En passant par la Sanat Sokak (la rue des arts) à Dersim, pendant le festival Munzur

Dans ce qui reste de l’ancienne province de Dersim (la porte d’argent) , renommée Tunceli (la main de bronze) par la République turque, ne vivent plus  que 86 000 habitants. Après les massacres et les déplacements forcés  de 1938 , puis les destructions de villages des années 90, ils sont sans doute au moins 10 fois plus nombreux à vivre dans d’autres villes du pays , dans le quartier de Gazi, par exemple  à Istanbul, d’où les premiers jours des protestations du mouvement Gezi, plus de 30 000 manifestants rejoignaient la place Taksim à 4 heures de marche de là, avant de continuer à protester dans leur quartier –  ou à l’étranger.  Et ce sont sans doute les citoyens les moins dociles  du pays.

A Dersim l’armée a détruit les villages en masse, mais elle n’a pas crée de villages korucu  – gardiens de villages – c’est dire !

Quand quelqu’un se présente comme  Dersimi , j’ajoute systématiquement  : Kurde, alévi, devrimci (révolutionnaire). Et jusqu’ici personne ne m’a contredit. Même les électeurs du CHP  constituent la  gauche de ce parti, comme la plupart des Kurdes alévis électeurs du CHP.

Ces petits tapis muraux  font partie des souvenirs proposés aux festivaliers  lors du festival Munzur . Aucun d’entre eux n’ignore qui sont les personnages représentés. Si vous êtes capables de les reconnaître, bienvenue à Dersim.

A gauche d’Ali, Sehid Riza, pendu malgré son grand âge (il avait 83 ans) en 1938. Les autorités turques n’ont jamais révélé l’endroit où son corps a été enterré.

Posé à même le sol, un portrait du chanteur kurde alévi Ahmet Kaya, dont je viens d’apprendre que la femme Gülten est originaire d’Ovacik. Mort et enterré  à Paris, peu après y avoir trouvé refuge, fuyant  une infâme campagne de presse. Le chanteur extrêmement populaire en Turquie avait commis le forfait d’annoncer qu’il préparait un nouvel album …en kurde ! Ce qui il y a moins de 15 ans de cela était apparu comme un acte haute trahison.

Les autres sont  3 icônes de la gauche révolutionnaire turque. A gauche de Sehid Riza , on reconnait le plus célèbre de tous,  le Che Guevara turc  :   Deniz Gezmis,(THKO, armée de libération turque) pendu en même temps que ses deux camarades Yusuf Aslan et Hüseyin İnan ,  à Ankara le  6 mai 1972.  Il avait 25 ans.

Sur le flanc de la colonne,  un portrait de  Mahir Cayan (,THKP-C ) camarade d’ Ertuğrul Kürkçü, député de la plate forme BDP de Dersim, tué lors d’une opération de police à Kizildere, dans la province de Tokat. Il avait 27 ans.

A gauche des portraits de Deniz Gezmis, celui  d’Ibrahim Kaypakkaya,(TKP-ML, TIKKO)  (un Alévi de Corum). Il est mort après des mois de torture en 1973, dans la prison de Diyarbakir et fait partie de ses martyrs. Il avait 24 ans.

Une balade dans la Sanat Sokak (la rue des arts) pendant le festival permet de comprendre qu’en Turquie – comme en France d’ailleurs  – l’extrême gauche a survécu aux années 70.  Elle était d’ailleurs bien présente à Taksim (et dans les rues du pays) pendant le mouvement Gezi.

 

Dersim avait protégé sa population arménienne en 1915 et  c’est sans doute la principale chose qui lui était reproché quand en 1938 la « main de bronze » de l’état s’était abattue sa population kurde alévie et arménienne.

Cette association des Arméniens du Dersim était venue d’Istanbul l’été dernier.

 

 

Après-midi d’été sur le Munzur : Ovacik (Dersim)

Comme en Polynésie, en Turquie le plaisir des eaux douces l’emporte sur celui de la mer. On se baigne dans les eaux de Munzur. Mais surtout c’est  l’occasion de grands  pique niques –  grillades en famille. Tous mes amis originaires de Turquie – qu’ils aient grandi à Istanbul ou en Anatolie –  qui l’ont vue, aiment  cette image.

