Jeu dangereux à Lice – Diyarbakir : parti de Dieu (Hüda-par) versus nationalistes Kurdes.

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Les périodes de campagne électorale sont rarement exemptes de violences dans la région kurde. Dans la province de Hakkari notamment, les permanences de L’AKP sont régulièrement dynamitées (heureusement de nuit, quand les bâtiments sont vides). Il est probable qu’en cette période de cessez le feu sous fond de processus de paix elles soient davantage épargnées. Le parti gouvernemental devrait de son côté soigneusement éviter de contrarier l’électorat apocu.

 

C’est une période aussi où les esprits s’échauffent vite. Dernièrement à Van une visite électorale aux commerçants du centre-ville du candidat AKP a dégénéré : dans la Sanat sokak, (une rue où se trouvent de nombreuses terrasses de café) son comité a été hué et caillassé par des sympathisants BDP et a du se réfugier dans la permanence du parti toute proche. Cette violente altercation n’a pas fait de victime, mais aurait pu salement se terminer lorsque des coups de feu ont éclaté. Tirés en l’air par la police selon certains médias, par un « tireur non identifié »selon d’autres. Cela m’étonnerait qu’à Van on n’ait pas une petite idée de leur provenance. Cette rue est très fréquentée.

 vidéo ICI

Il faut dire qu’Osman Nuri Gülaçar le candidat AKP de Van est très controversé. Des sympathisants BDP m’en ont parlé comme un ancien du Hizbullah, une organisation islamiste sunnite honnie des sympathisants du PKK, dont la branche armée est responsable de centaines d’assassinats dans les milieux pro kurdes ( et pas seulement parmi eux) dans les années 90. Ce qui est certain c’est qu’en 1999 il a été arrêté lors d’une rafle contre une cellule d’Al Qaida et a passé plusieurs mois en prison avant d’être acquitté.  De plus des drapeaux du Hizbullah, qui vient de refaire son apparition sur la scène politique en fondant le parti Hüda-par,« parti de dieu » en kurde, ont été brandis lors de meetings AKP à Van.

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J’ignore quelle cuisine locale (voire transnationale dans cette province frontalière avec l’Iran)  a conduit au choix d’un tel candidat AKP dans une province qui n’a jamais été une place forte du Hizbullah, à la différence de Batman, Bingöl ou Diyarbakir, d’autant qu’il se présente contre le maire sortant BDP qui ne manque pas de popularité. « L’AKP l’a fait emprisonné, car il ne supportait pas un maire BDP compétent à Van » en avait déduit un de ses sympathisants quand il avait été victime d’une des rafles contre le KCK. Et cela m’étonnerait que les logements TOKI construits en hâte pour les sinistrés du tremblement de terre fassent la différence.

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Si son profil a de quoi attiser les tensions, rien de plus normal cependant qu’un candidat AKP fasse la tournée des commerçants du centre ville de Van où le parti d’Erdogan a des sympathisants : « Tayyip çok iyi » me déclarait l’un d’eux, nullement affecté apparemment par les révélations de corruption à grande échelle qui venaient de frapper le gouvernement AKP. Il faut dire qu’à Van, les petits trafics avec l’Iran font partie de l’économie locale.

 On peut s’interroger par contre sur ce qui a conduit le candidat d’Hüda-par à faire campagne près des commerçants de Lice, le 29 janvier dernier. Le« Hizbullah nouveau » (qui déclare avoir renoncé à toute forme de violence) n’a pas ouvert de permanence dans ce district de Diyarbakir, cœur du mouvement kurde : c’est là que s’est développé à la fin des années 70 le mouvement du PKK et que des décennies plus tôt était partie la révolte kurde de Seir Saïd, dans la République de Turquie naissante. Dans les années 90 le district l’a payé cher en villages vidés par l’armée. Comme Sirnak, la petite sous-préfecture avait même été bombardée en 1993. Le procès de ce crime de guerre vient d’être délocalisé de Diyarbakir à Eskisehir…à la demande des accusés comme d’habitude.

 

Aux élections le score du BDP à Lice atteint celui de Yüksekova dans la province d’Hakkari (province où Huda Par s’est bien gardé aussi d’ouvrir des permanences) : il dépasse 90%. Les 6% atteints par l’AKP ont du être obtenus grâce aux bulletins de vote des forces de l’ordre et de quelques fonctionnaires extérieurs à la région. Autant dire que le Hizbullah, même nouveau, y est exécré. Résultat : cette visite s’est soldée par une quinzaine de blessés, dont deux sérieux. Certes il faut se méfier de la couverture des événements par des médias soit pro PKK, soit islamistes. Mais il est difficile de croire Huda-par quand il affirme avoir reçu un accueil favorable des commerçants de Lice et que seuls des gençler (membres du mouvement de la jeunesse du parti, en réalité davantage liés au PKK qu’au BDP et très radicaux) s’en seraient violemment pris à eux. Les médias kurdes eux rapportent qu’au contraire, l’échange avec les commerçants aurait été vif et aurait vite dégénéré, ce qui me paraît plus plausible.

Le comité – qui venait de participer à l’inauguration d’un bureau de propagande dans le district voisin de Kulp –  était venu en force à Lice. Le convoi était composé d’une quarantaine de véhicules, dont une partie serait venue de villages korucus (gardiens de village) voisins. Et s’il est difficile de saisir qui a « dégainé » le premier, les militants islamistes avaient semble-t-il eux aussi de quoi en découdre (bâtons, couteaux..) comme lorsqu‘ils avaient débarqué à l’université de Dicle (place forte du mouvement kurde) au printemps dernier. C’est en tout cas ce qu’affirme le BDP.  Si l’on en juge aux blessés (qui ne seraient pas uniquement des militants d’Huda-Par) cette visite semble bien avoir dégénérée en bagarre entre deux groupes. Et même si ceux-ci se sont acharnés sur plusieurs véhicules du convoi, dont trois ont fini en flammes, les gençler n’étaient visiblement pas les seuls à participer à la rixe. 

Ces images de lynchage n’ont rien de glorieux, mais Huda Par devait certainement s’attendre à un tel accueil à Lice. N’importe qui connaissant un peu la région l’aurait prévu.

 vidéo (longue) ICI.

