Le blocage « complet » de Twitter fait exploser les Tweets en Turquie. Mais…

Twitter blocage Turquie

Recep Tayyip Erdogan s’en fiche pas mal  de ce que pense la communauté internationale a-t-il déclaré mercredi dernier dans un meeting à Bursa, quelques heures avant de faire bloquer l’accès à Twitter dans son pays. Heureusement, car quand un chef de gouvernement fait brutalement bloquer complètement un média social comme Twitter, le monde entier l’apprend presque instantanément.

 Et son image  en prend à nouveau un sacré coup, même près de ceux qui n’ont aucune idée de ce qui se passe en Turquie et n’ont jamais entendu parler des scandales de corruption et de la diffusion du contenu découtes téléphoniques très compromettantes qui se succèdent à un rythme effréné sur des comptes Facebook ou Twitter, ébranlant le système Erdogan.  Ni de Berkin Elvan et des paroles proférées la semaine dernière dans un autre meeting par le chef du gouvernement faisant huer les parents du garçon de 14 ans, qui venait de succomber après avoir été blessé par une cartouche de gaz lacrymogène qui l’avait visée en pleine tête alors qu’il allait acheter du pain, l’été dernier pendant les émeutes de Gezi et dont les funérailles ont fait descendre plus de 2 millions de personnes dans les rues.

 Est-ce que cette même communauté internationale découvre en même temps « la force de la République de Turquie » ? C’est moins sûr. En tout cas elle réagit vivement. Une telle mesure va jusqu’à menacer de bloquer les négociations avec l’UE !

 Et Turquie même, ce sont les millions d’utilisateurs de Twitter qui ont très rapidement compris les faiblesses qui se cachent derrière  l’accès de colère de leur chef de gouvernement. En effet, malgré le blocage complet, le réseau social est loin d’être « éradiqué » en Turquie. Bien au contraire, le 21 mars 2014, alors que son accès venait d’être bloqué par le BTK (un organisme dépendant du ministère des Transports et des communications), plus de 9,2 millions de  Tweets ont  émis sur le territoire , un bond  de 140 % par rapport à la veille   !

Twitter Turquie le 21 mars 2014

 Et en Turquie on adore Twitter. Le pays le champion d’Europe pour le pourcentage d’internautes possédant un compte Twitter (39%, soit 12 millions de comptes), devant l’Espagne (30%) et loin devant la France où seulement 9 % des usagers d’Internet ont un compte Twitter.

Twitter Turquie leader en EuropeEt sur quoi échange t on aussi intensément en 140 caractères depuis deux jours en Turquie ? Sur le blocage  de Twitter et les façons de le contourner bien sûr.

 Le premier à avoir montré l’exemple est le président Abdullah Gül (4,4 millions de followers quand-même), qui à 2h 30 du matin, soit moins de 3 heures après le blocage, envoyait un Tweet. Ce premier Tweet depuis le jour où il acceptait de signer la très liberticide législation de censure d’Internet (sous condition de quelques amendements) , le 18 février dernier, est sans appel : « Le blocage complet d’un média social est inadmissible ». Alors que le 18 février il avait perdu plus de 700 000 followers furieux qu’il n’ait pas opposé de véto à la nouvelle législation Internet, 300 000 viennent de rejoindre son compte Twitter.

La semaine dernière, le président de la République s’était déjà très nettement distingué du chef du gouvernement, en envoyant ses condoléances aux parents du petit Berkin. Bülent Arinç, dont le dernier Tweet remonte au mardi 20 mars à 23h 25, (quelques minutes avant ou après le blocage), en avait autant. Il y a certainement la volonté de « rassurer » la communauté internationale dans cette initiative, et sans doute aussi les électeurs de l’AKP ( qui ne sont pas tous des Tayyipci forcenés raffolant de son côté « homme à poigne ») que les excès du premier ministre inquiètent et qui pourraient être tentés de donner leur vote à un candidat non AKP, aux municipales du 30 mars prochain. Mais il faudra attendre la période post-électorale pour savoir si ces prises de position annoncent un schisme au sein du parti gouvernemental.  Il  semble déjà  qu’ il y a un malaise au sommet de l’État.

