Le Hizbullah enflamme à nouveau l’université Dicle à Diyarbakir.

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Décidemment, l’anniversaire du Prophète semble bien se transformer en rituel à l’université Dicle de Diyarbakir. C’est la seconde année que ces festivités religieuses deviennent un prétexte pour déclencher des heurts entre militants de Huda Par (ex Hizbullah reconverti), étudiants apocu (sympathisants d’Ocalan) et  les forces de l’ordre.

Le  scénario que j’avais relaté il y a un an exactement s’est reproduit cette semaine. Lundi 14 avril, une quarantaine de membres d’une association étudiante pro Hizbullah ont à nouveau  tenté de coller des affiches dans le bâtiment du département d’architecture : des invitations à se rendre aux célébrations religieuses que leur mouvement organise depuis une dizaine d’années. Ils étaient encore armés de gourdins et de couteaux et étaient donc bien décidés à en découdre avec l’association étudiante apocu (sympathisants d’Öcalan) qui règne en maître sur le campus. Cela a dégénéré et l’onde de choc s’est transmise à d’autres départements. Les forces de l’ordre sont intervenues. Il y a eu une soixantaine d’arrestations, dont quelques étudiants pro Hizbullah. Comme l’année dernière toujours l’université a été fermée et les examens suspendus.

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Cette année les heurts ont duré moins longtemps (il est vrai que l’université est bouclée par un lourd dispositif policier ). Et si les forces de l’ordre n’y sont pas allées mollo avec leurs matraques et semblent cette fois encore s’en être davantage pris aux étudiants apocus qu’aux pro Hizbullah, il n’est pas fait état de blessés. Pas de nuage de gaz lacrymogène non plus. L’année dernière, c’est par hélicoptère qu’il avait été déversé sur les étudiants qui se réfugiaient dans les champs environnants. C’était avant Gezi!

La plupart des étudiants arrêtés ont été remis en liberté après une nuit de garde à vue. Mais cela reste une nouvelle version du même film.

Il serait étonnant que le Hizbullah considère qu’enflammer l’université Dicle soit juste une façon comme une autre de célébrer la naissance du Prophète. Ce n’était pas un hasard si la précédente intervention musclée de ses militants avait eu lieu un mois à peine après l’annonce « officielle »  du processus de paix entre l’Etat et le PKK ,par Öcalan lors du Newroz de Diyarbakir.

Elle avait aussi marqué le retour de la visibilité du mouvement dans le paysage urbain « Je n’aime pas ce quartier, me disait une jeune mariée qui vit dans le quartier populaire de Baglar depuis son mariage. Il y a plein de hizbullah. Avant ils le cachaient, maintenant ils s’affichent : leurs femmes sont complètement voilées de noir ». Et sur le campus, dès le lendemain des troubles, le nombre d’étudiantes adoptant une tenue ne laissant paraître que leurs yeux se serait accru, selon des étudiantes de l’université  Dicle.

 Recommencer le même scénario cette année est sans doute une façon d’imposer la présence du parti ultra religieux et surtout très anti PKK sur le campus. Possible aussi qu’il soit furieux de la décision prise par la commission des affaires religieuses (une nouveauté) du DTK/ BDP de lui couper l’herbe sous le pied, en décidant lui aussi de célébrer la naissance du prophète. Et pour cette première célébration, le parti voit grand, puisque c’est sur l’espace où on célèbre Newroz qu’aura lieu la célébration, le 19 avril prochain

Les drapeaux noirs ou verts de la célébration hizbullah-Huda Par  y seront  absents.

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Les femmes fantômes aussi.

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Et les sympathisants BDP qui par conviction religieuse se rendaient à la grande célébration hizbullah, vont très certainement la bouder cette année.

Dorénavant il va y avoir compétition d’anniversaires du Prophète à Diyarbakir !

Ce serait une idée d’Öcalan, comme pour la « conférence de l’Islam démocratique » qui doit être organisée le mois prochain à Diyarbakir, et qui se veut une réponse « démocratique » à l’idéologie des mouvements islamiques radicaux, comme Al Nusra ou ISIS que les apocus accusent Huda-Par de soutenir contre leurs « frères » de Syrie.  C’est aussi la marque d’une véritable révolution culturelle au sein du mouvement kurde de gauche, qui va peut-être y faire grincer quelques dents, même si la mue ne date pas d’aujourd’hui.