Les deux partis s’accusent mutuellement. Mais selon les Yüksekova Haber, le sous-préfet (kaymakam) de Lice aurait déclaré s’interroger sur ce qui a motivé la campagne d’un parti qui ne possède aucune permanence à Lice, visite dont il affirme ne pas avoir été informé. Cette fois, à la différence de ce qui s’était passé à l’université de Dicle, les forces de l’ordre ne s’en sont pas pris aux sympathisants BDP, ce qui a sans doute évité que les troubles prennent de l’ampleur.

Il est clair qu’en se manifestant ainsi à Lice, Hüda-Par, qui se présente dorénavant comme un parti islamiste pro kurde, défie le BDP. Il fait aussi parler de lui et prouve ainsi qu’il est à nouveau bien présent dans le paysage politique de la région, d’où il avait disparu après l’arrestation d’Öcalan. En 2000, le dirigeant de l’organisation qui avait bénéficié du soutien d’une partie de l’Etat (dit « profond ») contre « les terroristes du PKK » mais qui commençait à déranger, était tué par la police à Beykoz (Istanbul), les principaux dirigeants et des milliers de militants étaient arrêtés. Depuis, sa branche Menzil s’était contenté de maintenir un réseau associatif  ultra religieux : la commémoration de la naissance du prophète, organisée depuis 2010, attire plus de cent mille de personnes, qu’on aurait sans doute tort de considérer en bloc comme  sa base électorale potentielle : « Mes parents soutiennent le BDP. Mais ils y sont allés car ils sont très croyants », me disait une jeune femme de Diyarbakir.

C’est il y a un an, en décembre 2012, que le « parti de dieu » est devenu un parti politique, se donnant pour l’occasion un nom kurde, Hüda-Par. Quelques mois plus tard le processus de paix à peine «officialisé» par le discours d’Öcalan lu au Newroz de Diyarbakir, des militants débarquaient à l’université Dicle (autre place forte du PKK) où ils se confrontaient avec les étudiants nationalistes kurdes. Les gaz lacrymogènes avaient alors été balancés par hélicoptère sur ces derniers.

Ces jours là, dans leur lycée populaire des élèves étaient venus vêtus d’un salwar (pantalon kurde) noir, signe distinctif du Hizbullah et cela avait bardé dans la cour de récréation entre eux et des lycéens apocus, m’avait alors raconté des jeunes de Diyarbakir. Si le but de la descente à Dicle était de redevenir visible, c’était apparemment  gagné.

« Dans l’Est, le pouvoir est à ceux qui ont la force. Le PKK a cessé le feu, le Hizbullah montre la sienne » résumait un ami kurde.

Depuis les événements de Dicle en avril dernier, militants de Hüda-Par et apocus se sont affrontés à Cizre et surtout à Batman, ancien fief du Hizbullah, en novembre dernier, où un sympathisant BDP a été tué par balles par un militant de Hüda-par, arrêté depuis. Et les gençler s’en prennent  régulièrement aux permanences du parti islamiste à titre de « représailles ».

Aux souvenirs violents des années 90, s’ajoute en effet la situation au Kurdistan syrien, Rojava, où les groupes armés proches du PKK, les YPG, se confrontent avec des groupes islamistes affiliés à El Qaida (Al Nostra et surtout ISIS). Or, les médias turcs ont révélé l’existence de circuits de recrutement de combattants pour la rébellion sunnite à Bitlis, Bingöl, Diyarbakir, Batman et surtout Adiyaman d’où plus de 200 jeunes auraient rejoint la rébellion syrienne. Hüda-par a beau affirmé qu’il n’y est pour rien et qu’il est favorable à un règlement politique du conflit, il en faudrait davantage pour convaincre les gençler.

Certes on est loin pour le moment de la situation de quasi guerre civile qui prévalait dans les années 90 dans des villes kurdes comme Batman, Diyarbakir ou Bingöl. Mais avec le lancement de la campagne électorale, les tensions pourraient se multiplier entre ces deux partis qui se détestent, d’autant que les fortes turbulences que traverse le pays ne sont sans doute pas complètement étrangères à tout ça.

Et à Van encore , dans le district de Gevas, les permanences de l’AKP et de Huda -Par viennent d’être la cible de coktails molotovs.

Newroz 2013 : la foule à Siverek, la neige (et la foule aussi) à Hakkari.


Cette fois les Urfa Haber n’ont pas escamoté son W à Newroz (comme la plupart des médias turcs (pas tous) continuent  de le faire, toujours aussi coincés malgré le processus de paix).  Et les images sont impressionnantes :  il y avait foule à Siverek pour fêter Newroz 2013.

La petite ville est certes  la patrie de Mehmet Uzun, de Yilmaz Güney (par son père) et de quelques autres célébrités kurdes. Mais ce doit être la première fois, que la fête en rouge vert jaune y attire une telle affluence.

Ahmet Türk, le député de Mardin avait fait le déplacement pour prêcher la bonne nouvelle.

Apo aussi était présent…enfin, son effigie

 

A Hakkari, qui l’a fêté un peu  tôt, il  neigeait pour Newroz. Cela n’a pas découragé la foule. Et comme d’habitude – processus de paix ou non – il y avait de l’ambiance !

A Yüksekova, 2 jours plus tard, le printemps s’annonçait par contre dans la province à en juger la tenue des filles….Mais il ne faut sans doute pas s’y fier. Il ne devait pas faire bien chaud. Mais au moins il ne neigeait pas.

Et comme on le voit sur la vidéo,  Öcalan était à l’honneur.

Il n’y a plus qu’à attendre sa feuille de route, jeudi 21 à Diyarbakir « Le peuple kurde et le peuple turc seront tous les deux gagnants » a annoncé Gülten Kisanak à Siirt, qui apparemment a toujours de la voix. Je ne sais pas comment elle fait, elle n’arrête pas les discours de meeting depuis le début du mois !

Il faut bien cela il faut dire pour que les Kurdes sympathisants du BDP  commencent à y croire à ce processus de paix . Je les ai trouvés  assez réservés,  Rien à voir avec l’enthousiasme du début de l’Acilim en août 2009. C’est vrai qu’il avait vite été douché. On comprend donc que cette fois, ils attendent de voir. Mais ça ne veut ne pas dire que cette fois ne sera pas la bonne.

