre.

Le recteur de l’université (qui n’avait pas été averti !) lui même s’est mis en colère et a déclaré que cet arrachage est illégal (un procès est en cours), tandis que  pour calmer la furieur des étudiants, la municipalité décidait …de suspendre les liaisons d’autobus qui conduisent à l’université. Melih Göksek, le maire d’Ankara n’a apparemment pas encore compris que le mouvement Gezi savait marcher. Mais bon, ça doit quand-même embêter tous ceux qui empruntent ces lignes pour se rendre ou rentrer du boulot.

J’ose quand même espérer que le chef du gouvernement mettrait son véto à la destruction d’une mosquée historique, mais il ajoute qu’il « en ferait construire une nouvelle  ailleurs » ( Ouf ). Veut-il dire qu’il envisage aussi de « reconstruire » plus loin la forêt de Belgrade ?

Les « çapulcular » de Dersim paient l’addition devant les tribunaux.(TAN, juin 1938)

En attendant, il qualifie ceux qui s’opposent à la construction des routes  de « brigands contemporains ».  Or de  brigands  (soyguncular) et de çapulcular (maraudeurs), c’est  ainsi qu’étaient qualifiés par la République kémaliste  et ses organes de presse, les Alévis de Dersim en 1938, c’est à dire quand ils se faisaient massacrer ( 40 000 morts), entre autre par Sabiha Gökcen, la fille adoptive d’Atatürk et première femme pilote du pays,  dont tous les voyageurs qui passent par Istanbul connaissent le nom :  il a été donné à son second aéroport international, inauguré en février 1998. Süleyman Demirel était alors le président du pays, Mesut Yilmaz le chef de gouvernement et…Recep Tayyip Erdogan le maire d’Istanbul qui n’avait peut-être pas été consulté alors, il est vrai, mais qui poursuit les bonnes vieilles traditions « républicaines ».

 

 

Les gaz sur Taksim ont masqué le massacre d’Uludere.

Le 11 juin dernier, tous les regards en Turquie étaient tournés vers la place Taksim où les forces de l’ordre chargeaient sur les manifestants, après le retour de Tayyip Erdogan du Maghreb. C’est le moment que le tribunal de Diyarbakir chargé de l’enquête sur le massacre d’Uludere choisissait  pour se déclarer incompétent et transférer le dossier à un tribunal militaire.  Un dossier  classé confidentiel depuis le début de l’enquête, ce qui en dit long sur la volonté de faire la lumière sur un des plus graves massacres de civils en 30 ans de conflit entre le PKK et l’armée turque.

La justice ne cherchera donc pas  à lever le voile sur les circonstances ayant causé  la mort de 34 petits contrebandiers kurdes, dont la plupart n’avaient pas 20 ans (et le plus jeune 12 ans), massacrés par les bombes de F16, la nuit du 28 décembre 2011. Alors que de très hauts gradés sont traînés devant les tribunaux pour X complots (contre l’AKP), c’est une autre affaire quand c’est de la mort de civils kurdes dont il est question.

Les familles des victimes n’auront eu le droit qu’à une compensation financière – qu’elles refusent toutes de toucher jusqu’à ce que les responsables soient jugés – et aux larmes compassionnelles de madame Emine Erdogan, l’épouse du chef du gouvernement.  Après avoir refusé de leur adresser des excuses, l’Etat dont les avions de chasse s’étaient acharnés sur leurs enfants, leur refuse le droit à connaître la vérité et au moindre  semblant de justice .

Recep Tayyip Erdogan a même tenté de semer la suspicion en déclarant que certaines victimes pouvaient être « des terroristes du PKK » car «  il arrive que ceux-ci  s’habillent en civil » ! Alors que ces garçons étaient tous connus dans leurs villages korucus (villageois supplétifs de l’armée rétribués par l’état  environ 200 euros mensuels) et donc des autorités locales.