Quant à  Huda-Par – le Hizbullah nouveau- il a obtenu 4,5 % des voix à Diyarbakir le 30 mars dernier (la palme ne va pas à Baglar (4,2%), mais à Ergani où il obtient 9 % des voix ! bonjour l’ambiance dans cette ilçe conquise par le BDP). Même s’il reste très loin de pouvoir concurrencer le BDP (55 % des voix) ou l’AKP (35%), il est quand-même devenu le 3ème parti de la province pour sa première expérience électorale. Il obtient 6 % des voix à Bitlis et 7 % à Batman, son ancien fief. Dans ces trois provinces kurdes, il fait dorénavant partie du paysage politique.

Ces heurts tombent au moment où la rectrice de l’université, madame Ayşegül Jale Saraç, fait face à des investigations de ses autorités de tutelle, le YOK. Madame la rectrice avait fait la UNE des médias en s’affichant la semaine dernière avec un foulard islamique, ce qui fait d’elle la première rectrice voilée de Turquie. Mais ce n’est pas ce que lui reproche le YOK, et encore moins son ministère.

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Madame Saraç est soupçonnée d’être membre de la « cemaat », le mouvement de Fetullah Gülen, et d’avoir fait preuve de favoritisme lors du recrutement ou de la promotion de professeurs, à charge pour ces favorisés de verser une contribution au mouvement. Il faut dire que le mouvement güleniste devenu l’ennemi n°1 de Recep Tayyip Erdogan  n’apprécie pas beaucoup le processus de paix (il suffit de lire les articles consacrés au sujet ces derniers temps dans Today’s Zaman pour s’en rendre compte ). Pas étonnant donc que la chasse aux sorcières post électorale annoncée par le chef de gouvernement commence à Diyarbakir.

Mais si ces allégations sont vraies, ce que la rectrice réfute, son ministère ne pouvait l’ignorer, et ce serait alors sans doute la raison pour laquelle elle avait été nommée à la direction de cette université sensible, en 2008. Elle a même été candidate sur la liste AKP aux dernières législatives, quand la cemaat était une alliée du gouvernement.

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Par contre personne ne paraît s’interroger sur ses éventuelles responsabilités dans les magouilles qui se pourraient se tramer derrière l’arrachage de milliers d’arbres dans la zone protégée des jardins du Hevsel début mars. Pourtant, le terrain dans la vallée du Tigre appartient à l’université Dicle. Il faut dire que ces arrachages auraient eu lieu avec l’accord du ministère des eaux et forêts que personne ne soupçonne d’être sous la coupe de la cemaat. L’objectif serait d’y laisser place nette à la construction de logements de luxe, qui pourraient bien faire partie du « crazy project » pour Diyarbakir de Tayyip Erdogan, pour la plus grande joie de TOKI.

demirtas-hevsel-bahceleri-bir-gezi-direnisidir_Les bureaux de la rectrice ont assuré que l’arrachage de 7000 arbres n’étaient qu’une mesure préventive contre les incendies. Mais des étudiants se sont  relayés  et ont campé  sur place pendant plusieurs semaines pour éviter le retour des bulldozers, avec le soutien du BDP. Et processus de paix aidant, cette fois les forces de police se sont contentées de les observer. Un mouvement Gezi de Diyarbakir , sans   violences et qui  a mis fin à l’arrachage des arbres.

Mais l’Assemblée de Turquie vient d’adopter une nouvelle législation autorisant les grands travaux d’équipement (voies de communication, centrales électriques ou … bâtiments universitataires) dans les zones forestières protégées.

Un beau reportage en images sur ce mouvement ICI

Jeu dangereux à Lice – Diyarbakir : parti de Dieu (Hüda-par) versus nationalistes Kurdes.

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Les périodes de campagne électorale sont rarement exemptes de violences dans la région kurde. Dans la province de Hakkari notamment, les permanences de L’AKP sont régulièrement dynamitées (heureusement de nuit, quand les bâtiments sont vides). Il est probable qu’en cette période de cessez le feu sous fond de processus de paix elles soient davantage épargnées. Le parti gouvernemental devrait de son côté soigneusement éviter de contrarier l’électorat apocu.