En attendant :  Newroz piroz be ! (avec une pensée pour ceux qui le fêteront dans la cellule de leur prison, dans lesquelles il y devrait y avoir quelques halay et beaucoup d’espoir  quand-même)

Et j’ajoute une vidéo de Newroz à Van, qui a ouvert le bal le 17 mars, avec Ciwan Haco sur le podium.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ici Radio –Tatvan (Bitlis)

N’ayant pas de radio avec moi quand je voyage en Turquie, je n’ai pas pu écouter Radio Tatvan. Mais les petites radios locales, c’est sympa. Outre des plages de musiques, avec des chansons en turc ou en kurde et pendant la période ramadan des chants religieux , radio Tatvan  propose  des émissions qui s’intéressent au quotidien des  habitants de Tatvan, m’a dit Ilhan Karabulut qui la dirige avec l’aide d’un animateur.

Radio Tatvan émet depuis le milieu des années 90. Dans ces années là  plusieurs radios avaient été fondées à Tatvan, toutes fermées par les autorités. Celle –ci est la seule à avoir subsisté. Mais à l’époque ses fondateurs n’étaient pas vraiment rassurés.

La famille Karabulut édite aussi une  revue mensuelle, Bülten 13, dans lequel on apprend une foule de choses sur la province de Bitlis. Ilhan en est le rédacteur en chef, mais  plusieurs de ses frères collaborent à la rédaction des reportages.  Celui sur d’anciens villages arméniens de la région  a fait la une d’un des numéros.  Un sujet tabou, surtout dans l’Est, il y a encore une dizaine d’années.  Dans un autre  on  apprend qu’il existe une station de ski à Tatvan,  avec une vue magnifique sur les deux lacs de cratère du Nemrut Dag. Le Nemrut Dag  de Tatvan.

Sur les bords du lac de Van, le Büyük Selçuklu Otel (Ahlat)

Le lac de Van est ma région préférée en Turquie, même s’il y a beaucoup de régions que j’aime. Cela faisait longtemps que je voulais m’arrêter me détendre quelques jours dans l‘hôtel Selçuk à Ahlat (province de Bitlis) . Pour diverses raisons, ce n’est que l’été dernier que je l’ai fait. Et je ne l’avais pas regretté.

Il y a eu  une époque, où une « hanim efendi »ne prenait pas de chambre dans cet hôtel. Puis les choses et la clientèle ont changé. Mais les groupes de touristes sont arrivés. Pas toujours évident  d’y obtenir une chambre.

Mais l’année dernière, les cars de touristes se faisaient rares dans la région de Van . Et cet été cela doit être encore pire.Mais je présume que le festival d’Ahlat aura encore lieu  mi août et que pendant ces quelques jours l’hôtel sera complet.

Évidemment, on peut préférer les hôtels clubs avec piscine et « animations »…mais ceux qui suivent ce blog se doutent bien que ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.

Ahlat (photo anne guezengar)

Chambre avec vue. Je n’avais pas réussi à faire installer une table pour écrire sur le  balcon. La prochaine fois peut-être.

Selcuk otel Ahlat (photo anne guezengar)

Pour se baigner dans une eau où à cause de la forte teneur en sodium on flotte  et pour  avaler quelques romans, c’était ici. Calme assuré. Les turbe, les tombes Seljoukides et le petit musée d’Ahlat , je les avais déjà vus lors de précédents séjours à Tatvan.

Lac de Van (photo anne guezengar)Je ne m’en lasse jamais…..

 

Contrebande : mourir entre les frontières Turco- irano- irakienne.

chevaux en garde à vue Baskale

Partout où il y a des frontières, la contrebande est un gagne pain, souvent dangereux.  Les  contrebandiers de Van et Hakkari ne diffèrent  pas de ceux de Uludere ( Sirnak)  où 35 d’entre eux viennent d’être tués par des F16. La plupart n’avaient pas 20 ans , le plus jeune  en avait 12. Originaires du même village, ils étaient presque tous cousins. L’horreur au village.

Je publie  donc à nouveau ce billet, mis en ligne le 4 juin 2009 …un hommage à ceux qui se jouent des frontières.

Le voici :

Le 4 mai dernier, 74 chevaux ont été placés en garde à vue  à Baskale, entre Van et Hakkari. Ils transportaient clandestinement 15 tonnes d’essence depuis l’Iran tout proche. J’ignore quelles sont les modalités d’une garde à vue de chevaux et ce que sera le destin de ces pauvres animaux s’ils sont mis en examen, mais il s’agissait d’une grosse prise.

On ne trouve pas beaucoup de stations d’essence déclarées dans le coin. Et ce sont surtout les autobus qui s’y arrêtent. Les conducteurs de véhicules automobiles et les routiers s’approvisionnent  plus souvent dans une  « station clandestine » (la cour de pas mal de maisons) bien meilleur marché. On vous y fait le plein à l’aide d’un tuyau rudimentaire. J’ai même vu  mon minibus se détourner de la route principale pour aller faire le plein directement à un camion citerne garé dans un hameau. Ce n’est pas toujours sans risques. Un autre de ces minibus n’a pas réussi à nous conduire de Tatvan jusqu’à Van. Le chauffeur s’était plaint en plaisantant de la mauvaise qualité des marques françaises – son beau véhicule  Renault était tout neuf –  avant de reconnaître en riant que les problèmes venaient plus probablement de la  « kaçak benzin » en provenance d’Iran qu’il avait mise dans le réservoir.

Il faut dire que le litre d’essence est terriblement cher en Turquie. Ailleurs, quand on a des moyens limités, soit on évite d’utiliser la belle voiture qui montre le personnage important que vous êtes, soit on se débrouille autrement. J’avais été un peu surprise et pas très rassurée à Malatya de voir un ami installer une bonbonne de gaz – de celles qu’on utilise pour les gazinières – dans le coffre de la voiture. On allait rouler au gaz (sur des routes de montagne!). Je ne suis pas sûre que ces installations soient très conformes, mais ça a l’air de marcher parfois. Nous n’avons pas explosé en route.

Évidemment dans un coin où le nombre des forces de l’ordre est plus ou moins égal à celui des habitants, ce commerce hors taxes bénéficiait d’une certaine tolérance des autorités, jusque à l’arrestation de ces chevaux en tout cas. Difficile d’imaginer qu’elles soient les seules à ne pas l’avoir remarqué (et à ne pas en  profiter elles aussi).