abdullah-gul à Erdogan Stop

Et le président, qui est un fan des nouvelles technologies (ce qui ne doit pas être le cas de Recep Tayyip Erdogan dont il est devenu notoire qu’il n’écoute plus personne, sauf peut-être sa fille Sümeyye), doit bien savoir qu’une telle mesure est très difficilement effective. Le seul moyen qu’avait trouvé l’Égypte en pleine révolution pour bloquer ces « maudits médias sociaux » avait été de couper  tout le réseau  Internet, et elle ne l’avait fait qu’une journée, tant une telle mesure est invivable pour un État, même beaucoup moins connecté que la Turquie.

Sans aller lui-même jusqu’à donner les trucs pour détourner le blocage, le président va jusqu’à en retweeter un qui l’indique clairement « VPN ou DSN ? » . Message que tous les internautes de Turquie, devenus experts en l’art de la détourner, comprennent . Et pour ceux qui n’ont pas encore acquis l’expertise d’un geek, les moyens d’y parvenir se diffusent partout, dans les médias,  sur des sites Internet  et sur Twitter bien sûr, mais aussi sur les murs des villes, ou les terrasse des cafés.

Twitter Turquie blocage contournement massif

Pour les embêter un peu, le BTK a du coup bloqué l’accès public DSN de Google. Mais les usagers s’adaptent immédiatement et diffusent l’information. «  Google DNS vient d’être bloqué. A la place il faut utiliser Open DNS 208.67.222.222 208.67.220.220 » conseillait par exemple un Tweet ce matin. Le très pro gouvernemental journal Sabah continue lui aussi de tweeter comme si de rien n’était… Le compte « Gagner Izmir » du candidat AKP Yildirim Binali, l’ancien ministre des transports et des communications ou celui du candidat AKP à Urfa (l’« homme » de Tayyip Erdogan à Urfa) étaient même actifs aujourd’hui, comme certainement des millions de comptes Twitter en Turquie.

Le compte de l’agence de presse pro gouvernementale Anadolu Ajansi  ou ceux des ministres avaient cessé de gazouiller, comme celui d’Egemen Bagis, l’ancien conseiller aux affaires européennes, écarté depuis qu’il a été éclaboussé dans les affaires de corruption lors des mises en examen du 17 décembre . Le jour des funérailles du petit  Berkin Elvan , il avait qualifié ceux qui suivaient le cortège de « nécrophages » dans un Tweet qui avait causé un tel émoi qu’il l’avait effacé. Au moins ce blocage lui évitera de nouveaux dérapages.

Twitter blocage  Erdogan caricature

Tout cela est tellement pitoyable qu’on se demande presque si de telles décisions ne sont pas un coup de l’« Etat parallèle » infiltré au sein du BTK et dont l’objectif principal serait de décrédibiliser le premier ministre. En tout cas ce dernier coup de sang de l’homme fort de la République de Turquie révèle surtout le désarroi  du chef de gouvernement  aux abois.

Au moins pour la première fois en Turquie,  sur Google les recherches « Twitter » (courbe bleue) ont dépassé celles de « Porno » (courbe rouge) , ce qui devrait lui mettre du baume au cœur.

Twitter Turquie

Mais même si les internautes parviennent à détourner cette censure,  cet assaut contre les médias sociaux n’est pas sans créer d’inquiétudes. Dans cette atmosphère, il est à craindre que de plus en plus d’internautes aient le réflexe  de s’autocensurer, déclare Erkan Saka (Bilgi Université) sur son blog, qui remarque déjà que les usagers des comptes Twitter choisissent de plus de plus de rester anonymes.

