Selma : Etudiante motivée …accusée de terrorisme comme bien d’autres.

2800 – c’est le nombre d’étudiants emprisonnés en Turquie et le chiffre avancé cet été par  le ministre de la justice  – bien plus que les 600 que les médias estimaient jusque là. Une personne qui ignorerait tout des réalités de la Turquie d’aujourd’hui  en déduirait sans doute que ses universités sont la proie de groupes violents et ses campus de véritables arsenaux. D’autant qu’à l’instar de l’étudiante lyonnaise Sevil Sevimli ou de Cihan, un étudiant de Galatasaray qui vient de passer deux ans en prison à cause de son pushi (étoffe kurde), la plupart d’entre eux sont accusés de liens avec une organisation terroriste.

Des étudiants terroristes qui doivent donc semer la terreur dans leurs universités !

Or des courants protestataires s’y font certes entendre, comme dans toutes les universités dignes de ce nom du monde. Mais  même les plus remuantes et les plus politisées d’entre elles, comme l’université d’Istanbul ou l’université Dicle à Diyarbakir, sont plus sages que n’importe quelle université de province française.  Un président du YOK aurait été  effaré s’il avait séjourné certaines de ces  dernières  années  dans une université française bloquée pendant des mois par des étudiants en colère (et que dire des canadiennes !)

Pourtant le cas de Sevil Sevimli  n’est exceptionnel que parce qu’elle avait été  accueillie à l’université d’Eskisehir dans le cadre d’un projet Erasmus (en étant considérée comme française). Il  n’est pas rare de croiser des étudiants vivant la même galère. Surtout  dans un lieu comme le festival de Munzur, à Dersim.

J’ai  raconté comment j’y avais passé une soirée en compagnie de deux étudiantes, ce qui m’avait valu d’assister à une soirée de concert à deux pas du podium (et des bagarres de slogans qui avaient eu lieu ce soir là).

Toutes les deux sont étudiantes à l’université Dicle à Diyarbakir. Selma, la plus pétillante des deux, a choisi  une filière  dont je n’ai pas bien compris l’intitulé, mais qui doit lui permettre de préparer le concours pour devenir kaymakam (sous-préfet).

Ce choix m’avait un peu  surprise.  Le kaymakam est la main de l’état turc et elle a souvent été lourde dans cette région. Une étudiante kurde assistant à un festival à l’esprit pas franchement nationaliste, ne me semblait pas trop correspondre au profil  de future  kaymakam . Or c’est justement pour cette raison qu’elle souhaite exercer cette profession. « La Turquie a besoin de vali (préfet) et kaymakam  démocrates. » a–t-elle expliqué, citant en exemple qu’elle espérait suivre, l’ancien vali de sa ville, Batman. Dommage, je n’ai pas pensé à noter son nom. Tout ce que je sais, c’est qu’il vient d’obtenir un poste important au sein du gouvernement, après avoir fait un passage   à Diyarbakir.

C’est dire si Selma  n’a pas  choisi  la voie de la violence pour « changer le monde ». Et comme il est peu probable qu’elle ait voté AKP aux dernières élections, on ne peut pas dire non plus qu’elle soit sectaire, en prônant comme modèle un vali AKP. Elle est pourtant accusée d’appartenir à une organisation  terroriste, avec toutes les conséquences qu’une telle accusation engendre.

Elle n’avait pas entamé son cursus universitaire à l’université  Dicle, mais au département de communication de l’université d’Erzurum. Une université connue depuis longtemps pour son  nationalisme, au point qu’après le coup d’Etat de 1980, les autorités y avaient rattaché celle de Van, beaucoup trop marquée à gauche. Selon elle certains professeurs y font sentir aux étudiants originaires de provinces kurdes trop rebelles – et Batman est une province BDP   – qu’on les a  à l’œil .

Selma y a rejoint une association fondée  par des étudiants kurdes. A Erzurum,  il n’était pas question d’eylem (mouvements de protestation). L’action des membres consistait donc à promouvoir la démocratie en se retrouvant pour discuter  autour de  verres de thé, a –t-elle expliqué en se marrant.

Mais une activité suffisamment subversive, puisqu’un matin avant l’aube, une armada de policiers, armés et certains le visage masqué, ont fait irruption dans l’appartement qu’elle partageait avec une autre étudiante (là aussi elle se marrait un peu en évoquant ce déploiement de force pour deux filles de 18 ans, qui n’avaient vraiment rien d’activistes aguerries.) Une vingtaine d’étudiants étaient raflés ce matin là.  A l’issue d’une garde à vue de quelques jours, la moitié d’entre eux – le bureau de l’association – étaient placés en détention. Les autres, dont Selma,  étaient remis en liberté avec une procédure judiciaire ouverte contre eux, pour participation à une organisation terroriste.