Une image d’un après midi  serein, malgré les convois militaires qui traversaient le village au retour d’opérations l’été dernier – un été suivi d’un automne qui avait été  le plus meurtrier depuis que le  PKK avait mis fin au cessez le feu qu’il observait depuis l’arrestation d’Öcalan (entre 1999 et 2004).

Le processus de paix est certes mal en point, mais  depuis qu’il a été entamé on ne  s’entretue plus entre combattants des deux camps – au moins sur le territoire de Turquie –  pour la  première fois depuis le début de ce conflit.

Et c’est demain que  la 13 ème édition du  festival Munzur commence.

Et voilà le programme pour Ovacik

Sur la route du festival de Munzur : feribot pour Pertek

Avant la construction du barrage Keban, les voyageurs qui se rendaient d’Elazig à Dersim (Tunceli) empruntait un pont pour traverser l’Euphrate à Pertek.

 

Mais désormais une  partie de la vallée est noyée par un immense lac de retenu. Et c’est par feribot qu’on accède à Pertek et que de là on rejoint Dersim.J’adore ces pauses dans  le rythme d’un voyage que constituent ces passages par feribot, même si j’aurais préféré le vieux pont.  Tous les passagers montés à Elazig et qui se rendaient eux aussi au festival Munzur étaient descendus. Ceux qui le désiraient,  pouvaient siroter un verre de thé dans une des paillotes de l’embarcadère.  On était en plein Ramadan, mais aucun de mes compagnons de route ne devaient jeûner, même s’il n’y a pas que des Alévis à se rendre au festival de Munzur.

Il n’y avait pas que de jolies  festivalières non plus sur notre feribot.

J’avoue que la présence de cevik kuvvet et de leur Toma ( ces camions à eau, devenus célèbres surtout depuis qu’ils ne se contentent plus d’asperger les Kurdes), n’était pas très rassurante. Il faut rappeler que l’été dernier a été particulièrement « brûlant » à l’Est de l’Euphrate. Et une dizaine de jours plus tôt, la  répression d’un meeting rigoureusement interdit le 14 juillet  à Diyarbakir n’avait pas été plus douce que celle subie par les manifestants de Gezi un an plus tard . Des députés BDP – de préférence des femmes –   avaient été blessé(e)s.  Mais cela n’avait pas tellement  ému le pays. Pourtant les manifestants de Diyarbakir n’étaient pas bien violents non plus.  Le parti, comme on appelle le BDP à Istanbul, avait strictement interdit les coktails molotovs. Et les gençler avaient obéi, même si les pierres avaient volées (ce ne sont quand-même pas des adeptes de la « non violence »)

Heureusement, à part sur le feribot où on ne pouvait pas les louper, la présence policière  est restée discrète pendant le festival. Si discrète que je n’y ai pas vu l’ombre d’un uniforme.

 

Sur le feribot, les policiers n’avaient rien d’ agressif – comme tout le monde ils regardaient le  paysage –  mais  les passagers qui semblaient ne pas remarquer leur présence,   se tenaient quand-même  à distance respectueuse. J’ai choisi de faire comme eux et ne pas approcher non plus de la rembarre pour photographier le vieux  Kale (château) de Pertek devenu un îlot  depuis la construction du barrage.

Cette année le 13ème festival de Munzur aura lieu du jeudi 25 au  dimanche 28 juillet. On peut trouver le programme des concerts ICI. Et il y a des festivités dans les différentes ilçe. (« micro » sous préfectures) où cela doit être encore plus sympa. Je n’ai pas trouvé par contre le programme des expos,  des conférences ou des excursions dans les yayla (alpages) ou sur des sites  sacrés alévis. En fait on découvre tout ça sur place et la destination n’est pas vraiment faite pour les adeptes du voyage organisé

Figures de femmes kurdes : Le 8 mars à Dersim.

Comme je le disais dans un précédent billet, en Turquie  la journée de la femme kurde a duré  toute une semaine. Il fallait sans doute  ça pour tenter de convaincre les sympathisant(e)s du mouvement kurde qu’un processus de paix était bien enclenché.

Depuis la divulgation du message de paix  d’Öcalan pendant la  fête du Newroz, il est probable  que l’état d’esprit ait changé, pour peu que  les  F16 aient  cessé leurs décollages incessants de Diyarbakir. Les jours qui avaient suivi la très médiatisée seconde visite des députés BDP à Öcalan dans sa prison d’Imrali, c’était infernal. En plein orage sur la ville, on ne pouvait pas distinguer le vacarme des F16 qui revenaient de lâcher leurs bombes sur Qandil de celui de la foudre. Cela n’aidait pas vraiment à voir approcher la paix.

