Des milliers de touristes kurdes irakiens prennent le bus pour des vacances-shopping en Turquie.

Touristes kurdes irakiens, passagers de la compagnie Best Van

Ces dernières semaines  des dizaines de milliers de réfugiés surtout kurdes yézidis ( mais des Chrétiens et des Turkmènes aussi ) ont franchi, le plus souvent  clandestinement, la frontière entre l’Irak et la Turquie, le peu d’argent qui leur restait après avoir tout perdu servant alors à payer les passeurs.  Mais d’autres flux de voyageurs, beaucoup moins misérables, entrent aussi en Turquie rapporte Hürriyet.

Des milliers de  touristes kurdes (et sans doute turkmènes) irakiens la franchissent aussi  chaque jour, en toute légalité cette fois.  Et ils seraient nombreux à passer par  le poste frontière de Habur en autobus, selon  le journal qui rapporte que  900 passagers sont transportés chaque jour par les deux compagnies (turques) qui desservent la Turquie.

J’‘ai déjà testé ce moyen de locomotion pour me rendre de Diyarbakir  à Erbil. Et il n’y avait pas beaucoup de touristes parmi les passagers. Il s’agissait pour la plupart  d’ouvriers et de petits entrepreneurs kurdes (ou turcs) de Turquie.  Ces derniers auraient sans doute privilégier l’avion…s’il existait une ligne Diyarbakir/Erbil. Mais faute d’aéroport international dans la principale  métropole kurde de Turquie, une escale par Istanbul est obligatoire. En gros pour se rendre à environ  450 kms de là, ceux qui s’y rendent en avion font un détour de plus de…2000 kms. Le billet d’avion commence à devenir très onéreux.  Et dans le style voyageur/ pollueur ont doit difficilement mieux faire.

Il est probable qu’en période de vacances scolaires, le pourcentage de touristes kurdes parmi les passagers transportés par ces firmes d’autobus augmente. Mais cela m’étonnerait qu’ils remplissent leurs bus.

Le prix du billet (90 $ pour un aller Erbil – Istanbul ) est attractif, surtout pour ceux qui voyagent en couple ou en famille. Mais ils seraient  loin d’être des touristes fauchés. Ils  disposeraient la plupart du temps  d’au moins 10 000 $ pour un  séjour moyen d’une dizaine de jours selon l’article.  Un joli budget petites vacances  de nouveaux riches.  Mais si je ne doute pas que beaucoup d’entre eux dépensent des sommes pareilles pendant leurs petits séjours,, cela m’étonnerait quand -même  qu’ils constituent  la majorité des touristes du Kurdistan irakien en Turquie.

Cela étant même  à 180 $ l’aller retour, ces voyages sont devenus hors de portée de tous ceux qui ne vivent que de leur salaire de fonctionnaire – apparemment, il y aurait quelques petits abus. Dernièrement le journaliste Kamal Chomani révélait sur son compte Twitter que 4500 fausses retraitées des…peshmergas (un « corps » très  peu féminisé pourtant)  venaient d’être radiées des listes des pensionnées.Pour certaines de ces « fausses ex héroïnes » du Kurdistan , la pension devait surtout servir d’argent de poche pour le voyage à Istanbul.

Pour les vrais fonctionnaires, par contre c’est la crise. Cela fait des mois que par mesure de rétorsion Bagdad  ne verse plus leurs salaires. Ils se retrouvent donc sans revenus alors que les prix ont flambé depuis mi- juin avec l’interruption du trafic routier avec Bagdad et l’arrivée en masse de réfugiés. Ceux qui peuvent s’offrir des petites vacances shopping à Istanbul, sont ceux ne la sentent pas passer.

Évidemment avec 10 000 $ en poche pour la semaine, on doit pouvoir s’offrir de chouettes hôtels et de bons restaurants à Istanbul. Mais c’est surtout aux emplettes que cette somme rondelette est destinée. Et comme les touristes tahitiens qui prenaient d’assaut les lignes aériennes Papeete Los Angeles  pour aller faire leur shopping « à Los », au retour ils doivent avoir un sacré paquet de kilos de bagages. On comprend donc que pour ces touristes-shopping, l’autobus qui accepte beaucoup plus de bagages présente des avantages.

Et tous les touristes du Kurdistan irakiens ne  se rendent pas à Istanbul. A Urfa, ils ont remplacé les pèlerins iraniens qui faisaient étape à Balikli göl lorsqu’ ils se rendaient au mausolée de Zeynep en Syrie. Pour la plus grande joie des commerçants et hôteliers de la ville : les pèlerins iraniens appartenaient surtout aux classes modestes et ne dépensaient donc presque rien. Ils sont aussi  nombreux à se rendre sur les plages de la région de Mersin. Pour ces destinations touristiques, le bus n’est pas seulement beaucoup moins cher que l’avion, il est aussi plus pratique…quand on ne s’y rend pas avec sa voiture.

Le journaliste qui a rédigé l’article avait du pour sa part se rendre en avion d’Istanbul  à Erbil, s’il y est allé.  Il parle de 25 heures pour effectuer ce trajet en autobus !  C’est sans doute ce qui lui a été dit à l’agence, mais il aurait du vérifier. En effet, c’est la durée qu’il m’avait fallu pour me rendre d’Erbil …à Diyarbakir.  Et les pauvres passagers qui continuaient jusqu’à Istanbul (des ouvriers turcs ) avaient encore plus de 20 heures de trajet devant eux. Certains étaient en route depuis Bagdad. Autant dire qu’ils n’allaient pas souvent se reposer près de leur famille, le temps que durait leur chantier.

Certes, le passage au poste frontière de Habur avait  « exceptionnellement »duré 15 heures. Mais  selon les passagers qui étaient coutumiers de ce trajet, une telle attente n’était pas si exceptionnelle que cela. Ils avaient même vu pire. Et par les temps qui courent, je crains même qu’elle ne soit même la norme. Au moins, ils ont pu peut-être gagner en 8 ou 9 mois, en bossant sous des chaleurs torrides, la somme que certains touristes voyageant sur les mêmes lignes dépensent en quelques jours.

A mon avis, il doit falloir compter plutôt autour de 40 heures de trajet pour un trajet Istanbul – Erbil en autobus à 90 $. Mais j’avoue que je n’ai nulle envie de le tester, du moins pas le trajet direct. En flânant en chemin et en prenant une semaine pour m’y rendre, là je veux bien. Et j’attends surtout qu’un poste frontière soit enfin ouvert entre Hakkari et Suleymaniye. Cela fait longtemps qu’il est en question, cela va peut-être finir par arriver.

A un poste de contrôle sur la route entre Van et Hakkari, un  « komandan » turc, sans doute mal luné, m’a un jour accusée d’être passée kaçak (clandestinement) du Kurdistan irakien en Turquie, tout ça car il n’arrivait pas à retrouver le  dernier tampon d’entrée sur le territoire turc parmi les dizaines que comportent mon passeport. Mais ce n’est pas le genre de petit jeu auquel je me risquerais. Et du coup, le détour obligatoire pour se rendre de Dohouk à Hakkari prend du temps .

Et pour les camions, cela doit commencer à faire cher la tonne de frêt transporté.  3 camions d’aide pour les réfugiés yézidis sont partis hier de Yüksekova.  Entre trajet et formalités douanières, ils vont certainement mettre plusieurs jours à arriver à destination.

Après 6 jours de shopping non stop dans les centres commerciaux d’Istanbul, ce doit être assez reposant, ces 40 heures de bus. Cela étant, ces touristes dont le budget de la semaine de vacances dépassent 10 000 euros c’est surtout sur les lignes régulières Erbil/ Suleymaniye – Istanbul qu’on doit les croiser. Quitte à ce qu’ils reprennent l’avion le mois suivant pour aller chercher la petite robe qui ne logeait pas dans la valise.