Dans cette période électorale très tendue, lnternet, et notamment Twitter qui permet de diffuser très rapidement des informations, est considéré comme indispensable pour éviter les fraudes que beaucoup redoutent, alerte l’association de l’informatique alternatif sur ce même blog.  Les élections sont généralement réglos en Turquie, mais toutes les mesures  prises ces dernières semaines pour protéger les proches du chef de gouvernement contre les procès qui les menacent, de même que  les photo montages divulguées par la presse pro gouvernementale et  présentées comme les foules sensées assister aux meetings du premier ministre, ne peuvent que conforter cette crainte.

Sur cette image du meeting d’Erdogan à Izmir, par exemple, le Cordon a au moins triplé de volume.

photomontage meeting d'Erdogan Izmir

… Et ce soir, l’accès par Open DSN était bloqué à son tour. Ne reste plus que celui par VPN.

 

 

Newroz 2014, élections du 30 mars et « référendum pour l’autonomie ».

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Transformer les élections municipales (et de province) du 30 mars prochain en référendum est à la mode en Turquie ces derniers temps. Elle a été lancée par le chef du gouvernement AKP   Recep Tayyip Erdogan   pour qui elles doivent tenir lieu de test de popularité  et de « tribunal populaire devant absoudre ses proches des suspicions de corruption qui les accablent.  Pas de raison que les autres partis n’en fassent pas autant.

C’est en tout cas le choix que fait aussi le BDP, le parti kurde, branche légale du PKK, qui selon toute probabilité va remporter de nouvelles villes . Il est très probable qu’Ahmet Türk remporte la mairie de Mardin, actuellement AKP  et il y aura certainement  d’autres surprises.

 

Alors que vendredi 21 mars une nouvelle lettre d’Öcalan, le leader du PKK emprisonné sera lu à la foule, le KCK (branche politique du PKK) a donné le ton. La fameuse « autonomie démocratique » c’est maintenant que le peuple va la décréter, fait-il savoir par son agence de presse,  Firat Haber, le jour où Yüksekova fête Newroz.

En fait l’autonomie avait déjà été décrétée, un 14 juillet, il y a deux étés.  Mais une violente attaque du PKK, dans laquelle une quinzaine d’appelés avaient été tués,  venant rompre un cessez le feu, lui  avait volé la UNE. Ensuite, pendant plus d’un an, plus personne n’avait pu rendre visite à Öcalan dans sa prison d’Imrali. Il n’avait réapparu que pour mettre fin à une longue  grève de la faim que tous les prisonniers politiques du mouvement , même ceux qui en avaient été dispensés pour raison de santé les premières semaines, avaient fini  par suivre. Juste à temps sans doute pour éviter que les premiers grévistes ne succombent (et que la rue kurde et d’extrême gauche n’explosent).

Quelques mois plus tard, Öcalan devenait l’interlocuteur de l’Etat turc dans un processus de paix (süreç), « officialisé » dans une lettre lue devant des centaines de milliers de personnesn  au dernier Newroz de Diyarbakir. Et pour la première fois depuis le début du conflit, en 1984, l’armée aussi respectait un cessez le feu. C’est la principale avancée de ce processus. Pour le reste, malgré les nombreuses navettes entre Imrali et les camps de Qandil entrepris par les députés BDP autorisés à rencontrer Öcalan, il semble  bien enlisé.

Décréter ce « référendum populaire » est sans doute une façon de le relancer, tout  en prenant la main.

En fait, si j’ai bien compris,   ce sont  les foules affluant aux festivités de Newroz tout autant que les résultats aux élections qui devraient avoir valeur de référendum pour l’autonomie. Je ne suis pas certaine que cela soit une façon très démocratique de choisir son autonomie. Et je ne vois pas bien  ce que cela peut signifier dans les faits(on devrait bientôt l’apprendre).  Mais une chose est claire :  le mouvement kurde n’a pas l’intention de céder sur ce point dans la suite du processus…Si suite du processus il y a. Pour le moment l’avenir est quelque peu incertain en Turquie.Et quand  Erdogan accuse ses anciens alliés fethullah avec lesquels la guerre est déclarée de vouloir briser le processus de paix, il n’a sans doute pas complètement tort.