Entre ceux qui estimaient que le leader du PKK avait « vendu le Kurdistan » (des nationalistes kurdes non apocu) et « son peuple » qui le considère infaillible mais déclarait n’avoir aucune confiance en Recep Tayyip Erdogan,  s’il y avait sans doute des Kurdes optimistes sur cette paix annoncée,  je n’en  ai pas rencontrés en ce début du mois de mars. Et il faudra sans doute  davantage que le message  d’Öcalan  pour  qu’une certaine confiance  s’installe.

La semaine kurde de la femme, deux semaines avant Newroz était donc l’occasion pour commencer à chauffer les sympathisants  avant la  » révélation « – déjà largement éventée – annoncée pour Newroz. Les femmes ont de l’influence au sein de leur famille et de leur quartier.  L’occasion sans doute aussi de montrer au gouvernement AKP que la mobilisation kurde ne faiblit pas.

Cette année exceptionnellement la manifestation du 8 mars était organisée à Dersim (Tunceli) , en hommage à  Sakine Cansiz, une des trois militantes kurdes assassinées à Paris, une des fondatrices du PKK, qui rejoindra la guérilla après avoir été terriblement  torturée dans la prison de Diyarbakir    Des dizaines de bus la plupart affrétés par le BDP ont afflué vers la petite capitale de province.

A Diyarbakir le départ était prévu à 6 heures. La route allait être longue. Il a fallu faire un détour important car le convoi était trop important pour emprunter le feribot de . A Dersim j’ai  compté au moins une vingtaine de véhicules autobus et quelques minibus de Diyarbakir. Ils en partaient de tous les arrondissements.  D’autres venaient de Batman,  Mardin, Sirnak, Van, dont j’ai reconnu les femmes aux longues manches nouées de leurs robes kurdes.

Heureusement, c’est à 7 heures qu’a eu lieu le départ. A 6 heures on se réveillait chez les étudiantes qui m’accueillaient.  C’était sympa de retourner à Dersim, où j’avais fait sa connaissance,  avec Selda, l’étudiante dont j’avais raconté les démêlés avec la justice dans un précédent billet.  Finalement, elle a été acquittée avec tous ceux qui avaient été arrêtés dans cette rafle (mais ils avaient tous été virés de leur fac. Et lorsque la clinique où une des étudiantes avait ensuite trouvé du boulot  a appris qu’elle avait fait de la prison, elle a perdu son emploi, acquittée ou non).

Elles avaient réservé des places dans le bus du KESK, un syndicat de fonctionnaires dont les rangs ont été décimés par les arrestations.  A l’aller il y avait de l’ambiance dans les bus et dans certains minibus on dansait même des halay !

Peu avant d’arriver le convoi a été arrêté pour un contrôle routier.  Il y aurait eu excès de vitesse.   Pendant les pourparlers avec les chauffeurs les filles se sont lancés dans un halay endiablé (chanté en kurde évidemment). J’ai un peu eu l’impression que c’était leur façon de narguer les policiers.

 

Dès l’arrivée à Dersim on a rejoint la manifestation qui venait de commencer. Là aussi il y avait de l’ambiance avec les youyous  et les couleurs qui réchauffaient l’hiver retrouvé (plusieurs degrés de moins qu’à Diyarbakir).

 

Au premier rang, marchaient  des mères de victimes du massacre d’Uludere qui avaient fait le trajet depuis Sirnak.  Elles  attendent toujours les excuses de l’Etat et que les responsables soient traînés devant un tribunal. Aucune famille des 34 petits contrebandiers massacrés  n’a accepté de toucher à la compensation financière qui leur a été versée.

 

« Jîn Jîyan  Azadi »( Liberté pour le corps des femmes) était le slogan de la manifestation.

 

« Sakine,  Leyla, Fidan  » , les prénoms de 3 militantes kurdes assassinées à Paris.  » Fin des opérations politiques ! » ( c’est à dire des grandes rafles d’arrestations). La « fin des opérations militaires » est aussi un slogan, bien sûr.

 

« Libérez les (syndicalistes du ) KESK emprisonnés ». Les filles de Kayapinar (Diyarbakir) se sont pomponnées pour la manifestation.