Il semble que ça soit devenu moins toléré ces derniers temps, ce qui risque aussi d’asphyxier complètement une région où on ne trouve pas beaucoup d’emplois déclarés et dont l’agriculture a été en partie dévastée. Depuis des années de nombreux alpages sont interdits. Sans compter tous les villages rasés pour empêcher la guérilla du PKK de s’y ravitailler. Et avec la crise, les hommes ne trouvent plus non plus à s’embaucher sur les chantiers de l’ouest du pays.

Yakub isik, tué par soldats iraniens

Ce trafic procure de confortables revenus à certains. Mais c’est aussi une activité à risques pour beaucoup de gagne-petits. Il n’y a pas que dans le superbe film du réalisateur kurde iranien Bahman Ghobadi « Un temps pour l’ivresse des chevaux » – je l’ai vu au moins trois fois  – que les contrebandiers risquent leur peau. Il y a quelques jours un garçon de 18 ans s’est fait descendre par des soldats iraniens qui patrouillaient sur la frontière. » Bir ölüm daha », un tué de plus, dit le titre des Yüksekova Haber.

On risque aussi la prison. A Cukurca, un officier et un sous-officier se sont aussi fait prendre la main dans le sac. Parfois on y échappe en allant s’installer de l’autre côté de la frontière avec toute sa famille, dans le village de cousins. Les mariages avec des femmes kurdes iraniennes ou irakiennes sont courants. Et vice et versa, des femmes d’Hakkari ont épousé des gars de l’autre côté. Les conjoints appartiennent généralement aux mêmes clans.

Lors d’une kîna gecesi (nuit du henné) à Hakkari, un oncle ou le grand père de la fiancée avait raconté aux amis qui m’avaient entraînée au mariage, quelques unes de ses aventures d’ancien contrebandier et ses longues marches à pied à travers la montagne, jusqu’en Irak. Comme il parlait en kurde, je n’ai malheureusement pas compris. Il ne s’agit pas de cautionner les mafias et les gros trafics internationaux en tout genre, mais j’aime bien  les gars qui se jouent des frontières et de la réglementation. Il y a un goût pour la  liberté là dedans. Ils sont nombreux ceux qui ont du  la leur à des contrebandiers, qu’ils soient des Pyrénées ou des montagnes du Hakkarî.

La contrebande est une tradition dans cette région de hautes montagnes où 3 frontières  se chevauchent. Avant que la guerre des années 90 ne la ravage et réduise le cheptel, on la faisait  franchir en douce à des troupeaux de moutons qu’on allait vendre sur les grands marchés que la frontière, créée dans les années 1920, lors de la naissance de la République de Turquie, avait placés côté irakien. Ces trafics de moutons étaient la principale ressource de la région. Pendant les années de guerre, des troupeaux entiers pouvaient disparaître au cours d’une nuit. Un coup, c’était le PKK qui fauchait celui d’un clan ennemi ; un coup, c’était les autres qui fauchaient celui d’un village ou d’un agha (chef de clan) pro PKK. Mais la destination était la même. Les moutons se retrouvaient en Irak.

un temps pour l'ivresse des chevaux

Müge Anli : lecteur indigné…et commentaire supprimé autoritairement sur MON blog.

Bayram, un des lecteurs turcs de ce blog, n’avait pas apprécié lui non plus les commentaires racistes de l’animatrice Müge Anli, dont je parlais dans mon précédent billet. Comme il en a coutume, il avait souhaité partager son humeur par un commentaire.

Voici le commentaire en question.

« Je ne sais pas pourquoi mais on a envie de lui donner des baffes à celle-la.

J’ai vu l’extrait de cette émission. Malheureusement, les gens l’applaudissaient ».

Et voici  l’extrait de l’émission dont il est question. Même pas besoin de comprendre le turc pour comprendre qu’il s’agit d’une pétasse. Et si on le comprend, on comprend aussi que les propos tenus sont ignobles.

Mais ô surprise,  ce commentaire a été supprimé !  Je présume par les modérateurs du journal du Monde.  Supprimé d’office ! Et sans avoir la courtoisie de m’en avertir et de m’expliquer pour quelle raison. Sans d’ailleurs que je ne sache  QUI tient les ciseaux.

Que signifie ces manières  autoritaires ? Si j’ai laissé la fonction commentaire ouvertes, c’est bien pour favoriser l’échange avec mes lecteurs. Et ils sont modérés à priori, c’est à dire que nul commentaire ne peut être publié sans que je ne l’ai approuvé. Il n’est pas question  effectivement de laisser quelques (rares) lecteurs mal embouchés m’insulter, ou d’autres de profiter de mon blog pour exprimer leur racisme crasse

Mais j’estime avoir le droit – et les capacités –  d’en juger. Seulement si ce n’est pas  fréquent, heureusement ce n’est pas la première fois que ça arrive.

J’ai rédigé au moins une vingtaine de billets sur la liberté d’expression en Turquie. C’est donc un truc auquel je suis assez sensible. Et je n’apprécie pas du tout que la mienne – en l’occurrence mes relations avec mes lecteurs –  soit ainsi bafouée.

D’autant que cette suppression est grotesque.  On se demande ce qui a bien pu effaroucher le « cisailleur ». Est-ce le « on a envie de lui donner des baffes ?  » à cette pimbêche ?   Les  propos qu’elle a tenue sur ATV sont tellement ignobles que les familles des sinistrés, ce n’est pas de rencontrer des gens qui auraient seulement « envie de lui flanquer des baffes »  qu’ils lui prédisaient, si elle pointait son nez à Van.

 

 

 

L’animatrice Müge Anli « interdite de séjour » à Van, mais pas sur la chaîne ATV

Müge Anli, animatrice du programme « Kayip » (sorte de perdus de vue) n’est pas la seule pétasse à avoir fait étalage de son racisme crasse sur les chaînes de TV turques, le lendemain du séisme de Van.   La  présentatrice d’un journal TV de la chaîne Haber Türk a eu cette charmante formule par exemple : « Même pour Van, on est attristé ». Ils ont apprécié le « même » là bas…

Mais malgré les vagues « regrets » qu’elle a ensuite publiquement exprimés,  sans doute à la demande de la chaîne, c’est sur  la (fausse) blonde donneuse de leçon que se  focalise la colère des habitants de la région. Et pas seulement celle de ceux qui ont des petits frères « lanceurs de pierres », ou des grands frères,  grandes sœurs ou cousins dans la montagne. Tous ceux qui m’en ont parlé étaient furieux.