Dans la foulée, les autorités administratives de l’université d’Erzurum les a tous exclus. Selma  a donc du se représenter à l’ÖSS, le concours d’entrée à l’université. Elle a été admise de nouveau et a choisi cette fois Dicle Universitesi, à Diyarbakir où les étudiants de Batman ne sont pas considérés comme suspects.  Je présume que  ce sont davantage  les étudiants turcs venus de l’ouest du pays qui doivent s’y faire discrets, surtout s’ils adhèrent à l’idéologie officielle qui veut  qu’on doit être heureux de pouvoir se dire turc (une devise rarement prisée non plus des Kurdes sympathisants AKP) ou s’ils jugent que « les terroristes du PKK doivent tous  être éradiqués ».

Comme en Turquie les avocats ne sont pas plus gratuits qu’ailleurs, j’ai demandé à Selma qui payait le sien. Babam (papa). J’ignore quels sont les moyens financiers de ses parents, mais outre l’angoisse que vit chaque famille quand un de ses membres est arrêté (surtout avec une accusation aussi grave), ces situations augmentent encore le coût d’ études qui ne sont déjà pas données.

Cette mise en examen n’a pas entamé son optimisme. Il faut dire qu’elle paraissait avoir du caractère. Et puis toutes ces arrestations et mises en examen ne peuvent que conforter un sentiment d’appartenance à une communauté. Nous buvions un thé avec un étudiant de Dersim, quand un ami de celui-ci  est venu lui annoncer la prochaine libération d’un de leurs camarades d’université. Il était un des bénéficiaires des réformes judiciaires votées  début juillet ( un prochain paquet de réformes serait prévu).

Quelques assassins notoires en ont aussi profité : Adanalı et Osmanağaoğlu, 2 loups gris condamnés à des peines de prison à vie aggravées pour leur participation au massacre  de  Bahçelievler, ont été libérés par une cour d’Ankara.  En 1978 ils avaient étranglé à mort 7 militants du TIP (le parti des travailleurs de  Turquie). Il y avait des lycéens parmi les militants assassinés.

 

Difficile de croire  que le harcèlement judiciaire qui frappe des milliers d’étudiants, très souvent kurdes contribue à régler les problèmes de sécurité auxquels la Turquie doit faire face. Ce n’est certainement pas l’objectif, et difficile de croire d’ailleurs que ces arrestations en masse répondent à un objectif. En Turquie, on entend souvent (surtout à l’Est)  que la justice est devenue complètement irrationnelle.

Elveda Sarkozy, Adieu Sarkozy….

…sans au revoir, ajoute cette image du journal Ulusal, qui résume bien l’impression générale en Turquie. Il faut dire que notre ex président a vraiment tout fait pour s’y faire détester.

Espérons qu’avec un président « normal », les relations deviendront normales, elles aussi avec ce pays. Pendant cinq ans, ça frisait le pathologique. En tout cas comme Hollande semble  mieux élevé, il évitera sans doute de mâcher un chewing gum lors de rencontres officielles. En Turquie, on ne les avait  loupé les chewing- gum de Sarkozy.

Van sinistrée devenue symbôle d’unité en Turquie (Van için tek yürek )..

« Un souffle de fraternité anime les sauveteurs », vient de déclarer Demirtas, le président du BDP, le parti pro kurde, en évoquant la vague de solidarité qui a submergé le pays pour les sinistrés de Van. Alors que ces dernières semaines, la fameuse « fraternité » (kardeslik) turco kurde prônée par l’AKP de Recep Tayyip Erdogan semblait de plus en plus résonner comme un slogan creux et que  le pays paraissait  à deux doigts de se fissurer gravement, ce sont les fissures  de l’écorce terrestre qui révèlent ce qui fait son unité.

Il y a bien des imbéciles indécrottables pour  voir une vengeance divine pour les soldats tués,  dans la catastrophe qui vient de frapper une province  majoritairement kurde et dirigée par le BDP. Cette pétasse de Müge Anlı par exemple. animatrice d!emissions debiles genre Perdus de vue…et qui se scandalise que « ces gens qui tuent des soldats et dont les enfants jettent des pierres sur la police demandent aujourd’hui de l’aide »

http://www.dailymotion.com/video/xlwb82_muge-anly-dan-van-depremi-ile-ilgili-yok-sozler_shortfilms

 

Mais ces racistes profonds ne font pas le poids face aux solidarités avec les populations sinistrées  qui se manifestent dans tout le pays.