En attendant l’autonomie, ce Newroz est aussi placé sous le signe de la liberté pour Öcalan, le fondateur du PKK et le « vrai basbakan » de ses sympathisants. Un seul ordre de lui (sans doute  bien préparé en amont) et tous les commandants ont cessé le feu…Même si pour le retrait en deçà des frontières, ils ont davantage traîné les pieds : moins du quart des combattants auraient quitté le pays.

La liberté pour le Kurdistan n’est pas oublié non plus. Ni Sakine Sansiz assassinée à Paris, il y a un peu plus d’un an.

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Newroz avec W, c’est le nouvel an traditionnel kurde, certes, mais depuis son interdiction stricte dans les années 80, c’est une fête politique, celle du mouvement kurde. Et maintenant que le fondateur du PKK est devenu un interlocuteur reconnu de l’État turc, plus besoin de louvoyer. A Yüksekova ce jeudi 20 mars, ce sont les symboles du PKK qui sont clairement  affichés à la tribune.

Et ses guérillas qui sont à l’honneur et  dont on abhorre la tenue, à Newroz comme dans les mariages. (parmi eux se mêlent peut-être de vrais  guérillas venus fêter Newroz. Allez donc savoir).

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J’entendais dernièrement une personne « spécialiste  » de la Turquie affirmer que l’idéologie du PKK était en perte de vitesse parmi la jeunesse kurde. Elle n’a pas du se rendre souvent dans les provinces kurdes de Turquie (ni dans certains quartiers d’Istanbul) pour dire des choses pareilles . L’idéologie, je ne sais pas (ni d’ailleurs si on peut toujours parler d’idéologie, le PKK me paraît avant tout une organisation nationaliste kurde), mais à ce que j’en vois, les sympathies des enfants des anciens militants des organisations kurdes jadis considérées comme ennemies, vont très souvent au PKK, qui ne donne pas du tout l’impression d’être en perte de vitesse chez les jeunes, même si les opinions sont évidemment diverses au sein de la jeunesse kurde.

 

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Plus colorés les costumes des filles de Yüksekova . Ces coiffures à pompons sont des coiffures traditionnelles de la province d’Hakkari

 

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Les garçons aiment cependant les mêmes  couleurs…(rouge vert jaune ).

 

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Sans commentaire et sans photo montage.

Et à Diyarbakir la foule sera naturellement bien plus nombreuse. Les Kurdes parlent d’un « Newroz historique ». Des milliers d’invitations ont été lancées. Hero Tabalani, la femme du président irakien et le fondateur du PUK (Yetiki), y représentera son époux, hospitalisé depuis de longs mois. Elle est arrivée dans la ville.  Barzani a été  invité lui aussi, mais pas le chanteur Siwan Perwer…

Mais il est peu probable que ce Newroz  de Diyarbakir, aussi historique soit-il, face la UNE de l’actualité en dehors de la région  kurde. En effet, la Turquie vient de découvrir que TWITTER a été bloqué peu avant minuit , quelques heures à peine après le nouveau  coup de sang de Recep Tayyip Erdogan contre le réseau social, lors d’un meeting à Bursa. « Nous allons éradiquer Twitter. Qu’importe ce qu’en pense la communauté internationale.  Tout le monde va apprendre ce qu’est la force de la République de Turquie ! ». Les millions d’utilisateurs du pays vont être les premiers à l’apprendre et pas certain qu’ils vont beaucoup apprécier la force de leur  République….

Et la droit de twitter en toute liberté pourrait bien être d’actualité aussi au Newroz de Diyarbakir. Tous les candidats du BDP partagent leurs images de campagne sur des comptes Twitter.