 

Les étudiantes de Dicle Universitesi aussi. La veille c’était  brushing pour toutes.  Les couleurs kurdes  attendront  Newroz…

 

Mais le vert jaune rouge étaient bien là..notamment chez leurs aînées.

 

Et  la vente de foulards aux couleurs kurdes  était une excellente  affaire !

 

Tunceli « la main de bronze » est le nom turquifié de Dersim..qui était en argent.

« 

A Dersim (Tunceli) on  est bien dans une ville alévie. Sur la place principale, le portrait d’Ali (gendre et cousin du prophète)

 

Et une ville martyre. Les Baris Anneler (Mères de la paix) ont élu domicile sous la statue de Seyit Riza, pendu à l’âge de 83 ans pour l’exemple, lors de la féroce répression de 1937.  Ces femmes sont toutes aussi des mères de « sehit » (PKK tués) et de toutes les manifestations (les gaz lacrymogènes et les coups de matraque, elles connaissent). Elles sont très sollicitées pour les photos : sur celle-ci on distingue  une intruse.

L’une d’elle brandit un drapeau à l’effigie d’Öcalan. Ils se faisaient rares à Dersim, mais maintenant que le leader du PKK est devenu un interlocuteur officiel du gouvernement on les porte à visage découvert.

 

Cette dame est une dersimî comme le montre sa coiffe.

 

Cette dame aussi. Ses filles étudient à Diyarbakir et sont amies avec Selda. Un de ses frères vit à Paris.

 

 

La plus petite manifestante : « Ne touche pas à mon corps ».

 

Les hommes de Tunceli assistent un peu en retrait à la scène.

Madame le maire de la ville fera un discours en zazaki que les étudiantes de langue kurmanci ne comprendront pas.  Puis Gültan Kisanak, la vice présidente du BDP et Aysel Tugluk prendront le micro pour parler de la bonne nouvelle qui  s’annonce. Des discours que les filles avaient écouté les jours précédents à Diyarbakir. On en profite pour aller se réchauffer d’ un thé avant d’ aller faire une  balade.

 

Beaucoup de flâneuses ce jour là sur le bord du fleuve. La mobilisation kurdo-féministe n’est pas une raison pour oublier de faire sa prière pour ces femmes sunnites.  La cité alévie n’est pas habituée à une scène pareille.

 

Les cafés de l’été ont disparu  des bords du Munzur. Le décor est moins riant, mais ça n’empêche pas les innombrables séances photos.

 

Les étudiantes comme les femmes plus âgées adorent poser…puis admirer leur image

En fond sonore les oratrices. Je ne sais pas comment elles ne cassent pas leurs voix à déclamer comme elles le font.  Un art oratoire appris dès l’enfance dans les cours des écoles, où chaque matin des écoliers méritants hurlent la bonne parole d’Atatürk.

 

On était de retour pour le concert. Comme ce sera le cas aussi à Newroz, où Niyazi Koyuncu (le frère de Kazim) a chanté, la fraternité kurdo- laze est célébrée par les artistes. A Dersim c’est la chanteuse  Ayşenur Kolivar qui était la voix de la Mer Noire. Une femme montera sur le podium pour la ceindre avec un foulard aux couleurs kurdes sous les acclamations de la foule.

 

La dame qui est assise sur le podium est une  des Baris Anneler (les mères de la paix). Après son discours , elle n’est plus descendue du podium.

 

Après son excellente prestation, Ayşenur Kolivar  a gentiment posé avec ses admiratrices après avoir croulée sous leurs  embrassades.

 

La chanteuse kurde Rojda lui a succédé. Pendant le concert, les halay. En arrière plan un café de Dersim dont le propriétaire aussi est supporter du  club de Besiktas(çarsi). Rien d’étonnant dans cette ville d’extrême gauche.

 

Les garçons en profitent pour rejoindre les filles. Ils devaient en mourir d’envie depuis un moment..

 

En fin d’après-midi , la foule se rend en pèlerinage sur la tombe de Sakine Cansiz en entonnant des youyous. « Ce n’est pas loin » m’avait dit une femme  Dersimi. Les distances; c’est relatif…

 

 

En chemin on fait une pause à la Cemevi. Le lieu de culte alévi a sans doute eu rarement autant de visites de Sunnites à la fois. Un thé y est préparé pour les visiteuses.