« Van ayakta, Turkiye ayakta » (Van debout la Turquie debout), » Türkiye Van için tek yürek » (la Turquie d’un seul  cœur pour Van) etc…Le séisme  du 23 octobre, a engendré  un retournement des slogans criés lors des manifestations dans l’Ouest du pays, qui avaient suivi  les attaques du PKK à Hakkari, la semaine dernière.  Attaques révélatrices une  guerre d’intensité  de moins en moins basse entre le PKK et les forces de l’ordre. Aujourd’hui dans les médias, ces solidarités éclipsent largement la nouvelle du franchissement de la frontière irakienne  par des bataillons noirs, ces nouvelles troupes d’élites turques.  »  72 millions contre la violence  7.2 à Van », proclame  un autre slogan.

« Silahlar (les armes)  Van minute » titre aujourd’hui un article de Radikal (Van – Wan – se prononce « one » en kurde), –  pastichant la célèbre sortie de Tayyip Erdogan à  Davos. Et les médias relèvent  aussi que ces dernières 48 heures, il n’y a eu aucune attaque du PKK contre les forces de l’ordre. Pas de nouvelles arrestations non plus dans les milieux proches du BDP. Encore trop tôt pour parler d’une véritable trêve, mais déjà suffisant pour être relevé comme un signe.  Face au malheur qui frappe la région de Van, l’heure n’est peut etre pas à la violence.

Toutes les solidarités qui s’expriment montrent une fois de plus que  ce n’est pas plus une religion commune (l’islam sunnite) introuvable,  qu’une langue commune (le turc – au prix de la disparition des langues minoritaires),  qui fonde  le sentiment d’appartenir à une même  communauté. Ça se situe ailleurs.

Et ce qui est valable pour la Turquie, l’est tout autant pour la France. Rien de plus crétin que  la fameuse campagne destinée à fonder un sentiment d’unité nationale sensé avoir disparu que les Français ont du subir il y a quelque temps,  et qui sous couvert de laïcité semblait surtout vouloir prouver qu’on ne pouvait se sentir Français que si on n’était pas musulman… De la devise française Liberté, Égalité, Fraternité, les géniaux concepteurs de cette campagne n’avaient retenu  que le mot « égalité », réduit à une sinistre « uniformité »sensée sans doute  transcender le sentiment de plus en plus ressenti de  l’accroissement des inégalités. Pas étonnant qu’elle ait été un flop et ait suscité au contraire un profond ras le bol dans une large fraction de la population.

Quand j’étais revenue en France  après plusieurs années passées dans la région Pacifique, j’avais été frappée par une impression de  morosité et de sécheresse ambiantes. Le sentiment  de vivre dans un pays déprimé  n’a fait qu’empirer depuis le début des années 2000.  Et j’ai l’impression que la montée de l’individualisme,   le délitement des solidarités et les poussées d’autoritarisme pourraient être une des causes principales de cet état.

On  a quand même souvent eu le sentiment  ces dernières années, que le pays ne devrait s’en sortir  qu’en se montrant  plutôt méchant et  arrogant, et en montant les Français les uns contre les autres : Ceux qui se lèvent tôt, contre ceux qui se couchent tard, fonctionnaires contre employés du secteur privé,  banlieues populaires contre banlieues chics et centres ville yuppies , transnationaux contre Auvergnats de pères en fils,   super actifs et laborieux brandissant  le poids de leur  labeur comme un étendard contre rêveurs, fumeurs contre mâcheurs de chewing-gum, vieux contre jeunes,   etc…etc…

Et les traders de Neuilly ont beau partager la même valeur fric avec certains loulous encapuchonnés de banlieues nettement moins chics, on ne peut pas dire qu’ils se sentent solidaires les uns des autres.

En Turquie, où les solidarités restent plus fortes, mais les tensions sont aussi plus vives, notamment ces derniers temps,  un tremblement de terre de magnitude 7.2 semble réussir ce dont la classe politique se montrait incapable.

Mais pourquoi son gouvernement AKP   a-t-il   cru bon de refuser l’aide internationale qui s’était spontanément proposée en arguant que la Turquie pouvait s’en sortir seule ?  Depuis quand  accepter la solidarité internationale serait  faire preuve de faiblesse ?  Et la refuser une preuve de puissance ? Et surtout était-ce bien le moment de vouloir prouver au reste du monde qu’on serait devenu assez grand pour pouvoir se passer des autres ?

Le dernier bilan fait état de 366 tués au moins, de 1301 blessés et de 2262 bâtiments effondrés, par le séisme du 23 octobre à Van-Erçis

Ajout du 26 octobre :  La Turquie vient d’accepter l’aide internationale offerte. Il y a un besoin urgent de materiel notamment de tentes a Van. Ceux qui se sont rendus sur place parlent de chaos et désorganısation dans la distribution de l’aide aux sinistrés.  Le dernier bilan provisoire annonce plus de 460 tués.

…et 4 soldats ont ete tués par une mine vers Baskale tandis que les operations nilitaires s’intensifient. Pas de  treve des armes dans la province donc. Et apparemment sur le terrain les tensions entre AKP et BDP ont compliqué les choses.