 

C’est une période aussi où les esprits s’échauffent vite. Dernièrement à Van une visite électorale aux commerçants du centre-ville du candidat AKP a dégénéré : dans la Sanat sokak, (une rue où se trouvent de nombreuses terrasses de café) son comité a été hué et caillassé par des sympathisants BDP et a du se réfugier dans la permanence du parti toute proche. Cette violente altercation n’a pas fait de victime, mais aurait pu salement se terminer lorsque des coups de feu ont éclaté. Tirés en l’air par la police selon certains médias, par un « tireur non identifié »selon d’autres. Cela m’étonnerait qu’à Van on n’ait pas une petite idée de leur provenance. Cette rue est très fréquentée.

 vidéo ICI

Il faut dire qu’Osman Nuri Gülaçar le candidat AKP de Van est très controversé. Des sympathisants BDP m’en ont parlé comme un ancien du Hizbullah, une organisation islamiste sunnite honnie des sympathisants du PKK, dont la branche armée est responsable de centaines d’assassinats dans les milieux pro kurdes ( et pas seulement parmi eux) dans les années 90. Ce qui est certain c’est qu’en 1999 il a été arrêté lors d’une rafle contre une cellule d’Al Qaida et a passé plusieurs mois en prison avant d’être acquitté.  De plus des drapeaux du Hizbullah, qui vient de refaire son apparition sur la scène politique en fondant le parti Hüda-par,« parti de dieu » en kurde, ont été brandis lors de meetings AKP à Van.

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J’ignore quelle cuisine locale (voire transnationale dans cette province frontalière avec l’Iran)  a conduit au choix d’un tel candidat AKP dans une province qui n’a jamais été une place forte du Hizbullah, à la différence de Batman, Bingöl ou Diyarbakir, d’autant qu’il se présente contre le maire sortant BDP qui ne manque pas de popularité. « L’AKP l’a fait emprisonné, car il ne supportait pas un maire BDP compétent à Van » en avait déduit un de ses sympathisants quand il avait été victime d’une des rafles contre le KCK. Et cela m’étonnerait que les logements TOKI construits en hâte pour les sinistrés du tremblement de terre fassent la différence.

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Si son profil a de quoi attiser les tensions, rien de plus normal cependant qu’un candidat AKP fasse la tournée des commerçants du centre ville de Van où le parti d’Erdogan a des sympathisants : « Tayyip çok iyi » me déclarait l’un d’eux, nullement affecté apparemment par les révélations de corruption à grande échelle qui venaient de frapper le gouvernement AKP. Il faut dire qu’à Van, les petits trafics avec l’Iran font partie de l’économie locale.

 On peut s’interroger par contre sur ce qui a conduit le candidat d’Hüda-par à faire campagne près des commerçants de Lice, le 29 janvier dernier. Le« Hizbullah nouveau » (qui déclare avoir renoncé à toute forme de violence) n’a pas ouvert de permanence dans ce district de Diyarbakir, cœur du mouvement kurde : c’est là que s’est développé à la fin des années 70 le mouvement du PKK et que des décennies plus tôt était partie la révolte kurde de Seir Saïd, dans la République de Turquie naissante. Dans les années 90 le district l’a payé cher en villages vidés par l’armée. Comme Sirnak, la petite sous-préfecture avait même été bombardée en 1993. Le procès de ce crime de guerre vient d’être délocalisé de Diyarbakir à Eskisehir…à la demande des accusés comme d’habitude.