Est-ce la raison pour laquelle ni le gouvernement, ni l’état major, ni les grandes chaines de TV, n’avaient jugé utile de manifester de reconnaissance aux villageois, parents ou proches de victimes,  qui 6 mois plus tard se portaient au secours de soldats du contingent  blessés dans un grave accident de minibus (10 morts) à proximité de leur village ? Quelques mois plus tard, Emine Ürek, qui faisait partie de ceux-ci, sera désignée  parmi les personnalités de l’année du journal Zaman. Les F16 ont tué son fils de 16 ans

Personne pourtant n’avait porté secours à leurs propres enfants après le bombardement. Craignant d’être confrontée à la colère des villageois, l’armée avait préféré ne pas se rendre sur les lieux. Des blessés qui auraient pu être sauvés, ont agonisé des suites d’hémorragies ou à cause du froid.

 

Les autorités comptent sur l’oubli de l’opinion publique accuse Nuşirevan Elçi, le président du barreau de Sirnak et avocat des familles. Et elles choisissent le moment pour liquider  discrètement les enquêtes qui avaient bien du être ouvertes.

Ihlan Sener (AKP) le président  de la Commission aux Droits de l’Homme de l’Assemblée, avait déjà fait traîner jusqu’au très médiatisé Newroz de Diyarbakir (où allaient être  « annoncées » les négociation de paix avec le PKK) pour rendre publiques les conclusions de l’enquête menée par la sous commission qu’il présidait. Un rapport qui concluait que ce massacre n’avait pas été intentionnel mais serait la conséquence d’une série de disfonctionnements et d’un problème de communication entre l’armée et les services secrets.  Les principales mesures préconisées étant de prendre des mesures drastiques contre… la contrebande.  Vue l’ampleur de celle-ci sur toute la frontière, la communication doit d’ordinaire être exemplaire, pour que les bombes des F16 aient réussi jusqu’ici  à éviter de tels carnages !

Un rapport que seuls les députés AKP et MHP (extrême droite) de la sous commission avaient cautionné et que ceux du CHP et du BDP avaient dénoncé depuis longtemps. 3 mois plus tôt, pour le   premier anniversaire du massacre, ils  avaient rendu public des contre-rapports, impitoyables sur la façon dont Sener avait conduit l’enquête parlementaire et accepté les réticences de l’armée à fournir les renseignements demandés.

Selon ceux-ci, c’est une information affirmant que Fehman Hüseyin, un haut commandant du PKK, serait parmi les contrebandiers, qui aurait déclenché l’opération. Le commandant kurde syrien  devait être liquidé à n’importe quel prix (Est-ce ce qui explique le pilonnage privilégié à l’attaque terrestre, qui aurait laissé la possibilité  à de très jeunes civils de se rendre ? Ou certains voulaient-ils en profiter pour « donner une leçon » aux contrebandiers de la région ?).  Levent Gök (CHP) déclare que le chef d’état major, le commandant de l’armée de l’air, celui de la 3ème division de gendarmerie devraient être tenus militairement responsables et le chef du gouvernement responsable politiquement.

Selon eux, en effet, une telle opération n’avait pu être menée sans que le chef du gouvernement n’ait été averti du massacre de  civils qu’elle serait . D’autant que toute opération transfrontalière requiert une autorisation du gouvernement. Or la présence de patrouilles militaires avaient bloqué ces groupes de contrebandiers du côté irakien de la frontière.  C’est au Kurdistan irakien, à 2 pas de leur village, qu’ils ont été massacrés. En tout cas, c’est certain qu’une telle décision n’a pu être prise qu’à un très haut niveau.

Quelques jours plus tard, Selahattin Demirtas, le président du BDP déclarait que c’était Recep Tayyip Erdogan lui-même qui avait donné l’ordre de l’opération, ce qui expliquait que les autorités cherchent à  cacher la vérité. Une opinion largement partagée dans la région.