 

Comme nous sommes arrivées parmi les dernières, nous avons pu voir la tombe de Sakine Cansiz, illuminée de bougies (rituel alévi). Pas facile pour autant de prendre les photos. Toutes sont floues. Des femmes y font des prières, sunnites, alévies, qu’importe.

Pendant le trajet du retour vers Diyarbakir, fini  les chansons. Tout le monde dort.

Ne pas reproduire ce billet sans mon autorisation SVP.

.

 

 

 

 

 

 

Dersim : Le festival de Munzur est terminé (Silbus u Tari et autres)

En fait ça fait déjà trois jours, que le festival de Munzur est terminé. Mais évidemment dans cette région alévie qui en a  sacrément bavé (c’est vraiment le moins qu’on puisse dire et 38 est bien sûr en référence aux massacres et aux déportations de 1938) on se sent très concerné par ce qui s’est passé le week-end dernier dans une kasaba de Malatya. J’ai donc privilégié cette triste affaire dans mon précédent billet.

Aujourd’hui il y avait  yürüs  (manifestation) dans la minuscule sous préfecture où je me trouve. On m’a dit qu’elle était importante, ce qui n’a rien d’étonnant dans ce pays fortement marqué extrême gauche. Mais je ne peux pas en témoigner. J’étais sur le bord du Munzur.

Et je viens d’apprendre que le davulcu (joueur de tambour) dont Radikal publiait hier le  témoignage pour le moins provocateur – il décrétait que la famille Evli, celle victime de lynchage devait quitter le village ! – a été arrêté. Cela rassurera sans doute un peu ceux qui craignent que ce lynchage reste impuni. Cela étant, il n’a pas sûrement pas organisé ça tout seul.

En même temps que le festival où je voulais venir depuis longtemps, je découvre cette région que je ne connaissais pas encore.  Je dois être d’ailleurs une des rares « turist »à  avoir choisi sa version 2012 pour me décider à venir dans la région. Et  je ne regrette pas ce choix. Ici, fraicheur assurée le soir, alors que la Turquie connait un été caniculaire,  paysages splendides et super accueil.

Je parlerai dans de prochains  billets du festival, de Munzur, ce fleuve magnifique menacé par un projet de 9 barrages et de rencontres faites ici.

Le festival est aussi l’occasion d’assister à des concerts tous  d’excellente qualité…et gratuits.  Quand on songe au prix des festivals en France ! J’ai malheureusement raté le concert donné par Niyazi Koyuncu, le frère du chanteur laze Kazim Koyuncu, que tout le monde a adoré ici. Il a la même voix que son frère.

Mais  j’ai découvert Silbus u Tari que je ne connaissais pas et sur lesquels on peut en apprendre davantage, et notamment l’origine de ce très beau nom de groupe,  ICI . Il  est composé des membres d’une même famille et dégage une sacrée énergie sur scène. J’ai adoré.

Et leur version très pop de câne câne

 

Le groupe Grup Yorum qui devait clore les festivités a renoncé à jouer par contre. J’ai aussi découvert que leurs concerts pouvaient être l’occasion de frictions entre apocus et DH(K)PCi…Alors que les apocular avaient sans doute  respecté une consigne de s’abstenir de brandir leurs drapeaux, d’immenses drapeaux rouges et les effigies de Mao ( si, si ça existe encore !) et d’Ibrahim Kaypakkaya, mort sous la torture dans la prison de Diyarbakir , ont fait leur apparition pendant la soirée de clôture et s’avançaient doucement vers le podium.

Alors que les précédentes soirées  je suivais le concert de plus loin possible du podium (les décibels plein les oreilles, très peu pour moi), ce jour là j’avais suivi deux étudiantes très sympas qui partageaient ma chambre dans le très neuf foyer d’étudiants où on m’avait déniché une place. Et  c’est ainsi que je me suis retrouvée près du podium,  non seulement avec des décibels plein les oreilles, mais aussi aux premières loges pour assister aux bagarres.  Rien de  bien grave – des batailles de slogans suivies de quelques coups de poing. Mais dans la foule, je n’aime pas beaucoup les mouvements de panique. Je ne suis pas la seule. Beaucoup de spectateurs venus en famille avec parfois de très jeunes enfants dans leur poussette ont préféré partir.