 

 

C’est Urfa qui accueillait les routiers otages de l’EIIL alors que près de là les djihadistes se déchaînent (Kobanê)

Routiers TIR arrivée Urfa

Le 3 juillet a été un beau jour pour Celahattin Güvenç le nouveau maire AKP d’Urfa, Et  pas seulement car venait d’être officialisée, deux jours plus tôt, la candidature de Recep Tayyip Erdogan à la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire de la République turque. Ce soir là, toutes les chaînes de télévision turques étaient braquées sur Urfa.  C’est là qu’atterrissait l’avion de la THY qui ramenait les 31 routiers retenus en otage depuis le 9 juin près de Mossoul, par des jihadistes d’ ISIS/ EIIL (ou par des tribus alliées).

Outre probablement une rançon (qui s’élèverait à 50 000 $ par camion) et peut-être d’autres arrangements, les ravisseurs ont aussi mis la main sur les 28 camions citernes et sur leur cargaison en mazout. Un joli butin, alors que les affrontements qui font rage pour le contrôle de la raffinerie de Baji qui ravitaille le Nord du pays a provoqué une grave pénurie d’essence. A Mossoul, c’est ISIS/ EIIL qui dorénavant contrôle sa distribution. Et leurs véhicules ne sont pas du genre à consommer du 4 litres/100.

Les chauffeurs routiers auraient été enlevés car leur firme (une firme de Gaziantep) n’aurait pas versé sa taxe habituelle aux rebelles jihadistes selon des témoignages de routiers. Cet enlèvement a sans doute aussi un lien avec l’enlèvement du personnel du consulat turc de Mossoul le surlendemain, même s’il s’agit peut-être de groupes de ravisseurs différents. On peut au moins s’interroger sur le fait qu’après cet « avertissement », les autorités turques n’aient pas décidé d’évacuer au moins les femmes et les 3 enfants de leur consulat. Mais la libération des routiers est peut-être de bon augure en ce qui les concerne.

camion citerne Irak

 J’espérais qu’aucun routier n’avait perdu son gagne pain dans cette éprouvante expérience Un camion citerne étant encore plus onéreux qu’un semi-remorque, je pensais qu’il n’y avait pas d’indépendants parmi eux. Je me trompais. Hanifi Aslan, un père de 6 enfants était ce qu’on peut appeler un « faux indépendant » (routiers propriétaires de leur camion, contractuels pour une grosse firme). Ce routier d’Urfa avait épargné pendant 25 ans pour devenir propriétaire du camion sur lequel les jihadistes ont mis la main. Et il s’est probablement endetté pour le faire.  J’ignore s’il est prévu de le dédommager, mais il n’en est question nulle part. Et il y en a sans doute d’autres comme lui.

H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion
H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion

Ces routiers de l’international (GR – grande route dans le langage routier) sont bien peu rémunérés (environ 1000 euros) pour le métier de dingue qu’ils font. Un boulot très dangereux en plus : 80 d’entre eux ont été tués sur les routes irakiennes depuis l’invasion américaine. Je parlerai peut-être de leurs conditions de travail dans un prochain billet – l’avantage de ne pas voyager comme un(e) privilégié(e), c’est qu’on rencontre d’autres voyageurs dont des routiers. Mais il suffit de voir les images qui ont été divulguées de leurs familles pour comprendre que l’or noir c’est pour d’autres, pas pour ceux qui risquent leur peau et usent leur santé à le transporter.

routiers TIR otages Mossoul  retrouvailles famillesRoutiers TIR otages ISIS retrouvailles familles photo Evrensel

Les infos du soir du 3 juillet montraient les images émouvantes des retrouvailles avec les familles qui les attendaient en compagnie de Monsieur le maire d’Urfa sur le tarmac de l’aéroport. Celles-ci n’étaient sans doute pas toutes là d’ailleurs. En apprenant leur libération, beaucoup avaient fait le trajet jusqu’au poste frontière de Silopi ( à 6 heures de route d’Urfa) pensant qu’ils arriveraient par là, ce qui semblait logique, d’autant que certains routiers sont originaires de la province frontalière de Sirnak (les autres sont surtout d’Urfa et de Mardin), comme la majorité des chauffeurs de TIR qui font le trajet avec l’Irak.

Mais après une première étape au camp de réfugiés pro PKK de Marmur, les ex otages ont été conduits à Erbil où un avion de la THY spécialement affrété les a conduits à Urfa après une escale à Ankara.

Les familles avaient sans doute été d’abord averties de leur libération par les routiers eux-mêmes. Certains ont communiqué régulièrement pendant leur détention avec leurs proches via leurs téléphones portables, très certainement avec l’accord tacite de leurs ravisseurs (même si le « discours officiel » affirme le contraire). C’est par les médias turcs que j’étais au courant de ces échanges téléphoniques. Les ravisseurs devaient donc l’être aussi.

Cette tolérance devait participer à une stratégie de communication, qui va de pair avec les témoignages d’ex-otages qui affirment avoir été plutôt bien traités malgré des conditions de détention très éprouvantes. Suite à des bombardements(ou peut-être à des changements de ravisseurs) leur lieu de détention a changé plusieurs fois et les températures pouvaient dépasser les 50 degrés, alors que les conditions sanitaires étaient plus que précaires (ça m’étonnerait qu’il y avaient des douches dans ces lieux de détention). Un routier a du être hospitalisé le jour de sa libération, à la suite d’une crise cardiaque.

Mais ils ont vite su que leurs vies n’étaient pas menacées, leur ravisseurs leur ayant affirmé qu’ils ne feraient aucun mal à d’autres « Musulmans », ce qu’il faut traduire par Sunnites. Heureusement qu’il n’y avait pas d’Alévis ou d’Alaouites parmi eux, quand on sait le sort que ces bons musulmans réservent aux Shiites dans la province de Ninive : plus de 200 Turkmènes shiites y auraient été massacrés en un mois. 200 000 ont fui la province.

Leurs ravisseurs ont tenté de les distraire par des lectures du Coran. Mais les cigarettes des fumeurs n’ont pas été confisquées, selon un routier témoignant pour Siverek.com Et heureusement ils auraient été dispensés du jeûne de Ramadan à cause des températures. Cela étant, après cette expérience ceux qui témoignent n’ont pas l’air d’être très enthousiastes pour repartir pour l’Irak. On les comprend.

 Routiers TIR otages repas Urfa

Ce n’est certainement pas pour raccourcir le temps de trajet des routiers originaires d’Urfa que le retour en avion a été privilégié : pour ceux originaires de Mardin et surtout de Silopi , cela l’a rallongé. Ils ont du reprendre la route, heureusement après s’être restaurés d’un copieux repas d’iftar (rupture de jeûne) pour arriver chez eux peu avant le lever du jour.

Celahattin Güvenç maire AKP d'Urfa accueille les routiers ex otages
Celahattin Güvenç maire AKP d’Urfa accueille les routiers ex otages de l’EIIL

Ce choix répondait peut-être aussi à d’autres impératifs, mais il est probable que l’accueil des ex otages sur le territoire turc par une mairie AKP a été privilégié. Or la mairie de Silopi ( et de la province de Sirnak) est BDP (pro kurde). De plus sur un tarmac il est plus aisé de contrôler le comité d’accueil : les caméras ont pu ainsi s’attarder sur un tayyipci de l’assistance qui manifestait bruyamment son enthousiasme et sa reconnaissance pour Recep Tayyip Erdogan et qui aurait peut-être été plus difficile à dénicher à Silopi où le BDP l’a emporté avec 80 % des suffrages. Et puis avec le maire marasli d’Urfa les médias ont pu continuer à parler de « routiers turcs », alors qu’ils doivent tous être Kurdes ou Arabes.