La vidéo de l’émission dans laquelle la bien mal nommée « Müge » (Muguet) s’offusque que ceux « qui tuent des soldats et dont les enfants jettent des pierres sur la police osent attendre que l’État turc leur vienne en aide », est sur toutes les pages facebook des jeunes (pro BDP) de Diyarbakir. Mais une famille rencontrée à l’otogar d’Erçis, où j’attendais un bus pour retourner sur Tatvan était tout autant ulcérée.  Des électeurs AKP . Enfin, c’est ce que j’ai déduit à « notre gouvernement fait du bon travail » décrété par un des garçons.

Quitter Erçis, dimanche dernier pour rejoindre Tatvan, à 150 km  avait été une sacrée galère. Il soufflait un vent glacial. Pas question de s’en protéger  dans l’otogar : elle n’est pas par terre, mais le bâtiment est penche dangereusement. Quand j’y suis arrivée, le premier bus pour Tatvan partait deux heures plus tard. 2 heures donc à attendre, dans une tenue prévue pour une température de 20°, un bus qui a fini par arriver… mais quasiment complet. Seuls, une partie des passagers qui attendaient complètement frigorifiés  ont pu y monter. Je n’en faisais pas partie.

Heureusement, sur la route où on nous avait envoyé attendre ce bus, il y avait une boulangerie encore en état de fonctionner. Les boulangers nous ont offert de nous réchauffer près du four (quel bonheur!) . C’est au chaud que j’ai pu attendre jusqu’à ce que  des professeurs qui retournaient à Tatvan arrêtent un camion qui a accepté de nous prendre à son bord : eux deux, une petite lycéenne voilée, pensionnaire à Agri, et moi. J’étais arrivée à Ercis avec des sympathisants BDP. Je quittais la ville en compagnie de sympathisants AKP. Et à nouveau en camion.

J »avais partagé ces heures d’attentes glaciales et des thés,  que nous buvions  pour faire semblant de nous réchauffer, avec cette famille, elle aussi sympathisante AKP. . (enfin je présume). J’ignore s’ils étaient Kurdes ou Turcs – assez nombreux dans la région. Peut-être les deux. Ils étaient originaires d’Ercis (et d’Adilcevas – où ils tentaient de se rendre –  pour l’autre parent) et étaient venus d’Istanbul où ils résident, pour les funérailles d’un de leur cousins, un des nombreux professeurs de la ville  victimes  du séisme. Un jeune homme qui n’était pas encore titulaire.

C’est eux qui ont évoqué Müge Anli. Et au moins sur ce point là, ils partageaient la même colère  avec les sympathisants BDP. Le même discours aussi « Elle a vraiment intérêt à éviter  la région de Van à l’avenir » ! C’était sans doute une hyperbole, mais tous, quelque soit leurs sympathies politiques prédisaient,  qu’il y en aurait « pour lui régler son compte » ! (cela étant, le risque pour elle est minime :  c’est une région où elle n’aurait sans doute jamais l’idée de se rendre ! Trop loin de Bodrum, Van)

Je doute fort pourtant que les membres de cette famille éprouvaient une grande sympathie pour « les enfants qui lancent des pierres sur la police », ou pour ceux qui « tuent les soldats ». N’empêche qu’ils estimaient qu’elle avait insulté leurs morts et tous les sinistrés.

Les émeutes dans la villes AKP d’Erçis où vit aussi une forte minorité turque, se font plutôt rares. Jamais entendu parler. J’ignore si les voitures de police s’y font souvent caillasser, mais le chauffeur du camion dans lequel j’avais grimpé à Diyarbakir, nous a raconté que son immatriculation 21 (Diyarbakir), lui avait valu d’y avoir son pare-brise caillassé – avant le séisme bien sûr. Évidemment ce n’était pas par des sympathisants du PKK.(mais par de  bien  « braves » lanceurs de pierres, ceux là, comme toutes les « müge hanim » les aiment).

Mais pour la cervelle d’une Müge Hanim, Kurdes   =   terroristes, bons à périr ensevelis sous leurs maisons. C’est bien ainsi que tous l’ont entendu.

Les propos de l’animatrice  ont scandalisé absolument tous ceux qui de près ou de loin ont été touchés par la catastrophe de Van. Pour la chaîne ATV par contre, ils ne constituent qu’un léger dérapage. Malgré les centaines de morts et les dizaines de milliers de sinistrés insultés par ces propos, la chaîne n’a pas jugé utile de se séparer de son animatrice vedette.

Par contre tous les gamins qui lancent des pierres, tous ceux qui rejoignent la montagne, mais aussi tous ceux qui ne le font pas, savent très bien que si  une animatrice kurde avait proféré des propos du même niveau de racisme en parlant d’une ville à majorité turque,  elle n’aurait sûrement pas fait long feu sur le plateau !   Et  qui ne le sait pas en Turquie ?

Quant à ces gosses qui lancent des pierres sur les voitures blindées de la police, ils sont symptomatiques d’une génération en colère : celle qui a grandi pendant la sale guerre des années 90. Cette colère ne disparaîtra pas par enchantement, et évidemment, la tolérance de la chaîne ATV pour les propos racistes de son animatrice ne fait que l’alimenter.

 

 

 

 

 

 

Van sinistrée devenue symbôle d’unité en Turquie (Van için tek yürek )..

« Un souffle de fraternité anime les sauveteurs », vient de déclarer Demirtas, le président du BDP, le parti pro kurde, en évoquant la vague de solidarité qui a submergé le pays pour les sinistrés de Van. Alors que ces dernières semaines, la fameuse « fraternité » (kardeslik) turco kurde prônée par l’AKP de Recep Tayyip Erdogan semblait de plus en plus résonner comme un slogan creux et que  le pays paraissait  à deux doigts de se fissurer gravement, ce sont les fissures  de l’écorce terrestre qui révèlent ce qui fait son unité.