Les organisateurs et les chanteurs  ont passé des savons aux vaillants militants  et ça n’a pas dégénéré. Mais la prestation du groupe Grup Yorum a été annulée. Les étudiantes qui m’accompagnaient étaient déçues. A Diyarbakir où elles étudient le groupe – avant tout d’excellents musiciens –  ne donne jamais de prestation.

 

 

Alévis : des excuses à ceux de Dersim, des soldat contre ceux de Maraş

Maraş biberi

Je le pressentais bien dans un précédent billet, que présenter des excuses au nom de l’Etat turc pour les massacres de Dersim, serait sans doute plus aisé aux autorités AKP que faire preuve de considération pour des exactions plus contemporaines subies par les Alévis.  Pourtant,  profitant de la brèche ouverte par les excuses de Recep Tayyip Erdogan pour  Dersim, la fédération alévie Bektashi l’avaient invité  à commémorer avec eux  le  33 ème anniversaire du massacre d’ Alévis de  Maras. La commémoration  devait se dérouler le 24 décembre, à Pazarcik, un chef lieu de district de la province.

Fin décembre 1978, la province de Maras avait été prise de folie haineuse contre sa population alévie :  111 personnes avaient été tuées, hommes, femmes, enfants –sans que les Loups gris ne soient ensuite qualifiés de « tueurs d’enfants » pour autant – plus d’un millier blessées, et des  centaines de commerces et habitations y avaient été  vandalisées   Après ces journées de pogrom, la plupart des Alévis fuiront définitivement  Maras. Beaucoup prendront la route des migrations internationales vers une Europe alors gourmande en main d’œuvre.  Et l’armée  profitera de cet événement sanglant pour instaurer l’Etat de siège dans 13 provinces, prélude au coup d’Etat militaire,  2 ans plus tard.

On trouvera des  images jusqu’alors inédites sur ce site.

Mais, Recep Tayyip Erdogan n’a pas répondu à l’invitation des Alévis de Maras.  Aucun membre du gouvernement AKP non plus.

Il faut dire que Maras n’est pas le Dersim alévi. La région, est devenue très majoritairement sunnite et à la différence de Dersim, seule province du pays où le CHP domine en maître, l’AKP y fait des scores très  honorables ( 70% pour l’AKP  aux législatives de juin, et …22% pour le MHP, extrême droite, aux municipales ) .  Or si ces massacres n’avaient rien de spontanés, une simple allumette bien placée  avait suffit à créer le brasier dans  un contexte de tensions entre droite ultra nationaliste et mouvements de  gauche  et de vieille méfiance entre Sunnites et Alévis. Méfiance attisée par le fait que les Alévis étaient nombreux dans les mouvements d’extrême gauche,  tandis que les Loups gris recrutent au sein la population sunnite, surtout turque , mais pas exclusivement.

Et c’est par des voisins sunnites, travaillés au corps par l’idéologie des loups gris, que les Alévis, et avec eux quelques Sunnites qui avaient le tort de militer à gauche,  avaient été massacrés . Des témoins ont raconté que leurs assassins demandaient à leurs victimes de prouver qu’elles étaient sunnites et turques – la plupart des Alévis de Maras sont kurdes  –   rapporte le journal Bianet.  Cela étant c’était le fait d’être alévi  qui condamnait à mort et parmi les assaillants assoiffés de sang de mécréants,  il devait bien y avoir aussi quelques voisins kurdes sunnites.

Si les instigateurs de ce massacre n’ont jamais été inquiétés et ont pu poursuivre tranquillement  leur carrière, plus de 700  personnes avaient ensuite été traînées devant les tribunaux, dans des procès  à hauts risques pour les avocats des victimes : 3 d’entre eux ont été assassinés.  Parmi les prévenus se trouvaient des muktars de village et des imams.  Certains peut-être effarés eux même de la brutalité dont ils s’étaient montrés capables.

Plusieurs peines de prison à perpétuité avaient été prononcées.  Mais en 1992, tous les coupables ont  été libérés. Et depuis l’ idéologie nationaliste continue à bien se porter dans la province de Maras, qui n’a pas envie qu’on l’embête avec ces histoires. D’autant que le départ des Alévis de la région y a fait  des heureux. Comme  Sirri Süreyya Önder l’explique dans un superbe texte «Maraş Bıberı » (Biber qui signifie  « poivre », fameux dans la région, est aussi une métaphore de  « douleur » Aci en turc) publié dans le journal Radikal,  les Alévis de Maras avaient cette particularité de vivre dans la plaine et de posséder les meilleures terres.  Elle n’ont pas été perdues pour tout le monde.