Urfa frontière Suruç ISIS EIIL
Urfa frontière syriene (Kobanê) ;en 2 jours plus de 3000 tirs de mortiers. Début juillet 2014

Espérons pour les routiers d’Urfa libérés qu’ils ne résident pas sur une zone frontalière avec la Syrie, notamment dans le district de Suruç, s’ils veulent prendre un peu de distance avec l’ambiance de Mossoul. L’image donne une idée du climat sur cette frontière.

De l’autre côté l’ l’EIIL/ ISIS se déchaîne depuis le 2 juillet contre le canton kurde syrien de Kobanê (Rojava). Et depuis qu’elle a mis la main sur l’armement de l’armée irakienne à Mossoul, l’organisation islamiste est bien mieux armée. Le danger est tel que les différentes factions kurdes rivales (YPG et KNC) combattraient cette fois ensemble. Des dizaines de combattants kurdes des YPG (dont au moins un jeune originaire d’Urfa/Suruç et une jeune femme de Erzurum/ Karayazi) ont été tués en une semaine. L’EIIL aussi aurait subi de lourdes pertes. Des villageois ont été massacrés. Des villages se sont vidés de leurs habitants qui ont fui pour le chef lieu (120 000 habitants) ou vers la Turquie . Enfin ceux qui n’ont pas pris les armes. 9 de ces gros bourgs sont maintenant occupés par l’EIIL/ISIS

Siverek eau électricité coupé photo Siverekgençlik
Villageois de Siverek en quête d’eau.

Espérons aussi pour eux qu’ils ne font pas partie des administrés de la province (à Siverek par exemple) comme ceux d’autres provinces (comme à Silopi) qui ont eu la bonne surprise de découvrir que TEDAS, la compagnie d’électricité (privatisée depuis un an) responsable de nombreuses coupures dans toute la région la nuit électorale du 30 mars, venait de leur couper l’eau et l’électricité pour Ramadan. Ce qui là encore pourrait leur rappeler leurs conditions de détention : à Urfa aussi les chaleurs sont caniculaires en juillet.

On est assez loin de la belle image de la Turquie idéalisée par les reklam de Ramadan, que j’avais présentée dans un billet, il y a quelque  temps déjà.

Celahattin Güvenç maire AKP Urfa accueil TIR otages Mosul
Le maire AKP d’Urfa en compagnie de familles des routiers libérés (3 juillet 2014)

Pour monsieur le maire d’Urfa la nuit du 3 juillet et l’accueil des routiers a été une trêve bienfaisante. Mais cela  gronde dans sa province (les commerçants d’Urfa privés d’électricités sont ravis). Heureusement la chaîne de TV pro gouvernementale qui divulguait les belles images de retrouvailles s’était bien gardé de profiter de l’occasion pour donner la parole à ses administrés mécontents ou inquiets.

Avoir ces braves combattants jihadistes comme voisins, ce doit être de moins en moins rassurant. Et ISIS/EIIL contrôle déjà la frontière à Akçakale (province d’Urfa) et à Karkamis dans la province voisine de Gaziantep. Les postes frontières sont fermées, mais les déplacements clandestins  ne seraient pas  interrompus selon des journalistes présents sur place. La frontière reste de fait ouverte aussi pour les YPG : des blessés sont soignés à l’hôpital de Suruç. Mais si  Kobanê tombe,  c’est presque toute la frontière syrienne avec la province d’Urfa qui sera entre les mains de l’EIIL .

Urfa : la colère d’Osman Baydemir, état d’urgence à Ceylanpinar

viransehir permanence AKP en flammesCe n’est pas le calme après la tempête, en Turquie. Aux fortes tensions de la campagne électorale succèdent celles des lendemains d’élection où accusations de fraude et contestations des résultats se sont multipliées. A Istanbul et surtout Ankara où le résultat est très serré entre AKP et CHP, le dépouillement s’est poursuivi pendant plusieurs jours.

Avec ces lendemains d’élection, les médias qui s’étaient focalisés pendant la campagne sur le « vote de confiance » à Tayyip Erdogan et les deux principales métropoles du pays, semblent réaliser que les enjeux sont aussi locaux dans une élection municipale. Fraude ou non, cela n’aurait sans doute pas changé grand chose au score général (44 % pour l’AKP). Par contre, cela a pu donner un petit coup main pour faire tomber certaines municipalités dans l’escarcelle AKP, là où des résultats étaient serrés.

Alors que la confiance n’était déjà pas au rendez-vous, les coupures d’électricité qui ont plongé une partie du pays dans l’obscurité lors du dépouillement n’ont évidemment pas arrangé les choses.

Taner Yildiz le chat est entré

Dès le 1er avril Taner Yildiz, le ministre de l’énergie avait déniché les coupables de ces actes de sabotage. Mais c’est à croire que son intention était de lancer la mode du poisson d’avril en Turquie, même si c’est à un autre animal que son nom risque de rester associé: il révélait en effet qu’un chat aurait pénétré par effraction dans les transformateurs, à la même heure, dans la moitié des provinces du pays. Un gang de chats drôlement bien organisé.

Les coupures ont été si nombreuses qu’il fallait bien fournir une explication et difficile d’accuser un état parallèle ou l’action malveillante d’une puissance étrangère, alors que l’AKP est le principal vainqueur de ces élections. Ceux qui ne demandent qu’à croire l’ont sans doute avalée (en évitant de trop penser à ce qu’ils avalent).

Il a encore quelques années ce sont les partis qu’on interdisait en Turquie, le parti kurde surtout. En 2008 une procédure avait même été lancée pour interdire l’AKP, sans que cela ne chagrine beaucoup l’électorat kémaliste. Depuis une réforme constitutionnelle a rendu la démarche moins aisée. Mais cette vieille habitude d’interdire les partis de « traîtres » explique sans doute qu’un ministre puisse balancer cette histoire de chat sans que son propre électorat ne s’émeuve aussi.

Qui a coupé l'électricité  30 mars 2014 Turquie Birgün

Naturellement les médias d’opposition et les réseaux sociaux, toujours aussi malveillants, se sont déchaînés. Le journal BirGün a révélé les noms des compagnies d’électricité dont les transformateurs auraient été l’objet une invasion le 30 mars au soir. La compagnie MERAM à Istanbul (où la rive européenne avait été plongée dans l’obscurité) propriété du groupe Cengiz Alarko, heureuse bénéficiaire de gros marchés publics comme celui du troisième aéroport d’Istanbul, fait partie du lot. Ahmet Cengiz, son PDG a été mis en examen dans les affaires de corruption qui ont frappé le milieu AKP depuis le 17 décembre. Il n’a peut-être pas fait exprès de laisser la porte ouverte aux chats, mais une victoire AKP à Istanbul doit arranger ses petites affaires.

A Hasankeyf, dans la province de Mardin, la bourgade a été plongée dans l’obscurité juste en fin de dépouillement, alors que le BDP devançait l’AKP de quelques voix. Après une plongée dans l’obscurité, le résultat était inversé. Un hasard, alors que la construction d’un barrage hydroélectrique doit noyer ce qui est un des plus beaux sites archéologiques du Kurdistan turc est déjà entamée.