 

Aux élections le score du BDP à Lice atteint celui de Yüksekova dans la province d’Hakkari (province où Huda Par s’est bien gardé aussi d’ouvrir des permanences) : il dépasse 90%. Les 6% atteints par l’AKP ont du être obtenus grâce aux bulletins de vote des forces de l’ordre et de quelques fonctionnaires extérieurs à la région. Autant dire que le Hizbullah, même nouveau, y est exécré. Résultat : cette visite s’est soldée par une quinzaine de blessés, dont deux sérieux. Certes il faut se méfier de la couverture des événements par des médias soit pro PKK, soit islamistes. Mais il est difficile de croire Huda-par quand il affirme avoir reçu un accueil favorable des commerçants de Lice et que seuls des gençler (membres du mouvement de la jeunesse du parti, en réalité davantage liés au PKK qu’au BDP et très radicaux) s’en seraient violemment pris à eux. Les médias kurdes eux rapportent qu’au contraire, l’échange avec les commerçants aurait été vif et aurait vite dégénéré, ce qui me paraît plus plausible.

Le comité – qui venait de participer à l’inauguration d’un bureau de propagande dans le district voisin de Kulp –  était venu en force à Lice. Le convoi était composé d’une quarantaine de véhicules, dont une partie serait venue de villages korucus (gardiens de village) voisins. Et s’il est difficile de saisir qui a « dégainé » le premier, les militants islamistes avaient semble-t-il eux aussi de quoi en découdre (bâtons, couteaux..) comme lorsqu‘ils avaient débarqué à l’université de Dicle (place forte du mouvement kurde) au printemps dernier. C’est en tout cas ce qu’affirme le BDP.  Si l’on en juge aux blessés (qui ne seraient pas uniquement des militants d’Huda-Par) cette visite semble bien avoir dégénérée en bagarre entre deux groupes. Et même si ceux-ci se sont acharnés sur plusieurs véhicules du convoi, dont trois ont fini en flammes, les gençler n’étaient visiblement pas les seuls à participer à la rixe. 

Ces images de lynchage n’ont rien de glorieux, mais Huda Par devait certainement s’attendre à un tel accueil à Lice. N’importe qui connaissant un peu la région l’aurait prévu.

 vidéo (longue) ICI.

Les deux partis s’accusent mutuellement. Mais selon les Yüksekova Haber, le sous-préfet (kaymakam) de Lice aurait déclaré s’interroger sur ce qui a motivé la campagne d’un parti qui ne possède aucune permanence à Lice, visite dont il affirme ne pas avoir été informé. Cette fois, à la différence de ce qui s’était passé à l’université de Dicle, les forces de l’ordre ne s’en sont pas pris aux sympathisants BDP, ce qui a sans doute évité que les troubles prennent de l’ampleur.

Il est clair qu’en se manifestant ainsi à Lice, Hüda-Par, qui se présente dorénavant comme un parti islamiste pro kurde, défie le BDP. Il fait aussi parler de lui et prouve ainsi qu’il est à nouveau bien présent dans le paysage politique de la région, d’où il avait disparu après l’arrestation d’Öcalan. En 2000, le dirigeant de l’organisation qui avait bénéficié du soutien d’une partie de l’Etat (dit « profond ») contre « les terroristes du PKK » mais qui commençait à déranger, était tué par la police à Beykoz (Istanbul), les principaux dirigeants et des milliers de militants étaient arrêtés. Depuis, sa branche Menzil s’était contenté de maintenir un réseau associatif  ultra religieux : la commémoration de la naissance du prophète, organisée depuis 2010, attire plus de cent mille de personnes, qu’on aurait sans doute tort de considérer en bloc comme  sa base électorale potentielle : « Mes parents soutiennent le BDP. Mais ils y sont allés car ils sont très croyants », me disait une jeune femme de Diyarbakir.

C’est il y a un an, en décembre 2012, que le « parti de dieu » est devenu un parti politique, se donnant pour l’occasion un nom kurde, Hüda-Par. Quelques mois plus tard le processus de paix à peine «officialisé» par le discours d’Öcalan lu au Newroz de Diyarbakir, des militants débarquaient à l’université Dicle (autre place forte du PKK) où ils se confrontaient avec les étudiants nationalistes kurdes. Les gaz lacrymogènes avaient alors été balancés par hélicoptère sur ces derniers.

Ces jours là, dans leur lycée populaire des élèves étaient venus vêtus d’un salwar (pantalon kurde) noir, signe distinctif du Hizbullah et cela avait bardé dans la cour de récréation entre eux et des lycéens apocus, m’avait alors raconté des jeunes de Diyarbakir. Si le but de la descente à Dicle était de redevenir visible, c’était apparemment  gagné.