Et le 24 décembre dernier Maras n’a pas été troublée par quelques pancartes dérangeantes, la commémoration n’a pas eu lieu. Les quelques centaines d’Alévis qui avaient fait le voyage pour l’occasion en ont été de nouveau empêchés. L’année dernière c’est la violence de groupes d’extrême droite qui les accueillaient.  Cette fois, c’est  la troupe (gendarmerie ) qui leur a interdit l’accès de la ville. Idris  Naim Sahin, le ministre de l’intérieur, contacté par un député CHP, est resté inflexible. Opération il est vrai  moins risquée  que  tenter de canaliser ces braves loups gris, qui malgré tout l’amour qu’ils portent à l’uniforme, peuvent être extrêmement violents quand on les embête. Et comme ce ne sont pas de si mauvaises gens, inutile de les enquiquiner…

Malgré les appels au calme des organisateurs, certains manifestants  se sont énervés.  Et comme à Sivas l’été dernier, ce sont les Alévis qui voulaient commémorer le massacre des leurs, qui  ont été arrosés de gaz lacrymogènes ( 5 d’entre eux ont été arrêtés).  Histoire de bien leur rappeler sans doute qu’en 1978 non plus, les forces de l’ordre n’étaient pas de leur côté.

Et après ce que le Ministre de l’Intérieur, Idris Naim Sahin, vient  d’envoyer aux Yézidis  « zoroastriens » ( le peu d’entre eux qui vivent encore en Turquie ont intérêt à continuer à se faire le plus discrets possible !)  en même temps qu’aux homosexuels et aux Chrétiens « mangeurs de porc », dans son effarant discours du 26 décembre, il est possible qu’il considère que ces Alévis appartiennent peu ou prou eux aussi, à une fange de la population trop dégénérée pour qu’on s’en soucie.

En tout cas, avant qu’il y ait volonté de faire toute la lumière  sur ces massacres, les Alévis devront encore patienter un peu. Mais si la Turquie veut en finir définitivement avec l’héritage du coup d’Etat de 1980, elle pourra difficilement continuer à  faire l’impasse sur les massacres des Alévis de Maras, Corum ou Malatya..

 

Maraş katliamı Maraş'ta anılamadı

Maraş'ta 'Katliam' Gerginliği

Dersim – la fin d’un tabou officiel.

onur_oymen2.1258927103.jpg

En pensant défendre une approche kémaliste, c’est à dire autoritaire, de la question kurde au parlement –  le député CHP Onur Oymen n’imaginait vraisemblablement pas à quel point ses propos auraient  l’effet d’une  bombe.

300-chp-members-resign-from-party-in-protest-2009-11-23_l.1259096811.jpg

Au sein de son parti d’abord, qui vient de perdre la province alévie de Tunceli (Dersim) dont un nombre conséquent de membres  et d’élus du CHP viennent de démissionner en bloc. Difficile de rester membre d’un parti qui érige la  répression de 1938, dont ses parents ou grand-parents ont été victimes, comme un modèle à suivre.

Si l’ancien diplomate a  été surpris par la colère que ses propos  ont provoqué chez les Alévis du Dersim, c’est qu’il n’a jamais du se rendre à Tunceli. Pourtant les trois députés de la province étaient membres de son parti aux élections de 2002. Et elle  reste une des provinces la plus massivement  attachée à la laicité du pays , le cheval de bataille du CHP

Les Alévis vont-ils se détourner en masse du CHP, comme des associations alévies appellent à le faire? Certains comme l’écrivain  Cafer Solgun, auteur d’un essai sur le kémalisme et les Alévis,  le pensent. Déjà dans l’Est une  bonne partie des Kurdes alévis avaient préféré voter pour des candidats DTP aux dernières élections municipales, tant la rupture entre le CHP et les Kurdes est devenue béante.

Mais Kemal  Kiliçdaroglu, originaire de Tunceli (Dersim), le candidat CHP à la municipalité d’Istanbul, qui avait beaucoup fait de parler de lui lors de la campagne d’Avril dernier, et dont la réaction était très attendue,  s’est rétracté après avoir lui aussi appelé à la démission d’Onur Oymen. Toutes ces réactions profitant selon lui à l’AKP et au DTP. Ce revirement a provoqué la fureur de certains de ses compatriotes à  Vienne. La salle dans laquelle il s’exprimait lors d’une conférence organisée par la fédération des Alévis d’Autriche  a du être évacuée par la police, le service d’ordre ayant été débordé.