En bleu gris les municipalités BDP
En bleu gris les municipalités BDP

Le BDP, le parti kurde, qui n’intéressait pas beaucoup pendant la campagne, est aussi le grand vainqueur de cette élection. Apparemment, c’est lui qui récolte le plus les dividendes du processus de paix. Il ne se contente pas de conforter ses positions en conservant les 8 provinces qu’il dirigeait déjà : Diyarbakir, Tunceli, Igdir, Batman, Van, Siirt Sirnak, Hakkari. Il a aussi conquis 3 provinces AKP : Mardin Bitlis et Agri, ainsi que de nombreux districts. Toutes les provinces frontalières avec l’Iran et l’Irak (et avec leurs territoires kurdes) sont désormais entre les mains du parti kurde. Et la province de Mardin est frontalière avec la Syrie (et certains districts de Rojava, les districts kurdes syriens autonomes). Heureusement, que le parti kurde n’a pas emporté Urfa !

Est-ce ce qui tracasse le gouvernement AKP ? En tout cas il n’a pas l’intention de céder Agri, où le résultat a été serré (250 voix d’écart). La commission électorale locale a autorisé 15 fois le recompte des voix, et à chaque fois le BDP en est sorti vainqueur (même si bizarrement, l’écart s’est amenuisé entre chaque recompte, à l’avantage de l’AKP). On peut peut-être croire à Rize ou Maras que c’est une bonne façon de relancer le processus de paix, mais à Agri, c’est la colère. Et ça ne devrait pas s’arranger : le scrutin vient d’être annulé. Retour aux urnes le 1 juin.En attendant bonjour l’ambiance.

agri-ohal-bolgesi-oldu

A Ahlat (Bitlis), il a suffit de recompter les voix 4 fois pour faire passer la victoire du BDP à l’AKP ! 

Pas de recompte des voix par contre quand c’est le BDP qui conteste une victoire AKP, comme à Gevas (Van),  Hasankeyf (Batman) ou Birecik et Ceylanpinar dans la province d’Urfa. Du coup les victoires ont été célébrées dans toute la région, mais la rue s’y embrase aussi.

Ceylanpinar protestations avril 2014

Et c’est à Urfa que ça barde le plus fort. Osman Baydemir, le candidat BDP n’a finalement emporté que 30 % des suffrages contre le gouverneur Celahattin Güvenç (61%) Certes, il a doublé les résultats du BDP, mais je m’attendais à ce qu’au minimum il frôle les 40 %.

De toute évidence, l’AKP a mis le paquet pour assurer son emprise sur la province. Un gouverneur-candidat, aussi peu charismatique soit-il, ne présente pas seulement l’avantage d’assurer d’être un maire fidèle serviteur de l’État. Il a aussi à sa disposition les moyens de cet État, ce qui peut être utile, entre autre quand on cherche à se faire des alliés.

A l’échelle des districts, le résultat est éloquent : le parti kurde a réussi à conquérir Halfeti et Bozova (qui était la seule municipalité AKP) et il conserve Viransehir (où les voix ont aussi été recomptées à la demande de l’AKP) ainsi que Suruç. Mais l’AKP qui ne dirigeait qu’une municipalité de district a remporté tous les autres. Les autres partis comme le SP (qui dirigeait 3 municipalités) ont été laminés. Siverek, la citadelle Bucak est tombée: le maire sortant Ali Murat Bucak (Parti Démocrate) n’obtenait  que 29 % des voix.

Şanlıurfa_districts

Et surtout le district de Ceylanpinar a dorénavant une municipalité AKP, ce qui ne peut que faire l’affaire des autorités. Le district kurdo (2/3) -arabe (1/3)  situé sur la frontière syrienne est mitoyen du district kurde syrien  de Serekaniye.

Mais Ismail Arslan, le maire sortant BDP accuse l’AKP de fraude électorale massive, (annulations et destructions de bulletins favorables au BDP, et même votes d’étrangers. C’est une rumeur qui court en Turquie que des réfugiés syriens auraient obtenu la nationalité turque afin de prêter main-forte à l’AKP. J’ignore jusqu’à quel point elle est fondée, mais ce n’est sûrement pas le rêve de la grande masse des réfugiés de devenir l’enjeu de querelles intérieures.)

Urfa Ceylanpinar AKP mendereatilla

Le BDP accuse le maire élu Menderes Atilla d’être proche de la fraction syrienne Al Nusra, affiliée à El Qaida. Le maire dément et assure que tous ses amis syriens sont des braves résistants de  l’ASL. Et  il faut dire que  le combattant syrien de la photo a une tête de méchant tellement parfaite, que cela en  devient presque suspect.

menderes atilla chanteur syrienCe chanteur syrien en visite à Urfa serait lui aussi un membre d’Al Nusra selon les médias.

Le riche homme d’affaires arabe  est un transfuge du Parti Démocrate sous l’étiquette duquel il était déjà candidat pour la municipalité en 2009 (il avait obtenu 36 % des voix, contre 44 % pour le BDP, loin devant l’AKP- 14%) Et le parti de Tansu Ciller est connu pour être celui des coups foireux  et, dans l’est du pays pour ses liens avec la contre guérilla. Son frère aîné Mehmet Atilla a été maire du district entre 1983 et 1994.

Et comme dans toutes les guerres, il y a aussi des profiteurs de guerre dans ce conflit. Même si les beaux textiles venus discrètement de Syrie ont disparu du marché d’Urfa, des activités de contrebande bien plus lucratives doivent être florissantes.

Ceylanpinar Atilla Menderes garde rapprochée

Combattants d’Al Nusra comme l’affirment certains médias ou gros bras de çete de Ceylanpinar  le nouveau maire s’y balade avec des types armés :  des korucus (protecteurs de village)  selon  des  sites kurdes.

Dès l’annonce des résultats, la colère des sympathisants du parti kurde explosait Et depuis une semaine l’état d’urgence est instauré à Ceylanpinar  où les journalistes ne sont pas les bienvenus :  le journal Evrensel fait état de plusieurs garde à vue.  Les élus du BDP non plus.

ceylanpinar Atilla Menderes sacrifice chameau

Atilla Menderes a fêté sa victoire en sacrifiant un chameau devant la mairie, ce qui n’est pas vraiment une coutume républicaine. Pas de quoi non plus instaurer  un climat plus serein, d’autant que cela barde fort juste de l’autre côté de la frontière entre combattants djihadistes  et YPG kurdes.

Urfa Birecik protestations  enfant blessé

Colère de la rue aussi à Viransehir et à Birecik. Un garçon de 15 ans y a perdu un œil, comme d’habitude à cause d’une grenade lacrymogène lancée malencontreusement à tir tendu.

Viransehir permanence AKP détruite avril 2014

Les permanences AKP sont particulièrement visées. Celle de Viransehir a été 2 fois la proie des flammes.

Baydemir colère Urfa image Urfa Haber

Osman Baydemir est resté discret (au moins médiatiquement) pendant plusieurs jours. Mais quand l’avocat s’est remis à parler, c’est un véritable réquisitoire qu’il a prononcé pour dénoncer la fraude, massive selon lui, à Urfa et «les pires élections de toute l’histoire de la République. « Et de toute la Turquie, c’est à Urfa qu’elles ont été les pires (karanlik = obscures) a-t-il ajouté. «Le soir des élections, la province a été plongée dans l’obscurité pendant 5 heures. Et ceux qui ont coupé l’électricité ne sont pas des chats à quatre pattes, mais des animaux à deux pattes ! ». « Les sacs de scrutin ont été ouverts dans tous les bureaux de vote. Au moins 60 % des urnes sont arrivées descellées. Pas un seul bureau de vote n’a été épargné par la fraude. » « C’est la police qui a transporté une grande partie des sacs électoraux. A Urfa, de A jusqu’à Z, l’État avec sa puissance a été au service d’un seul camp ».

Virahsehir bulletins électoraux BDP brûlésUrfa bulletin de vote trafiqué

Ces bulletins électoraux en faveur du BDP ont-ils été brûlés à Viransehir ou à Ceylanpinar? Certitude : cela s’est passé dans la province d’Urfa.