Selon certains observateurs, l’objectif de ceux qui ont fait filtrer la fausse information de la présence de Fehman Husseyin, pourrait d’avoir voulu nuire au processus de paix qui se négociait discrètement. Mais outre celle de l’origine de cette fausse information, bien d’autres questions restent posées.  Avec la  décision du tribunal de Diyarbakir, vient de s’éteindre le dernier espoir de justice  auquel les familles des victimes pouvaient se raccrocher.

Il est peu probable que les négociations de paix qui se poursuivent suffiront à faire oublier ce nouveau traumatisme dans la région kurde. Et il n’est  pas certain non plus que la justice décidera  de lever les accusations de « tentative de meurtre » qui pèsent sur 5 cousins des victimes, qui submergés par la colère avaient accueilli par des jets des pierres le kaymakam (sous-préfet) venu présenter ses condoléances, le jour du massacre.  Ce sont les seuls avoir été  détenus lors de gardes à vue dans l’affaire d’Uludere.

 

Et comme pour bien montrer que le processus de paix est le dernier de ses soucis, un autre  tribunal de Diyarbakir vient d’infliger une forte amende (1300 euros/famille)   aux familles des victimes. Motif :  le 500ème jour suivant le massacre, elles s’étaient rendues sur les lieux de celui-ci, à quelques kilomètres de leurs villages, de l’autre côté de la frontière. Et elles n’avaient pas fait le détour par Harbur, le seul poste frontière, à  5 ou 6  heures  de route au moins  des villages.

Voici le nom des victimes d’Uludere et leur âge au moment où ils ont été tués :

De Taksim à Sao Paolo : révoltes, football brésilien et supporters turcs

Je l’avais bien dit que c’était en Amérique latine (ou en Chine) qu’on trouverait sans doute  les mouvements les plus proches de celui de Gezi Park en Turquie. Ce qui est étonnant, c’est plutôt que personne ne semblait le remarquer.  Quelques jours plus tard, les Brésiliens paraissent en tout cas me donner raison ! C’est vrai que le Brésil n’est pas la Turquie et que ce n’est pas contre un gouvernement  de  plus en plus autoritaire et de plus en plus moraliste – donc pas du tout corrompu, évidemment –  que des jeunes Brésiliens manifestent dans les rues, souvent pour la première fois eux aussi.

Mais difficile de ne pas y voir un écho à la colère qui explosait à Istanbul , même si cette fois c’est  un ticket de bus dont le prix augmentait, qui a mis le feu à la forêt. Un feu face auquel les autorités brésiliennes semblent elles aussi dépassées, sans que cette stupéfaction n’y engendre  de délires paranoïaques, toutefois. La manie de voir des complots et des  traîtres  partout reste une caractéristique turque, un trait souvent commun entre les « enfants d’Atatürk » et les « petits enfants des Ottomans » (ainsi que Tayyip Erdogan désignait la foule de ses sympathisants  rassemblée à Istanbul, dimanche dernier).  Seuls les Kurdes qui savent bien qui a détruit leur village sont plus souvent  préservés de cette maladie du complot.

Avec le droit à des transports en commun à prix accessible , c’est le droit à la liberté de circuler dans l’espace public qui est revendiqué.  Difficile de ne pas voir la même fronde contre l’ultralibéralisme, qui même « adouci » par des mesures en faveur des milieux populaires, s’imprime très autoritairement dans les espaces urbains.

Dans le mouvement Gezi (qui n’a quand même pas rassemblé que des gosses de petits bourgeois) comme dans d’autres colères d’Istanbul, je sens poindre en filigrane, une révolte des condamnés aux immeubles Toki contre les gates communities, ces résidences fermées, gardées par une guérite de gardiens, plus discrètement  armés qu’au Brésil ou qu’à Erbil , où classes ultra privilégiées au luxe insolent- sécularisé et de plus en plus  « islamique »-  ou nouvelles classes moyennes qui en ont les moyens, s’enferment « entre soi ». Le développement effréné de ces gates communities qui s’accaparent et mitent l’espace public, transforme le visage de cette ville ouverte qu’était Istanbul.