« Dans l’Est, le pouvoir est à ceux qui ont la force. Le PKK a cessé le feu, le Hizbullah montre la sienne » résumait un ami kurde.

Depuis les événements de Dicle en avril dernier, militants de Hüda-Par et apocus se sont affrontés à Cizre et surtout à Batman, ancien fief du Hizbullah, en novembre dernier, où un sympathisant BDP a été tué par balles par un militant de Hüda-par, arrêté depuis. Et les gençler s’en prennent  régulièrement aux permanences du parti islamiste à titre de « représailles ».

Aux souvenirs violents des années 90, s’ajoute en effet la situation au Kurdistan syrien, Rojava, où les groupes armés proches du PKK, les YPG, se confrontent avec des groupes islamistes affiliés à El Qaida (Al Nostra et surtout ISIS). Or, les médias turcs ont révélé l’existence de circuits de recrutement de combattants pour la rébellion sunnite à Bitlis, Bingöl, Diyarbakir, Batman et surtout Adiyaman d’où plus de 200 jeunes auraient rejoint la rébellion syrienne. Hüda-par a beau affirmé qu’il n’y est pour rien et qu’il est favorable à un règlement politique du conflit, il en faudrait davantage pour convaincre les gençler.

Certes on est loin pour le moment de la situation de quasi guerre civile qui prévalait dans les années 90 dans des villes kurdes comme Batman, Diyarbakir ou Bingöl. Mais avec le lancement de la campagne électorale, les tensions pourraient se multiplier entre ces deux partis qui se détestent, d’autant que les fortes turbulences que traverse le pays ne sont sans doute pas complètement étrangères à tout ça.

Et à Van encore , dans le district de Gevas, les permanences de l’AKP et de Huda -Par viennent d’être la cible de coktails molotovs.

Violences et provocations : que s’est-il passé à l’Université Dicle de Diyarbakir ?

 

Le campus de l’université  Dicle de Diyarbakir en proie à de  véritables batailles rangées entre étudiants (sympathisants du PKK versus sympathisants du hezbollah turc – enfin kurde de Turquie plutôt) rapportait Today’s Zaman comme la plupart des médias turcs , des hélicoptères utilisés par les forces de l’ordre pour asperger les belligérants de gaz lacrymogènes, l’université Dicle à Diyarbakir était secouée de violences, les trois premiers jours de la semaine.

Il y a eu des dizaines d’arrestations et  7 blessés  officiels, dont un grave. En fait  sans doute bien davantage. Ce n’est évidemment pas sur les fleurs de colza que s’abattent les matraques des policiers de la photo, et celui (ou celle) qui reçoit les coups ne doit pas se relever en bon état. Mais les blessés lors de protestations évitent de se rendre à l’hôpital public à Diyarbakir. La police y ferait des descentes.

 

Mercredi la  situation était devenue  si alarmante que  les autorités ont décidé de fermer l’université jusqu’à la fin de la semaine. Assiste -t -on à un retour des années 70 quand étudiants d’extrême droite et d’extrême gauche allaient parfois  jusqu’à s’entretuer  ? Inquiètes de nombreuses personnalités  de la ville, politiques, représentantes  de la société civile ou responsables de médias, toutes tendances confondues,  ont appelé les étudiants  au calme.

 

Pourquoi un tel déchaînement de violence  ? Selon Today’s  Zaman, tout aurait commencé à la suite d’une altercation qui aurait dégénérée  entre un groupe d’ étudiants sympathisants du hizbullah et  sympathisants du PKK. Ces derniers n’auraient pas toléré que les premiers distribuent des tracts  annonçant le programme de célébrations de la naissance du prophète. Il y aurait eu un blessé dans le groupe des hizbullah ce qui aurait donné lieu à des opérations de représailles et à l’escalade.

J’avoue que  l’article de Today’s Zaman  m’a paru un peu orienté. En effet les étudiants pro kurdes y sont  présentés comme  des sympathisants de « l’organisation terroriste PKK ». Alors que le journaliste préfère user de conditionnel pour parler des sympathies des étudiants religieux  avec le mouvement hizbullah (et même pour la relation de ce dernier avec le terrifiant JITEM, une unité non officielle de gendarmerie, responsable d’exactions au nom de la contre guerilla), oubliant surtout de rappeler que le hizbullah est un mouvement ultra violent, accusé de nombreux meurtres ciblés et d’avoir usé de tortures contre des nationalistes kurdes ou des militants de la gauche laïque.