« On veut faire d’Urfa l’arrière cour de la Syrie, mais la guerre en Syrie n’est pas notre guerre. » a poursuivi Baydemir. Et alors que le BDP s’était bien gardé d’utiliser comme arme électorale l’armada de vidéos compromettantes pour le pouvoir balancées sur You Tube, il rebondit sur la dernière vidéo mise en ligne pour avertir : « Si un missile tombe sur les terres de cette province, ce n’est pas le régime syrien qu’il faudra accuser, mais le ministre Faruk Celik (député d’Urfa) et le Secrétaire du MIT (services secrets turcs) », c’est à dire Hakan Fidan, qui est aussi le principal artisan du processus de paix.

On saura dans les semaines à venir ce qu’il va advenir de ce processus de paix. Ce qui est certain c’est que la question kurde va être à nouveau au cœur de l’actualité de Turquie. Les Kurdes exigent que des négociations officielles soient instaurées, (voir les propos de Pervin Buldan sur IMC le 4 avril dernier) La sulfureuse question syrienne aussi. Mais elles sont liées, comme le montre la situation à Ceylanpinar.

En attendant le BDP a déposé un recours en annulation du scrutin de Ceylanpinar et de Birecik (ainsi que d’Hasankeyf). Réponse attendue de la haute commission électorale ( YSK ) le 10 avril.

Outre le scrutin d’Agri  la commission  a annulé celui de Güroymak (Bitlis ) remporté par le BDP et de Yalova (6 voix d’avance pour le CHP) sur la mer de Marmara, toujours à la demande de l’AKP. Par contre elle vient de rejeter définitivement le recours déposé par le CHP pour Ankara. Si elle accède aux demandes du BDP, ce sera une surprise et une grande première en Turquie.

Le 10 :  la demande d’annulation du scrutin de Ceylanpinar est rejetée.

 

 

« Tu es un policier ou un ours ? »: grosse colère à Sanliurfa.com

Ceylanpinarda_Muhabirimize_Polis_Dayagi-URFA Photo Sanliurfa com

Les titres provocateurs, ce n’est pas trop le genre des Sanliurfa.com. Ce quotidien en ligne régional est d’habitude bien plus modéré. Sa couverture de la campagne électorale à Urfa était assez équilibrée, peut-être plutôt AKP, mais sans ostentation. Les polémiques c’était plutôt dans les yorum (commentaires) qu’elles se déchaînaient, ceux-ci pouvant être pires que ceux d’un article du Figaro.fr traitant de la Turquie, mais moins « pensée unique ». Le site est consulté par tous.

Mais dimanche changement de ton avec ce titre détonnant « Polis misin, maganda mi ? », qu’on peut traduire par « Tu es un policier ou un ours ? ». Qualifier un policier d’ours, cela ne semblera sans doute pas bien violent à un lecteur parisien, qui y verra un flic renfrogné, mais sans doute brave homme au fond, comme les gentils nounours de nos petits, ou les familles ours de nos livres d’enfance.

Mais à Urfa (et c’est vrai ailleurs en Turquie), il n’est pas recommandé de traiter son voisin d’ours (et encore moins de maganda) C’est que les « nounours » n’y ont pas trop cours, par contre  les ours on connaît, même s’ils ne doivent pas être légion dans la province d’Urfa. On peut en croiser c’est sûr dans les montagnes de Bitlis. Et c’est une rencontre qu’il vaut mieux éviter.

Un ours est un animal sauvage, qui vous saute à la gorge sans crier gare et sans savoir pourquoi, par bestialité. Traiter une personne de « maganda », c’est donc la qualifier d’imbécile mal dégrossi et brutal .

Si les Sanliurfa.com usent d’un terme aussi peu courtois que « maganda » envers un policier, c’est que la rédaction n’a pas apprécié le traitement infligé par ce flic – un policier en civil et ses petits copains – à un de leur journaliste Adnan Celik. Leur confrère était allé couvrir les événement à Ceylanpinar, un district de la province où ça chauffe depuis le soir du 30 mars. L’état d’urgence y a même été instauré : toute manifestation y est strictement interdite. C’est lors d’un contrôle d’identité, la nuit,dans une rue de la bourgade qu’il a fait cette vilaine rencontre. Et ses blessures ressemblent bien à des griffures.

Je suis un peu surprise que l’identité des journalistes locaux (et même des autres) soit un mystère pour des policiers de la province et qu’ils aient besoin de vérifier l’identité d’un journaliste d’un des journaux locaux.

Dans ce district frontalier avec la Syrie et surtout avec Serekaniye, un district kurde autonome, où jusqu’au 30 mars la municipalité était BDP, l’AKP l’a emporté, avec quelques dizaines de voix d’écart et dans des conditions très contestées par le parti kurde, qui demande l’annulation du scrutin. Les sympathisants BDP sont en colère et les journalistes ne sont pas les bienvenus, même ceux des Sanliurfa.com semble-t-il donc. C’est dire l’ambiance qu’il règne à Urfa depuis que le gouverneur Celahattin Güvenç est devenu le maire de la grande municipalité, s’il devient risquer d’y rendre compte aux lecteurs des Sanliurfa.com, de ce qu’il se passe dans leur province.

Le même jour c’est l’éditorialiste Emre Uslu, qui en prenait pour son grade sur le site. Lui qui affirmait, comme je le rapportais dans le précédent billet, qu’il existait un accord secret entre l’AKP et le PKK qui devait abandonner Urfa à Baydemir, n’a pas manifesté beaucoup de gêne quand on a vu le résultat de cet accord (le gouverneur Celahattin Güvenç, candidat AKP, élu avec 60 % des suffrages). Difficile de savoir ce qui s’est vraiment passé à Urfa le soir des élections, mais une chose est certaine, Erdogan n’avait pas du tout l’intention d’en faire cadeau au parti kurde.

Osman Baydemir, le maire de Diyarbakir à la conquête d’Urfa

osman  baydemir candidat urfa 2014

Il y a quelques mois, lorsque j’avais annoncé à des copains kurdes de France qu’Osman Baydemir ne serait pas candidat à la mairie de Diyarbakir, ils avaient cru que je fabulais. Comment le très populaire maire de la plus grande municipalité kurde pourrait-il être ainsi écarté ? Inimaginable. Mais comme Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde venait de déclarer que le parti présenterait une candidate à Diyarbakir, il m’avait semblé assez évident que ce ne serait pas Osman Baydemir.

Effectivement, c’est Gülten Kisanak la candidate BDP à la mairie de Diyarbakir, le centre du mouvement kurde. Le BDP/HDP est le parti qui a déjà le plus d’élues et il joue à fond la carte de la parité, ce qui change des autres partis, toujours aussi machos. Une femme (originaire je crois de Bingöl) est aussi candidate à la municipalité d’Hakkari, où elle est déjà quasi assurée d’être élue, même si personne ne l’y connaît.

Le parti n’aime pas les notables, et le turn over est presque systématique à la tête des municipalités kurdes. Cela étant, il sait aussi se montrer pragmatique. Ainsi, Bekir Kaya, le maire de Van (qui a passé une partie de son mandat en prison, il est vrai ) est candidat à sa propre succession, comme cela avait le cas pour Osman Baydemir aux municipales de 2009. Difficile alors d’écarter un maire aussi adulé par le peuple.et qui avait réussi à séduire même des membres du parti pourtant opposés à l’origine à sa candidature : « J’étais en faveur d’un candidat plus politique. Mais je dois dire que c’est un bon maire », me disait l’un d’eux en 2009. La candidature de Gülten Kisanak doit sans doute lui convenir d’emblée.