La capitale économique de la Turquie tend à ressembler aux grandes métropoles brésiliennes -le goût pour le style néo ottoman et pour les vieilles casernes en supplément.  Même si le rêve des urbanistes municipaux semble davantage de faire d’Istanbul une nouvelle Dubai ottomane, qu’une  Rio sur le Bosphore aux mille minarets (même géants).

Beaucoup des Turcs de France ou d’ailleurs en Europe apprécient de s’offrir  un appartement  dans une de ces résidences fermées, surtout si elle bénéficie d’une piscine.  Il faut dire que l’AKP n’a pas jugé utile d’offrir beaucoup  de piscines publiques  à « son peuple ». Ses municipalités préfèrent laisser faire le marché.  Pour le « peuple », le « çay bahçe » (jardin public avec salons de thé) et le parking au pied de l’immeuble Toki, où les gamins peuvent jouer au football (la cour de l’école désertée après les cours fait aussi un bon terrain de foot)  suffisent  bien.

Au Brésil pays où le football est quasi une religion, les travaux pharaoniques pour organiser la grande célébration du Mondial, les aménagements qui ont détruit des quartiers (pas de ceux où les riches se barricadent, qu’on se rassure !)  les dépenses folles et la corruption qu’ils ont engendrées, ont fini par provoquer la colère de Brésiliens même dingues du football. Si bien qu’ après  la fraternisation des ultras de clubs de football aussi irréductiblement ennemis que Galatasaray et Fenerbahçe, enterrant la hache de guerre pour rejoindre ensemble la place Taksim, je sens aussi s’amorcer  une solidarité footballistique  Turquie -Brésil.

Carsi, le  club de supporters de Besiktas l’avait contraint  à rendre une coupe controversée !  Peut-être qu’on  les verra  rejoindre les supporters brésiliens en colère, apprendre à  danser la samba  et filer sur les traces du Che, maintenant que leurs leaders ont été remis en liberté.

 

En attendant Kadir Topbas, le maire d’Istanbul qui a vite envoyé les employés municipaux planter des fleurs et …des arbres dans Gezi Park « nettoyé de ses occupants » et  « rendu au peuple » (comme  Erdogan  l’a annoncé dans son meeting), a d’ailleurs promis que plus aucun projet ne serait mis en œuvre sans consultation de la population : pas même la construction d’un arrêt de bus (là  je soupçonne la crainte d’un complot brésilien).  Les arbres de la colline de Camlica, que Recep Tayyip Erdogan voulait aussi arracher pour construire sa mosquée géante  sont donc sans doute sauvés aussi, au moins jusqu’aux élections municipales de mars prochain. Cela fera  faire des économies en gaz lacrymogène.  Et  en tonnes d’eau, qui auraient pu finir par manquer pour remplir les belles  piscines des « gates communities » et des belles villas privées.

 

 

Erdogan fait nettoyer Taksim avant l’appel au « peuple » de Kazlıçeşme. Ils s’en prennent même à Çarşı

A peine deux heures s’étaient écoulées, samedi 15 juin après une rencontre très attendue entre Recep Tayyip Erdogan et les représentants de la plate forme Gezi Park, et les deux parties sans être tombées d’accord, semblaient prêtes à certaines concessions,  quand les  choses importantes ont commencé. Le grand nettoyage » de la place Taksim de toute trace des occupants qui n’en finissaient pas de narguer le pouvoir était lancé. Il devait être achevé avant le meeting que Recep Tayyip Erdogan allait donner à Istanbul, le lendemain à 18 heures tapantes.

Les forces de l’ordre ont à nouveau chargé sur Gezi Park avec une brutalité encore jamais atteinte.

Les nuages de gaz lacrymogène, les tirs tendus et les milliers de blessés  n’avaient pas réussi à en finir avec le mouvement de protestation. Cette fois  police a ajouté une solution de gaz lacrymogène  aux puissants jets de flotte des camions à eau. Aux blessures habituelles, se sont ajoutés de douloureuses brûlures.  Une méthode  qui n’avait jamais été testée auparavant, même pas dans les manifestations  des villes kurdes. C’est dire.