Il y a bien des imbéciles indécrottables pour  voir une vengeance divine pour les soldats tués,  dans la catastrophe qui vient de frapper une province  majoritairement kurde et dirigée par le BDP. Cette pétasse de Müge Anlı par exemple. animatrice d!emissions debiles genre Perdus de vue…et qui se scandalise que « ces gens qui tuent des soldats et dont les enfants jettent des pierres sur la police demandent aujourd’hui de l’aide »

http://www.dailymotion.com/video/xlwb82_muge-anly-dan-van-depremi-ile-ilgili-yok-sozler_shortfilms

 

Mais ces racistes profonds ne font pas le poids face aux solidarités avec les populations sinistrées  qui se manifestent dans tout le pays.

« Van ayakta, Turkiye ayakta » (Van debout la Turquie debout), » Türkiye Van için tek yürek » (la Turquie d’un seul  cœur pour Van) etc…Le séisme  du 23 octobre, a engendré  un retournement des slogans criés lors des manifestations dans l’Ouest du pays, qui avaient suivi  les attaques du PKK à Hakkari, la semaine dernière.  Attaques révélatrices une  guerre d’intensité  de moins en moins basse entre le PKK et les forces de l’ordre. Aujourd’hui dans les médias, ces solidarités éclipsent largement la nouvelle du franchissement de la frontière irakienne  par des bataillons noirs, ces nouvelles troupes d’élites turques.  »  72 millions contre la violence  7.2 à Van », proclame  un autre slogan.

« Silahlar (les armes)  Van minute » titre aujourd’hui un article de Radikal (Van – Wan – se prononce « one » en kurde), –  pastichant la célèbre sortie de Tayyip Erdogan à  Davos. Et les médias relèvent  aussi que ces dernières 48 heures, il n’y a eu aucune attaque du PKK contre les forces de l’ordre. Pas de nouvelles arrestations non plus dans les milieux proches du BDP. Encore trop tôt pour parler d’une véritable trêve, mais déjà suffisant pour être relevé comme un signe.  Face au malheur qui frappe la région de Van, l’heure n’est peut etre pas à la violence.

Toutes les solidarités qui s’expriment montrent une fois de plus que  ce n’est pas plus une religion commune (l’islam sunnite) introuvable,  qu’une langue commune (le turc – au prix de la disparition des langues minoritaires),  qui fonde  le sentiment d’appartenir à une même  communauté. Ça se situe ailleurs.

Et ce qui est valable pour la Turquie, l’est tout autant pour la France. Rien de plus crétin que  la fameuse campagne destinée à fonder un sentiment d’unité nationale sensé avoir disparu que les Français ont du subir il y a quelque temps,  et qui sous couvert de laïcité semblait surtout vouloir prouver qu’on ne pouvait se sentir Français que si on n’était pas musulman… De la devise française Liberté, Égalité, Fraternité, les géniaux concepteurs de cette campagne n’avaient retenu  que le mot « égalité », réduit à une sinistre « uniformité »sensée sans doute  transcender le sentiment de plus en plus ressenti de  l’accroissement des inégalités. Pas étonnant qu’elle ait été un flop et ait suscité au contraire un profond ras le bol dans une large fraction de la population.

Quand j’étais revenue en France  après plusieurs années passées dans la région Pacifique, j’avais été frappée par une impression de  morosité et de sécheresse ambiantes. Le sentiment  de vivre dans un pays déprimé  n’a fait qu’empirer depuis le début des années 2000.  Et j’ai l’impression que la montée de l’individualisme,   le délitement des solidarités et les poussées d’autoritarisme pourraient être une des causes principales de cet état.

On  a quand même souvent eu le sentiment  ces dernières années, que le pays ne devrait s’en sortir  qu’en se montrant  plutôt méchant et  arrogant, et en montant les Français les uns contre les autres : Ceux qui se lèvent tôt, contre ceux qui se couchent tard, fonctionnaires contre employés du secteur privé,  banlieues populaires contre banlieues chics et centres ville yuppies , transnationaux contre Auvergnats de pères en fils,   super actifs et laborieux brandissant  le poids de leur  labeur comme un étendard contre rêveurs, fumeurs contre mâcheurs de chewing-gum, vieux contre jeunes,   etc…etc…

Et les traders de Neuilly ont beau partager la même valeur fric avec certains loulous encapuchonnés de banlieues nettement moins chics, on ne peut pas dire qu’ils se sentent solidaires les uns des autres.

En Turquie, où les solidarités restent plus fortes, mais les tensions sont aussi plus vives, notamment ces derniers temps,  un tremblement de terre de magnitude 7.2 semble réussir ce dont la classe politique se montrait incapable.

Mais pourquoi son gouvernement AKP   a-t-il   cru bon de refuser l’aide internationale qui s’était spontanément proposée en arguant que la Turquie pouvait s’en sortir seule ?  Depuis quand  accepter la solidarité internationale serait  faire preuve de faiblesse ?  Et la refuser une preuve de puissance ? Et surtout était-ce bien le moment de vouloir prouver au reste du monde qu’on serait devenu assez grand pour pouvoir se passer des autres ?

Le dernier bilan fait état de 366 tués au moins, de 1301 blessés et de 2262 bâtiments effondrés, par le séisme du 23 octobre à Van-Erçis

Ajout du 26 octobre :  La Turquie vient d’accepter l’aide internationale offerte. Il y a un besoin urgent de materiel notamment de tentes a Van. Ceux qui se sont rendus sur place parlent de chaos et désorganısation dans la distribution de l’aide aux sinistrés.  Le dernier bilan provisoire annonce plus de 460 tués.

…et 4 soldats ont ete tués par une mine vers Baskale tandis que les operations nilitaires s’intensifient. Pas de  treve des armes dans la province donc. Et apparemment sur le terrain les tensions entre AKP et BDP ont compliqué les choses.

 

 

 

 

Van une nouvelle fois meurtrie par un tremblement de terre (magnitude 7.2)

C’est cette nuit à l’aéroport d’Istanbul où j’attendais le premier vol du matin pour Diyarbakir que j’ai appris la catastrophe. Dans le café où je m’étais posée en attendant l’ouverture des comptoirs, la TV était branchée sur CNN Turk qui  en diffusait des images en boucle. Trop tôt encore pour téléphoner et prendre des nouvelles des amis qui y vivent.

http://www.youtube.com/watch?v=EouhDVgQ83c&feature=player_embedded#!