J’avais provoqué l’enthousiasme de jeunes apocu, qui me déclaraient ne pas reconnaître Erdogan comme leur « basbakan » – le nôtre c’est Apo – en leur proposant « Et Osman Baydemir, comme chef de gouvernement ? » – « Ne kadar güzel ! » (comme ce serait bien!). Ils m’avaient révélé certains secrets de cette popularité : «Il sait parler au peuple. Et il n’hésite pas à se déplacer dans les quartiers pour  expliquer ce qui va changer, quand de nouveaux équipements sont programmés ».

Mais alors qu’il reste très populaire dans la diaspora, à Diyarbakir par contre son éclat a un peu pâli. Usure du pouvoir, en cette fin de second mandat, ou rumeurs sciemment distillées, difficile de savoir. Mais son départ n’a pas été une surprise. Et certains pensent que le parti a fait d’une pierre deux coups en l’envoyant briguer la mairie d’Urfa.

En effet, c’est la province frontalière d’Urfa que Baydemir doit cette fois conquérir. Et là, il ne suffit pas d’avoir été désigné par le parti pour l’emporter. Dans cette province multiculturelle à la population majoritairement kurde, mais aussi arabe et turque, le mouvement kurde est loin d’être aussi puissant que de la province voisine de Diyarbakir. Le poids des clans (asiret), et sans doute plus encore des confréries religieuses (tarikat) y est fort et le parti d’Erdogan, qui a obtenu 65 % des suffrages (17 % pour le BDP) aux législatives de 2011, avait présenté plusieurs cheikh sur sa liste.Mais Baydemir est sans doute la seule personnalité BDP à pouvoir réussir cette prouesse.

Son premier atout est d’abord sa gestion de la municipalité de Diyarbakir, bien meilleure que celle de ses prédécesseurs. Et au moins la province est épargnée du mauvais goût AKP, comme ce projet de parc d’attraction au doux nom d’Urfaland à Bozova (on se croirait au Kurdistan irakien!). Baydemir pour sa part a déclaré qu’Halfeti était à Urfa ce que Bodrum est à Mugla, et promet d’y développer le tourisme..sans promettre d’en faire un Halfetiland (ou un Apoland)

Urfaland Bozova çatak  AKP

Sa réputation d’élu proche du peuple, lui permet aussi de surfer sur l’image d’élus AKP corrompus. Pour sa première visite électorale, il s’est rendu à Balikligöl en utilisant..les transports en commun ! (ce qui lui aura permis au moins de vérifier que les municipalités AKP sont bien récompensées : les minibus de la ville sont flambants neufs. Et de faire la UNE dans les médias).

Baydemir emprunte l'autobus municipal Urfa

Baydemir, que l’on sait pratiquant, doit bien avoir des soutiens au sein des réseaux religieux.En tout cas il les a courtisés pendant sa campagne (des prières accompagnent alors les remerciements sur son compte Twitter)

Osman Baydemir rencontre les croyants Urfa

Surtout il dispose d’atouts qui avaient aussi permis à Esat Canan d’apporter son troisième député BDP à la province d’Hakkari, en ralliant au BDP des villages de clans korucus (protecteurs de village), en juin 2011. En effet, il ne bénéficie pas seulement de la confiance d’Öcalan, il entretient aussi d’excellentes relations avec Barzani, le président du Kurdistan irakien. Or, même dans les villages korucus on se sent souvent plus d’affinités avec l’héritier de Mustafa Barzani qu’avec l’Etat kémaliste. Et les cas de villages korucus ralliés au BDP se sont multipliés ces dernières années. Les jeunes villageois massacrés par les bombes de F16 en décembre 2011 venaient aussi de villages korucus.

Ainsi c’est de Siverek, que le candidat BDP a lancé sa campagne, avec une cérémonie réconciliant deux grandes familles du clan Izol, déchirées depuis la lutte fratricide entre villages pro et anti PKK (là aussi il y a eu des prières).

bdp-ve-izol-asireti-yemekte-bulustu

Certains affirment que  cette fois c’est le clan Bucak (divisé lui aussi) dans son entier qui aurait rallié le BDP…Une information non confirmée, mais les Urfa Haber  font régulièrement état de ralliement au BDP de clans kurdes, comme l’asiret Ciriç, de muhtars de village ou de membres de l’AKP, 

 Mais dans le reste de la province la population n’est pas uniquement  kurde. C’est donc un Kurdistan multiculturel où toutes les cultures auront leur place que prône le candidat BDP, qui s’est exprimé en arabe lors de meetings. Ainsi dans ses tenues, il a soigneusement évité les signes extérieurs trop évidents de kurdicité : quand il le porte, son pusi (étoffe à motifs kurdes) reste discret. Il lui préfère la cravate, ou comme le fait Erdogan, l’écharpe de l’équipe de football locale, verte et jaune, les couleurs du BDP (un coup de chance ou du destin). Sur la camionnette de propagande, son portrait apparaît à côté de celui de Leyla Akça sa colistière qui porte le sage  foulard islamique (sur l’image pendant la campagne à Suruç) Et on le voit souvent porter la main à  son cœur, la pose électorale d’Erdogan. ..A Urfa « Basbakan, c’est moi »…

Baydemir Haci Ahmet Kaya ziyaret

Osman Baydemir et sa colistière Suruç

 En tout cas celui-ci lui a peut-être fourni un bon coup de main en désignant ..le vali (préfet) de la ville, un terne technocrate turc originaire de Maras, comme candidat AKP. « Erdogan sait ce qui est bien pour Urfa », me disait aussi un de ses admirateurs. Mais on sentait que le candidat n’excitait pas son enthousiasme. Il votera pour Recep Tayyip Erdogan, comme le répète la chanson de propagande des camionnettes électorales AKP, sur laquelle l’image du candidat apparaît en second plan, dans l’ombre du leader, bien davantage que pour le vali. A Urfa, c’est encore plus vrai que dans le reste du pays, où le scrutin municipal a pris la forme d’un référendum pour ou contre Tayyip Erdogan.

Celalettin Güvenç AKP meeting Erdogan  Urfa.Là, le vali a le droit d’être sur la photo.

Mais le vrai candidat c’est lui, avec le soutien des deux chanteurs les plus célèbres de la région : Siwan Perver et Ibo.  Urfa élection Erdogan Siwan Perver Ibo

Fakibaba, l’actuel maire d’Urfa, espérait bien pouvoir briguer un troisième mandat pourtant. Il a été écarté. Il faut dire qu’après un premier mandat sous l’étiquette AKP, il avait eu le culot de se présenter en indépendant aux élections de 2009 et de battre à plate couture le candidat AKP. Après un passage par le Saadet Parti (religieux) il avait fini par revenir à l’AKP (c’est sans doute plus confortable, si on veut continuer à être une municipalité choyée par l’État), mais cela n’a pas suffit pour obtenir l’ investiture.

« Ben Siverkli, yani Urfaliyim »(je suis de Siverek, je suis d’Urfa) bref, moi je suis d’ici, a été le premier slogan de campagne du candidat Baydemir par opposition  à l' »étranger » de Maras, on ne peut plus candidat de l’état (un préfet!). Et une de ses premières visites a été pour le jovial quoique amer Fakibaba et qu’on reconnaît au premier coup d’œil comme originaire d’Urfa.

baydemir et Fakibaba photo Urfa Haber

Celalettin Güvenç, le candidat préfet, a bien fait quelques efforts pour paraître Siverekli lui aussi – quoiqu’en l’occurrence serait plutôt arabe de Harran – mais je ne sais pas s’ils l’ont trouvé convaincant à Urfa.