 

Le gouverneur Mutlu s’est empressé de nier, mais cet ajout  de solution chimique n’a  même pas été  discret.

Des renforts de police sont venus  par milliers depuis les villes kurdes de Diyarbakir,  Sirnak, Siirt ou  Elazig . Si j’avais pu prévoir la veille du début du mouvement que les choses finiraient par en arriver là, il y a quand même des gens dans l’entourage du premier ministre capables d’en faire autant.

 

Plusieurs  camions à eau militaires des forces de gendarmerie ont même participé à l’opération et sont entrés dans la ville   pour la première fois depuis des années. La dernière fois c’était en 2001,à la fin du gouvernement  Ecevit, pour l’opération « retour à la vie » de prisonniers grévistes de la faim. Un «  retour à la vie » dont la brutalité avait fait près de  100 morts.  Pourquoi avoir fait venir  ces quelques  camions militaires  alors qu’une des réussites proclamées de l’AKP est d’avoir «  fait rentrer l’armée dans ses casernes » ? Des images  aussi fortes que des camions militaires au cœur d’Istanbul  étaient sans doute  destinées à donner un  avertissement.  Mais elles risquent aussi d’interpeller des sympathisants AKP modérés et peu militaristes (qui n’ont peut-être pas attendus ces images pour l’être).

En tous les cas dans son harangue de dimanche, Erdogan a promis  à la foule,  de « faire payer »  le 24 mai (coup d’état de 1960 qui a renversé Menderès, son modèle, ce qui avait fait pleurer son père) et le 28 février (coup d’état post moderne de 1997, ayant contraint  Erbakan son mentor, à la démission). Mais il n’a pas évoqué  le  coup d’état du 12 septembre 1980, qui avait brandi la religion  aux côtés d’Atatürk pour protéger le peuple des idées pernicieuses marxistes.

C’est donc un dispositif de force exceptionnel qui avait été déployé pour empêcher l’accès à la place Taksim aux manifestants qui dès l’annonce de l’assaut sur Gezi Park ont tenté d’y converger. Toutes les voies d’accès étaient bloquées. Le trafic de ferries entre la rive asiatique et européenne du Bosphore était interrompu. Et la foule venant de Kadiköy,  qui une nouvelle fois s’engageait à pied en pleine nuit sur le pont du Bosphore, a été bloquée.

Ceux qui avaient eu la mauvaise idée de prendre leur voiture pour sortir samedi soir, on du se retrouver coincés dans des embouteillages monstres.

 

Les arrestations destinées à frapper les esprits se sont multipliées. Quelque jours après l’arrestation en masse d’avocats, défenseurs de manifestants,  est venu le tour de médecins qui depuis le début du mouvement soignent bénévolement les blessés sur le terrain des affrontements. Plusieurs ont été raflés dans leur blouse blanche alors qu’ils prodiguaient des soins dans l’hôtel Ramada, transformé en « hôpital de campagne ».

Les journalistes  n’ont  pas été épargnés : une vingtaine d’entre eux, notamment des reporters étrangers, sont en garde à vue. Aux médias étrangers qui ont un peu trop bien couverts le mouvement,  d’être « avertis » à leur tour ! Peut-être qu’ils comprendront ainsi que ce mouvement n’a absolument rien à voir avec  les révoltes arabes contre les pouvoirs autoritaires. Les médias sociaux sont eux aussi visés, naturellement: 50 arrestations ce matin.

 22 membres de Carsi,  dont Deve Erol, Cem Yakışkan et  Sarı, trois membres fondateurs du club de supporters de Besiktas très présent dans le mouvement ont  été arrêtés ! Quand on sait que le club  a été fondé au lendemain du coup d’état du 12 septembre 1980 et que la junte avait toléré ces supporters très irrespectueux  du pouvoir, on comprend à quel autre  symbole  le pouvoir s’en prend ! Il n’a sans doute pas apprécié l’image de fraternité  donnée au mouvement Gezi  par la solidarité  entre « ultras » de clubs ennemis ayant rejoint en masse les rangs des manifestants et partageant  leur savoir faire lors des assauts des forces de l’ordre avec les manifestants plus novices.  Le gouverneur Mutlu  a aussi démenti ces arrestations. Mais il faut avoir la foi (tayyipci) chevillée au corps pour le croire.