Ils sont aussi suspectés d’avoir assassiné Gaffar Okkan le chef  de la police de Diyarbakir qui s’était un peu trop opposé à eux. Un chef de la police tellement apprécié dans la ville que plein d’enfants nés en 2001, l’année de son assassinat, portent son prénom.

Surtout l’article  n’explique  pas pourquoi il n’y a pas eu de telles confrontations entre étudiants plus tôt.  La naissance du prophète est pourtant célébrée chaque année.

Or, justement, il y a un mois un Diyarbakir, j’avais interrogé  les étudiantes qui m’avaient reçue sur  les relations qui régnaient  sur le campus  entre différents groupes (étudiants non kurdes venus de l’ouest, sympathisants AKP..). La réponse était claire  » A l’université de Diyarbakir, les violences sont avec les forces de l’ordre, pas entre étudiants« 

« Avec les islamistes de la « Cemaat » (communauté de Fetullah Gülen)  on se dit « selam » (bonjour) et ça s’arrête là » m’avait expliqué une étudiante en master de droit. Une distance courtoise qui se marque dans l’espace .Dans les amphi de droit  – et pas de raison que ce soit différent dans les autres – les vatansever (nationalistes kurdes)  s’intallent à droite de la chaire du professeur, la « Cemaat » au centre, et les indifférents à gauche, près des fenêtres ». Mais le mur n’est  pas infranchissable. Un (e)  étudiant(e) de la cemaat préférera souvent  s’assoir près d’un « sympathisant du PKK » plutôt que d’une personne du sexe opposé !

Bref, pas de sympathie entre religieux (pro AKP)  et nationalistes kurdes( BDP), mais rien non plus  qui suggère l’intolérance anti  religieuse  évoquée  par l’article de Today’s Zaman. Certes,  si le mouvement kurde se méfie  du mouvement fethullah, il ne suscite pas la même haine que le hizbullah.  Mais de ces derniers il n’avait pas été question. J’en déduis qu’ils devaient se faire assez discrets sur le campus

J’ignore évidemment ce qui s’est réellement passé, mais la version que le journal Bianet vient de présenter me parait  plus convaincante. Selon ce journal, ceux qui  avaient tenté de distribuer des tracts  sur le campus n’étaient pas des étudiants, mais un groupe d’ individus extérieurs à l’université. Et ils ne se  seraient pas contentés de distribuer des tracts.  Ils  auraient aussi lancé des slogans hostiles au PKK. Ce serait aussi des éléments extérieurs qui peu après auraient attaqués des étudiants pro kurdes avec des bâtons et des couteaux  dans le bâtiment du département de sciences de l’éducation où ils s’étaient réfugiés (7 blessés).

Un comportement pour le moins étrange en cette période d’ouverture de négociations de paix entre le gouvernement turc et le PKK . Des négociations  qui ne plaisent  bien sûr pas à tout le monde.  Des provocations étaient attendues.

Parmi ceux dont elles ne doivent pas faire l’affaire, il y a notamment l’Iran. Or c’est là que se sont réfugiés  les fondateurs du Hizbullah, lorsqu’il ont  été libérés de la prison où ils avaient échoué. En effet la justice avait mis une telle diligence à juger ces assassins, qu’elle a du finir par les libérer.

De plus  depuis que la Turquie a accueilli un radar américain dont la fonction principale est de la surveiller, l’Iran et le PKK respectent un  cessez le feu . Or il est probable que certaines  branches de  l’organisation ne sont pas très chaudes non plus pour suivre les directives du leader Öcalan.

Évidemment, c’est loin d’être suffisant  pour en déduire  que les étudiants qui se confrontaient sur le campus  de Dicle sont manipulés par  Téhéran. Ce qui est certain, c »est que tout cela sent les provocations à plein nez.  Et l’article de Today’s Zaman est bien d’accord avec ça.