Vers quel parti se tourner pour tous ceux qui n’éprouvent  aucune  sympathie pour l’AKP?  La question se pose aussi à toute une fange de l’électorat en Turquie, qui depuis un moment ne se retrouve dans aucun  des partis capables de franchir la barre des 10% pour entrer à l’Assemblée.

military-documents-to-shine-a-light-on-the-8220dersim-massacre8221-2009-11-18_l.1259110802.jpg

Pendant que « ça chauffe » au CHP, l’histoire des révoltes du  Dersim, jusqu’ici méconnue du grand public, se raconte à pleines pages de journaux, toutes tendances confondues (pour la presse d’extrême droite, je n’ai pas vérifié).

Ertügül Öztök par exemple, reconnaît dans le Daily Hurriyet dont il est le rédacteur en chef, que jusqu’alors  il ignorait presque tout de ce qui s’était passé au Dersim en 1938. Mais ces dernier jours, il lit des ouvrages pour pallier cette lacune.  Dans le même journal, quelques jours auparavant un article de  Mustafa Akyol – qui n’y va pas par quatre chemins – titrait  « Comment la  Turquie a massacré les Kurdes du Dersim ». Des enfants de témoins des événements rapportent  ce que leurs proches  ont vécu. Dans la nouvelle édition en ligne du journal Zaman.france – en français donc-  Ahmet Turan Alkan appelle les siens à  « éteindre le fasciste qui sommeille en nous « , en rapportant une rencontre avec un vétéran ayant participé activement aux massacres.

Ercan Yavuz (journaliste au journal Star)  quant à lui ,remarque dans  un long article publié en anglais dans Todays Zaman  que la Turquie commence à  questionner les débuts de la République et rappelle que durant les premières décennies de sa création, les rebellions et les répressions ont été nombreuses,  dans l’Est du pays et qu’elles ont  été la conséquence de la politique de turquifisation du nouvel Etat, et non ce qui l’a déclenchée, comme beaucoup le croyaient. Et ce ne sont que quelques exemples de la presse turque en anglais.   Il suffit d’effectuer une recherche « Dersim » sur google actualités pour réaliser à quel point cette question emplit les pages des journaux turcs.

Hasan Saltuk qui a passé  9 ans à rassembler des témoignages  et des documents sur les  répressions  du Dersim dans un ouvrage de 600 pages qui sera publié en mai prochain (en turc et en anglais) estime qu’Onur Öymen doit être félicité. Il a réussi ce qui avait été impossible aux originaires de Tunceli :  faire connaitre cette histoire au grand public.

Onur Öymen et les siens ont sans doute cru pouvoir surfer sur la vague de réprobation, qui a accueilli dans l’Ouest du pays, l’accueil triomphal que les sympathisants du DTP ont fait aux membres du PKK venus « se rendre » aux autorités. Mais ils n’ont pas compris qu’il y a un discours qui ne passe plus, dans un pays où il y a toujours eu une césure plus ou moins importante, entre « vérité officielle » et ce que les uns ou les autres savaient.

YOL de Yilmaz Güney a été  censuré en Turquie jusqu’en 1999. Mais auparavant on pouvait, sans avoir bien longtemps à chercher, se  procurer une version  vidéo (piratée!) près de marchands ambulants, sur les trottoirs des grandes villes de l’Ouest. Aujourd’hui on peine à imaginer la Turquie censurant Yol !

(Peut-être même qu’ aujourd’hui Yilmaz Erdogan pourrait, s’il le souhaite, tourner un film chez lui, à Hakkari. Ca n’avait pas été possible pour le tournage de Viziontele …très sympa, mais où les gens ont un accent drôlement occidental pour des habitants d’Hakkari ! )

Peut-être qu’ils devraient fréquenter  davantage les festivals de cinéma, les expositions, les librairies du pays ou les conférences  de Bilgi universitesi, pour comprendre pourquoi les vieilles vérités ne passent plus ..sauf près de ceux qui ont envie d’y croire.

Info pour ceux qui habitent Paris et/ou peuvent se libérer un vendredi : l’Institut kurde de Paris organise  vendredi 27 novembre, une conférence intitulée  Dersim  1936 – 1938 .