On peut  les entendre chantant  la marche des gaz lacrymogènes sur cette vidéo,

Et là l’entrée des supporters de çarsi à GeziPak , avant que ça ne cogne.

Il y aurait des centaines d’arrestations. Et les rafles ne sont pas prêtes de cesser  sErdogan tient la promesse faite dimanche à Kazlıçeşme d’arrêter un à un tous ces fauteurs de troubles, identifiés  grâce aux caméras de surveillance.

 

.L ‘objectif de présenter des images de Gezi Park et de la place mythique « nettoyés » pour le meeting à la gloire du leader AKP était gagné. Et très vite les grandes chaînes d’information comme Haber Türk ou Kanal 24 diffusaient des images de la place Taksim  et de l’Istiklad caddesi désertées,  où sous  protection policière,  les employés des services communaux s’affairaient  à tout remettre en ordre et s’empressant même de replanter des fleurs dans les parterres du monument de la République. Petites fleurs ringardes que devant ses sympathisants,   Tayyip Erdogan utilisera comme preuve que le vrai mouvement  écologiste c’était l’AKP !

Il fallait zapper sur Ulusal, une petite  chaîne de gauche (très) nationaliste  à laquelle même les Kurdes alévis avec lesquels je la regardais sont scotchés,  pour piocher davantage d’informations. Elle donnait des communiqués  sur les manifestations qui se déroulaient dans d’autres villes du pays. Des témoignage de manifestants effarés et  des images  moins calmes que sur Haber Türk  y tournaient en boucle, comme celles du hall de l’hôtel Divan où de nombreux blessés avaient trouvé refuge et qui venait d’être la cible de gaz lacrymogène  ou celles de manifestants  d’Ankara tentant de bloquer avec leurs corps l’avancée de camions à eau qui aspergeaient d’un brutal jets de flotte une femme  apparemment de la petite bourgeoisie (sans doute peu coutumière de ce traitement) participant au cortège donné en hommage à Ethem Sarisülük, le  manifestant blessé par balles, et qui venait de succomber à ses blessures.

Certes, c’est Internet la meilleure source d’information . Mais même dans un pays aussi connecté que la Turquie, la TV reste le principal média. Au-dessus de 35 ans, ce sont  les personnes qui ont atteint un certain niveau d’études scolaires qui  sont familières avec les réseaux sociaux, et toute une fange de la population n’a pas dépassé le niveau d’études primaires.  Et puis Internet n’a pas pénétré tous les foyers, alors que la TV y est omniprésente depuis longtemps.

 

Ce n’est  donc pas par hasard qu’Erdogan a  choisi  18 heures pour débuter  son discours face à une foule galvanisée. Il était transmis  en direct à l’heure où débute le « grand appel » des infos du soir.

A 17 heures tapantes, heure française, Erdogan et sa famille faisaient leur apparition au meeting. La foule de sympathisant qui s’étendait à perte de vue, entre le front de mer et les  murailles byzantines ne m’a pas impressionnée. Dans une mégapole de 15 millions d’habitants, rassembler 300 000 sympathisant,  cela n’a rien d’une prouesse pour un parti au pouvoir et qui tient aussi la municipalité .  Chaque Newroz de Diyarbakir (1 million d’habitants) en rassemble au moins  deux fois plus.

Mais j’ai suivi avec effarement un discours ressemblant à un appel à la vengeance, qui en même temps que nous,  était écouté par des millions  de personnes, en Turquie et dans la diaspora.

Mais à Taksim  le mouvement continue, inventant de nouvelles formes de résistance…