Celalettin Günes meeting en ampagne Urfa

Emre Uslu est allé jusqu’à affirmer dans Todays Zaman qu’Erdogan avait choisi son candidat dans le but d’offrir Urfa au BDP, province qu’il qualifie d’« acquise à l’AKP », faisant semblant d’oublier la victoire de Fakibaba devant le candidat AKP en 2009 ou que l’AKP n’est à la tête que d’une des autres municipalité (ilçe) de la province (Bozova). Le BDP et le SP (religieux) en administrent chacun 3, Harran est MHP (extrême droite), Halfeti, la terre natale d’Öcalan,  CHP et à Siverek c’est comme d’habitude un Bucak le maire, toujours sous l’étiquette DP, le parti de Tansu Ciller. Difficile de parler de province « acquise », malgré l’excellent score des dernières législatives.

Surtout on peut sérieusement douter que le chef du gouvernement soit prêt à abandonner une province aussi stratégique au BDP, même avec Baydemir à sa tête. La province possède une frontière de plusieurs centaines de kilomètres avec la Syrie. Elle est proche d’Alep et frontalière avec la région de Kobani et de Serekaniye des cantons de Rojava (Kurdistan syrien) qui viennent de déclarer leur autonomie sous la houlette du PYD (une branche du PKK) et région harcelée par ISIS, une faction pro Al Qaida, que la Turquie a longtemps été accusée de favoriser (ce ne serait plus le cas ces derniers mois). Et la province voisine de Mardin, qui présente la même caractéristique est quasi assurée de passer au BDP. Est-ce vraiment le rêve de l’AKP de voir se constituer un Kurdistan turc frontalier avec le Kurdistan syrien (Rojava), dirigés par 2 branches du PKK  ?

villes kurdes syrie

A ceux qui ne l’avait pas encore remarqué, la petite dernière d’une série de vidéos, digne celle-ci d’un scénario de la fameuse dizi (série) Kurtlar Valisi, et si scandaleuse que la Turquie a bloqué l’accès à You Tube, a montré l’importance du conflit syrien (et des nouveaux rapports de force dans toute la région) dans le turmoil intérieur turc.

Comme à Hatay, Gaziantep ou Mardin c’était impossible de l’ignorer à Urfa. On estime 200 000 le nombre de réfugiés syriens dans la province de 1,4 millions d’habitants, ce qui n’est pas sans bouleverser son équilibre socio-économique. Les réfugiés qui « acceptent d’être payés pour une bouchée de pain » font concurrence à la main d’œuvre locale (travail agricole saisonnier, hôtellerie, déjà peu payés). Les habitants d’Urfa se plaignent aussi des prix des loyers qui ont explosé. Autre conséquence, alors que comme partout ailleurs dans la région elle régressait, la polygamie est en recrudescence. Donner parfois de très jeunes filles en mariage comme kuma, peut malheureusement parfois être un comportement de survie pour les réfugiés (pas seulement en Turquie). Parallèlement les divorces ont explosé dans cette province (900 en 2013) où ils étaient exceptionnels.

L’équilibre ethnique de la province en est aussi vraisemblablement modifié. En tout cas, selon une enquête, les ¾ des 10 000 réfugiés recensés dans la ville seraient de langue arabe, contre ¼ de langue kurde. Heureusement, la question des réfugiés n’est pas devenue un enjeu électoral,mais on sait à Urfa que si le conflit s’envenime encore, le flux continuera.

Surtout, on y connaît les risques qu’il n’y déborde de la frontière : régulièrement des villageois frontaliers sont les victimes collatérales des heurts entre factions ennemies. La politique syrienne d’Erdogan risque de lui coûter cher dans la région. C’est peut-être ce qui explique le (relativement) peu d’affluence lors de son meeting, que ses supporters désertaient en masse pendant son discours, bannières repliées (au point que j’ai même cru qu’il avait préféré ne pas venir et faisait une vidéo conférence !), peut-être car ils connaissaient déjà par coeur son discours sur « les ennemis de la nation ».  On était bien loin des masses du  photomontage diffusés par les médias pro gouvernementaux.  Apparemment, l’affluence était bien supérieure pour Newroz. Mais  l’importance des foules aux fêtes ou meetings n’est pas un indicateur fiable de vote.

Une image du Newroz  de Bozova

newroz Borzova UrfaEt le scénario d’intervention envisagée de l’armée turque en Syrie, révélé par la vidéo du 28 mars ( pas authentifiée, mais les autorités parlent d’acte d’espionnage,) ça a du réjouir à Urfa ! Les 8 missiles balancés de Syrie par des agents des services secrets turcs dont il est question, c’est dans leurs champs qu’ils devraient tomber.

Les talents de diplomate de Baydemir lui ont permis par contre en décembre dernier d’avoir été le médiateur, avec Leyla Zana, d’un accord, certes à minima et temporairement sans lendemain ( les Kurdes étaient les grands absents de Genève II) entre le PYD syrien et le courant proche du PDK de Barzani. Une prouesse, tant les relations sont tendues entre les frères kurdes ennemis. Ce qui pourrait changer. En effet face aux assauts d’ISIS, le PYD vient de demander le soutien du PDK, que jusqu’alors il refusait d’accepter. Quand il se présente comme le parti de la paix (baris), ce n’est pas seulement du processus de paix (sureç) à quoi Baydemir fait allusion. La pacification entre mouvements kurdes c’est primordial pour l’avenir des territoires kurdes.

Bref, la grande municipalité (Büyüksehir) d’Urfa pourrait bien constituer une des grandes surprises des élections. Enfin, une surprise essentiellement pour l’extérieur de la région. La victoire du BDP ne me surprendrait pas. Elle pourrait s’ajouter à celles d’autres municipalités AKP que le BDP peut conquérir comme Mardin (Ahmet Türk s’y présente en indépendant, affilié BDP) , Bitlis,  ou Agri. Ce qui est déjà certain c’est que la campagne de Baydemir va y faire exploser le score du BDP (17, % au dernier scrutin) et s’il reste insuffisant pour conquérir la mairie, il aura déjà pris ses marques pour les prochaines législatives. Mais on n’en est pas là…Réponse le soir du 30 mars.

En attendant quelques images d’une campagne électorale intense :

Passage obligatoire à Balikligöl..quand on y nourrit les poissons, on prononce aussi un vœu.

Baydemir Urfa Balikli göl

Nombreuses visites aux commerçants du centre ville, qu’il faut convaincre que c’est la paix que sa victoire promet, pas les fermetures de commerces en signe de protestation (assez fréquentes dans les villes BDP). Et pour la mise en valeur du patrimoine historique même non islamique,  on peut faire confiance au maire de Diyarbakir.

Osman Baydemir Urfa vieux marché

Ici à des commerçants arabes du çarsi apparemment.

Baydemir Urfa commerçants arabes

Le candidat du peuple partage le repas du peuple (ici ouvriers du BTP)

Osman Baydemir ouvriers sofrasi Urfa…et n’hésite pas à mettre la main à la pâte, lui aussi : brochettes de foie (cigeri kebab), délicieuses servies avec des branches de persil et menthe fraîche comme à Urfa.

Osman Baydemir sis cigerin  Urfa

Le candidat AKP  son truc c’est le döner. Mais il faut reconnaître qu’il est quand-même moins doué dans le cabotinage. (à mon avis seul un Erdogan des premiers temps aurait été capable de  rivaliser avec Baydemir ).

Celattin Günes candidat AKP Urfa

Là, il en fait peut-être un peu trop. Mais cela va peut-être rallier à lui les soudeurs de la province. (ils sont nombreux sur les chantiers d’Istanbul et le BDP met des bus gracieusement à la disposition de ceux qui veulent rentrer pour voter).

Osman Baydemir Urfa soudeur

Dans la robe chipée à monsieur le président du barreau, l’avocat Baydemir est plus convaincant.