 Et impossible de situer les images de ces immeubles qui se sont affaissés comme des châteaux de sable. Ni le quartier où ils se dressaient, ni même la ville : Van ou Erçis, une ville de 100 000 habitants située au nord du lac, qui serait encore plus durement frappée que Van. Les dernières estimations estiment qu’il y aurait eu au moins 196 tués.

Depuis  j’ai pu prendre des nouvelles de quelques amis. Une amie qui vient d’avoir un bébé, il y a dix jours à peine, va bien. Mais elle et son bout de chou de fils aîné (3 ans) ont été terrifiés. La principale secousse,  ressentie jusqu’à Diyarbakir ou Batman,  aurait duré 28 secondes. Une éternité.  Elle a fui Van avec ses deux enfants pour se réfugier chez sa mère à Hakkari où je l’ai réveillée, avec mon appel. Il était 10heures largement passées, mais elle était épuisée. Son mari lui est resté à Van.

4 des footballeuses d’Hakkari étudient à Van. Une à l’université et les trois autres dont la petite Hatice, qui grandit, au lycée, en section sport-études. Elles aussi étaient  en route pour rejoindre leur famille quand j’ai appelé leur entraîneuse.

Alors que la province a été le théatre de combats extrêmement violents, ayant fait des dizaines de tués,  entre le PKK et l’armée la semaine dernière, elle  devient le refuge pour beaucoup de ceux qui l’avaient quittée pour s’installer dans la province voisine de Van. Le paradoxe n’est qu’apparent. En effet, ces combats ont épargné les villes et les populations civiles, ce qui n’a malheureusement pas  été le cas partout ces dernières semaines lors d’autres attaques.

Quelques heures plus tôt, dans l’avion qui nous conduisait à Istanbul, je conseillais à mon voisin de siège et compagnon de voyage – kurde originaire de Mus- de ne pas manquer d’aller  un jour découvrir le lac de Van qu’il n’a jamais vu. Pour moi, les plus beaux paysages de Turquie, qui pourtant n’en manque pas. Nous étions loin de nous douter alors que la région venait d’être secouée par le tremblement de terre le plus violent depuis celui d’Izmit en 1999 (au moins 20 000 morts) et que c’était ces images de désolation que je découvrirais à 3 h du matin, que la région envoyait au même moment au reste du pays et du monde.

Alors que des villages durement frappés n’auraient pas encore été atteints par les premieres équipes de secours, les évaluations du nombre de victimes ne cessent d’être revus à la hausse. Ce matin, les TV annoncent au moins 268 morts, plus de 1300  blessés et des centaines de disparus. Un bilan qui reste provisoire. Rien d’étonnant. La région a beau être une région d’intense activité simisque (en 1976 un séisme y avait fait plus de 5000 morts), les bâtiments construits selon les normes anti sismiques doivent y être rarissimes. Beaucoup ne répondent déjà  pas aux simples normes de sécurité, même lorqu’il s’agit de bâtiments publics.  Il y a quelques années, lors d’un tremblement de terre de magnitude bien moins forte,  un internat s’était effondré dans la région de Bingol. L’enquête avait bientôt révélé de graves malversations. Certains avaient choisi de s’en mettre plein les poches au détriments de la sécurité des petits ruraux hébergés dans le bâtiment. Il y avait eu des dizaines victimes parmi les enfants.

On parle à nouveau d’internats qui se seraient effondrés sur les étudiants à Ercis.

 

En ce qui concerne le bâti privé, ce doit être encore pire. Outre qu’il serait étonnant que les promoteurs soient plus honnêtes – et davantage contrôlés –  lorqu’il s’agit de logements privés, le bâti de ces villes qui ont grossi du flux de l’exode rural et de réfugiés  intérieurs ces dernières décennies,  est resté en grande partie « semi rural ». Le propriétaire construit souvent lui même sa maison auquel  il ajoute des étages au fil des années, qui deviendront le logement de ses fils, ses frères et  d’éventuels locataires.

Naturellement, toute la Turquie  se mobilise pour soutenir la région sinistrée. Des équipes de secours arrivent de toutes les villes. Des appels aux dons sont lancés. Les sinistrés ont passé une première nuit en tentant de se protéger du froid avec des feux de fortune, et on annonce des nuits glaciales dans les jours  à venir (avec des températures  négatives et l’arrivée précoce des premières neiges). Il y a un besoin urgent de tentes et de couvertures chaudes. Le Croissant rouge  a expédié plusieurs milliers de tentes dans la zone sinistrée, mais pour le moment elles sont en nombre insuffisant.

L’hôpital universitaire de Van ayant été endommagé par le séisme, m’a appris un ami qui y travaille, malades et blessés sont transportés dans les hôpitaux de Diyarbakir et Malatya, à plusieurs heures de route; par des ambulances elles aussi venues de ces villes,

Recep Tayyip Erdogan,  s’est immédiatement rendu sur place d’où il a  survolé la région sinistrée, avec plusieurs de ses ministres. Bien sûr, Selahattin Demirtas, le président du BDP, le parti kurde y était aussi.  Aujourd’hui c’est Kemal Kiliçdaroglu le chef de l’opposition CHP qui doit s’y rendre. C’est une région qu’il connait bien et qu’il affectionne lui aussi : il y a passé une partie de son enfance.

Le désastre a cependant fait quelques heureux. Un mur d’une prison s’étant effondré, 150 prisonniers en ont profité pour se faire la belle.  Ouf, comme il s’agit d’une prison de type M, aucun « terroriste » parmi eux, rassure Milliyet…(quelques assassins  et quelques trafiquants d’héroine peut-être, par contre, ce que l’article n’ajoute pas. En tout cas ce ne sont pas des mineurs émeutiers qui se sont échappés). Enfin heureux…  Que le l’on soit prisonnier de droit commun, politique, ou  libre de ses mouvements, on doit être fou d’inquiétude pour les proches dont on est séparé dans des moments pareils.

Et ce qui est certain aussi, c’est que ceux qui sortent des sinistrés des décombres, sauveteurs, voisins ou appelés,  s’en fichent complètement du curriculum  vitae de ceux qu’ils viennent ou tentent  de sauver.