Osman Baydemir Urfa barosu.

Image de meeting à Halfeti …

Osman Baydemir Urfa Halfeti

…Le Bodrum d’Urfa (moi je préfère Halfeti).

Halfeti Bodrum d'Urfa Baydemir

Le 30 : journée électorale à Urfa

Les bagarres lors des scrutins sont coutumières à Urfa où la gâchette peut être facile. Mais cette année cela y va fort. On comprend que la vente d’alcool  soit interdite les jours de scrutin et  que celui-ci se termine tôt (16h dans l’Est).

A Hilvan 6 morts et 14 blessés pour une querelle de muhtars (chefs de village ou de mahalle – quartier.). Les 2 candidats muhtars ont été tués. De vieilles querelles entre familles probablement.

3 blessés à Karaköprü (agglomération d’Urfa)

4 blessés à Siverek  (heurts entre korucus et sympathisants BDP)

9 blessés à Birecik

Violences entre sympathisants AKP /BDP et SP à Eyyubiye (pendant le dépouillement)

Des victimes aussi à Hatay, Erzurum, Batman ou Igdir encore pour des histoires de muhtar.

Plus tôt dans la journée (10.30) Osman Baydemir votait à Urfa (dans les locaux du lycée Anadolu)

osman Baydemir bureau de vote Urfa

Résultats:

Aux premières estimations (40% de bulletins dépouillés), l’AKP est largement en tête à Urfa.(grande municipalité)

Le BDP en tête  dans  plusieurs municipalités (ilçe)Bozova, Birecik, Halfeti, Viransehir et  Suruç,

Ailleurs dans la région :

Hakkari : Dilek Hatipoglu (BDP) en tête sans surprise.

BDP en tête aussi à : BitlisMardin (Ahmet Türk, indépendant) Van, Diyarbakir, Siirt, Sirnak, Cizre, Batman, Tunceli, Agri, Igdir

AKP en tête à:  Adiyaman, Mus, Bingol .

Mais les estimations sont contradictoires selon les agences. C’est la guerre des chiffres.

Coupures d’électricités à Urfa comme dans beaucoup d’autres provinces de Turquie pendant le dépouillement !

 

Newroz 2013 : la foule à Siverek, la neige (et la foule aussi) à Hakkari.


Cette fois les Urfa Haber n’ont pas escamoté son W à Newroz (comme la plupart des médias turcs (pas tous) continuent  de le faire, toujours aussi coincés malgré le processus de paix).  Et les images sont impressionnantes :  il y avait foule à Siverek pour fêter Newroz 2013.

La petite ville est certes  la patrie de Mehmet Uzun, de Yilmaz Güney (par son père) et de quelques autres célébrités kurdes. Mais ce doit être la première fois, que la fête en rouge vert jaune y attire une telle affluence.

Ahmet Türk, le député de Mardin avait fait le déplacement pour prêcher la bonne nouvelle.

Apo aussi était présent…enfin, son effigie

 

A Hakkari, qui l’a fêté un peu  tôt, il  neigeait pour Newroz. Cela n’a pas découragé la foule. Et comme d’habitude – processus de paix ou non – il y avait de l’ambiance !

A Yüksekova, 2 jours plus tard, le printemps s’annonçait par contre dans la province à en juger la tenue des filles….Mais il ne faut sans doute pas s’y fier. Il ne devait pas faire bien chaud. Mais au moins il ne neigeait pas.

Et comme on le voit sur la vidéo,  Öcalan était à l’honneur.

Il n’y a plus qu’à attendre sa feuille de route, jeudi 21 à Diyarbakir « Le peuple kurde et le peuple turc seront tous les deux gagnants » a annoncé Gülten Kisanak à Siirt, qui apparemment a toujours de la voix. Je ne sais pas comment elle fait, elle n’arrête pas les discours de meeting depuis le début du mois !

Il faut bien cela il faut dire pour que les Kurdes sympathisants du BDP  commencent à y croire à ce processus de paix . Je les ai trouvés  assez réservés,  Rien à voir avec l’enthousiasme du début de l’Acilim en août 2009. C’est vrai qu’il avait vite été douché. On comprend donc que cette fois, ils attendent de voir. Mais ça ne veut ne pas dire que cette fois ne sera pas la bonne.

En attendant :  Newroz piroz be ! (avec une pensée pour ceux qui le fêteront dans la cellule de leur prison, dans lesquelles il y devrait y avoir quelques halay et beaucoup d’espoir  quand-même)

Et j’ajoute une vidéo de Newroz à Van, qui a ouvert le bal le 17 mars, avec Ciwan Haco sur le podium.

 

 

 

 

 

 

 

 

Müslüm Baba a tiré sa dernière arabesk…

Un des princes  de la musique arabesk en Turquie vient de quitter définitivement la scène. Müslüm Gurses – Müslüm baba – est mort ce matin à l’âge de 59 ans. Et cette fois sa sortie est bien définitive. Il laisse des millions de fans orphelins.

Celui qui deviendra une des voix du peuple des gecekondus est né en 1953 dans un village du district d’Halfeti dans la province d’Urfa. La ville où est né  Ibrahim Tatlises  – qui a survécu à la tentative d’assassinat dont il a été victime, mais a cessé de chanter depuis. Les deux chanteurs urfali sont  issus l’un comme l’autre de familles modestes et ni l’un ni l’autre ne renieront jamais leur origine. Mais tandis qu’Ibo a adopté  un style de vie de nouveau riche flambeur et a défrayé  la chronique avec  ses frasques amoureuses ,  Müslum Gürses s’est distingué  par sa modestie affichée. En 1986 il épouse l’actrice Muhterem Nur, qui restera sa femme pour la vie.

Pour pouvoir survivre sa famille migrera  dans la ville d’Adana où le jeune Müslüm Aktas commencera très tôt à travailler comme tailleur puis cordonnier. Un destin partagé par des centaines de milliers d’Anatoliens qui désertent leurs villages et viennent peupler les gecekondus des grandes métropoles à l’aube des années 70.

Cette migration et la perte de son petit frère  marqueront ses chansons, pleines de larmes, de regrets (Gurbet)  et d’amours et destins (kader) contrariés.

C’est à Adana où il se fera remarquer dès l’âge de 14 ans en remportant une compétition musicale , qu’il débutera sa carrière en chantant dans des cabarets puis  comme chanteur à la radio Cukurova. C’est là aussi qu’il se choisit son nom de scène Müslüm Gürses et qu’en 1967, il  enregistre son premier single « Ovada Taşa Basma » (n’écrase pas les pierres de la plaine) Le succès est immédiat avec 300 000 disques vendus.

Il enregistrera ensuite des dizaines d’albums, vénéré par les uns, honni par les autres – notamment par les militaires putschistes  qui décréteront la musique arabesk interdite après le coup d’état de 1980.

Ce qui n’empêcha pas Müslüm Gürses de tourner dans son premier film Ağlattı Kader (Une destinée pleine de larmes) en 1984. Je conseille  à ceux qui souhaitent  saisir l’âme de la musique arabesk et n’ont jamais eu la chance de passer une partie de la nuit dans un gazino (un vrai, pas un machin pour touristes),  de visionner au moins les premières séquences.

Est-il à l’origine de l’expression effet « damar« ? En tout les cas dans les années 90 certains de ses fans ont pris l’expression au pied de la lettre. Ils iront jusqu’à s’auto- blesser  avec des rasoirs, durant les fameux « jiletli konseri« . C’est dire jusqu’où peut aller l’expression de l’émotion en Turquie.

Moins d’effet damar dans les années 2000 et une inspiration sans cesse renouvelée.

Ici en duo avec la grande chanteuse pop Sezen Aksu.