 

 

 

 

 

 

46 Juifs de Baskale (Van) accueillis chez eux après 50 ans d’exil.

Cet homme qui embrasse le sol de l’aéroport de Van, à sa descente de l’avion, revenait pour la première fois depuis 50 ans, là où il est né.  Comme les 46 Juifs Baskale du groupe qui revenaient dans cette petite ville entre Van et Hakkari, ce jour là. Et c’est une histoire qui change des dépêches qui nous parviennent  de la frontière turco iranienne où il arrive que ça barde parfois, mais où les gens ne passent pas leur temps à faire la guerre.

Les familles de ces Juifs Baskale étaient venues  d’Egypte et  s’étaient installées  à Baskale avant  la première guerre mondiale, selon les Yüksekova haber . Une centaine de familles juives vivaient dans ce district et l’avaient quitté il y a cinquante ans, pour Istanbul, Israël  ou  l’Europe (certains du groupe  venaient d’Allemagne). Je ne sais pas encore dans quelles conditions exactement,  Ni si ce sont dans les mêmes conditions que sont aussi partis  les Arméniens (comme on appelle tous les Chrétiens dans le coin, mais je pense qu’il devait aussi y avoir des Syriaques) qui vivaient aussi là.

Dans son discours Derviş Polat le président du BDP local, le parti pro kurde, dit regretter la diversité ethnique et religieuse d »une l’époque où « Juifs, Arméniens, Turcs, Kurdes vivaient à Baskale ».  Peut-être qu’ils avaient été incités à partir, Les années 60 n’étaient pas des années joyeuses pour les minorités religieuses en Anatolie.Ou peut-être que derniers arrivés, ils ont été les premiers à prendre le chemin des migrations de travail. En 1960 le trajet de Baskale à Istanbul prenait plusieurs jours.

En Mai dernier,  le BDP qui a gagné la mairie aux dernières élections municipales,  organisait  leurs  retrouvailles avec l’endroit où ils sont nés.Et ce n’était pas un petit événement. Ils étaient des centaines à  accueillir leurs anciens compatriotes  à l’aéroport de Van.

… et plus de 300 voitures faisaient un cortège au bus qui  conduisait le groupe à Baskale. Bien sûr en tête parade le véhicule officiel du BDP.

Ils y retrouvaient leurs anciens voisins, avec lesquels ils renouent et parlent kurde ou turc, selon les rencontres .    » 50 ans plus tard, je suis toujours du même village » dit l’un d’eux. Être du même village, c’est la base de l’identité et des solidarités  dans toute l’Anatolie.

Des voisins  qu’ils n’avaient pas toujours perdus de vue. L’homme qui embrasse le sol en arrivant à l’aéroport de Van explique plus tard qu’il a quitté le village à l’âge de 10 ans, mais qu’il a toujours continué à voir certains de ses camarades de classe. Il est probable que cette bande de vieux copains juifs et musulmans sont à l’origine de ces retrouvailles collectives.

İskender Ertuş, le chef du clan(Aşiret) des Gohreşan  et  aussi chef korucus (gardiens de village) les a aussi reçus. Pour simplifier, les sympathisants du BDP soutiennent généralement le  PKK contre lequel les korucus sont armés et reçoivent une petite solde (et leur clan quelques autres avantages,qui peuvent ne pas être négligeables –  surtout près de la frontière iranienne. Et celle avec l’Irak n’est pas loin non plus). Mais ceux qui connaissent la région, ou simplement un peu la Turquie,  ne s’étonneront pas que des fractions ennemies fassent la paix dans un moment pareil. Même si période électorale aidant, c’était sans doute  plus tendu à d’autres moments. En règle générale – mais il faut se méfier des généralités- les villages korucu votent pour l’Etat, c’est à dire AKP ces derniers temps.

Après un accueil à la mairie où une vidéo du passé juif de la petite ville leur avait été préparée, les  Juifs Baskale sont allés se  recueillir  dans le  cimetière juif de la petite ville.

Le groupe s’est  ensuite rendu au village de Güroluk (Elenya) où lors de la visite au turbe  (tombe)  de  Şêx İsmail Kutbeddin, tout le monde a fait une prière, Juifs et Musulmans. .

Il n’y a que ceux qui ne connaissent pas l’Orient qui s’en étonneront peut-être. Il n’est pas rare  que des Musulmans (surtout des Musulmanes d’ailleurs) allument aussi des cierges aux Saints des églises chrétiennes. Et j’ ai vu des Chrétiens  faire des jeux rituels au temple yézidi de Lalesh, où moi aussi j’ai noué un foulard en faisant un voeu. Le Mir Khamuran m’avait ensuite appris qu’à chaque couleur correspondait un ange, mais seuls les initiés savent auquel (si j’ai bien compris). Quant aux Chrétiens c’est à la croix en or  qu’ils portaient et qu’ils avaient glissée sous leur chemise en entrant dans le temple yézidi,  que j’en avais déduis qu’ils étaient Chrétiens. Mais une médaille pieuse est un indice  auquel il ne faut pas forcément se fier, parce qu’ensuite nous avions fait la connaissance d’une famille yézidi dont la très jolie gelin (épouse d’un fils) portait une médaille de la Vierge. Le Mir qui connait son peuple m’avait ensuite assuré qu’elle savait très bien qui c’était : ce n’était pas seulement un bijou en or.

C’est dans le village de Güroluk / Elenya (qui ne me parait  pas être un nom kurde) que le pique-nique était préparé . Et un pique-nique c’est un grand repas de fête en Orient, rien à voir avec ceux de la forêt de Rambouillet . Ce sont les villageois qui l’avaient préparé et avaient ouvert leurs maisons aux invités.  »  Lorsque j’étais petit on venait à pied (6 kims) jusqu’ici et on déjeunait aussi dans une des maisons du village » témoigne l’un de ceux qui y revenaient pour la première fois depuis cinquante ans.

Évidemment, les  halay étaient impressionnants. Et c’était quand même autre chose comme ambiance que celle qui régnait au festival de Jazz d’Istanbul, le soir où Aynur Dogan devait y chanter.

On peut en juger  sur la vidéo dont il est inutile de comprendre le turc et le kurde pour se délecter des sons et des images.

On peut voir d’autres images et cette vidéo de la journée, sur le site de la municipalité de Baskale.