Au festival du film d’Istanbul : violence policière contre amoureux du cinéma mythique Emek.

La 32ème édition du festival international du film d’Istanbul s’ouvrait sous de bons auspices; le 30  mars dernier.  Recep Tayyip Erdogan  venait en effet de rendre hommage au milieu du cinéma en nommant plusieurs actrices, acteurs ou réalisateurs dans le   « comité des sages » qu’il a constitué pour promouvoir un processus de paix enclenché avec le PKK. Les deux semaines de festival auraient donc du être une belle fête, celle du cinéma et celle de la paix. Mais c’est  d’une toute autre image dont cette 32ème édition restera gravée.

 

Dimanche 7 avril, c’est à coups de matraques, de gaz lacrymogènes et de jets de flotte de camions à eau, que les forces anti-émeute (cevik kuvvet) accueillaient  rue Yeşilçam une foule  d’artistes, critiques de cinéma et cinéphiles qui protestaient une fois de plus pacifiquement à Beyoglu contre la destruction déjà largement entamée du mythique cinéma Emek, haut lieu de la culture cinématographique de Turquie. Parmi cette foule se trouvaient des invités du festival, comme les réalisateurs  Mike Newell, Marco Becchis, Jan Ole Gerster ou Costa-Gavras, âgé de 80 ans.

Un des membres du jury, le critique de cinéma Berke Göl, a été arrêté en même temps  que 3  autres personnes. Relâchés dans la nuit, ils comparaissaient devant un tribunal dès le lundi matin. Ils sont accusés d’avoir pris part à une manifestation  illégale et le procureur vient de requérir une peine  de 6 ans de prison. L’association de critiques de cinéma dont il est membre (SiYAD)  exige  la démission du ministre du tourisme et de la culture nouvellement nommé. Son prédécesseur ,Ertuğrul Günay,  issu du courant laïque social démocrate était devenu un peu trop critique de la politique de son gouvernement.

 

Avant de devenir un cinéma en 1924, l’Emek, comme sa superbe salle  en témoignait encore, avait été un  théâtre, construit en 1884 et portant alors le nom français (et prémonitoire ?)  de  « Club des chasseurs de Constantinople ». Il  a traversé toute la riche histoire du cinéma turc.

 

C’est sûr qu’il n’aurait jamais programmé de navets nationalistes  comme Fetih 1453 (la Conquête de 1453), ni  de comédies vulgaires comme la série des Recep İvedik, qui explosent au box office en Turquie, mais qu’aucun festival de cinéma ne songerait à sélectionner. A l’Emek ce sont les films qui font la renommée international du cinéma turc qui étaient à l’honneur, ceux qui chaque année sont couronnés de récompenses dans les festivals internationaux, de Berlin à Dubai en passant par Cannes et Venise, mais sont si mal distribués dans leur propre pays que la plupart n’y sont vus que par une poignée de cinéphiles. La censure du fric et du profit qui considère un  film  comme un vulgaire  « produit » a remplacé la censure politique, celle qui interdisait YOL de Yilmaz Güney en Turquie  alors que Cannes le récompensait de la palme d’Or.*

 

Alors que Beyoglu devenait un quartier  de  consommation d’une banalité de plus en plus affligeante, ses beaux cinémas continuaient à résister, seul charme (avec quelques librairies rescapées) que je lui trouvais encore. Lors du festival international du film d’Istanbul, la grande salle de l’Emek était pleine à craquer. Mais face à la toute puissance des promoteurs, la lutte était inégale. Les beaux cinémas de Beyoglu disparaissent les uns après les autres.

Il y a trois ans l’Emek  a été fermé et promis à la démolition, provoquant un tollé chez les artistes et les cinéphiles. Il doit être transformé en « complexe de divertissement » comportant boutiques, cafés, restaurants et un multiplexe de 8 salles. L’Emek cinéma quant à lui devrait  être  transféré… au sixième étage !  Malheureusement, il y en a qui n’ont toujours pas compris qu’un « Entertainment Center »  était synonyme de bonheur.

 

Dimanche 8 avril, ce futur centre  commercial  était protégé des amoureux du cinéma par un cordon de policiers anti-émeute, qui ont utilisé les grands moyens contre ces individus certainement manipulés par les réseaux Ergenekon, le PKK et le DHKP-C confondus, lorsque certains s’en sont pris aux barrières de sécurité qui leur interdisaient d’en approcher…

 

Et où  apparemment quelques uns  ont réussi à s’ introduire.

 

Voir la riche  Photo galerie de la démolition du cinéma Emek mise en ligne par le Daily Hürriyet.

Les « Sages » du chef de gouvernement n’ont pas tardé à se manifester. Le très populaire acteur et réalisateur Yilmaz Erdogan  protestait  sur son compte Twitter contre «  le  traitement infligé à la communauté artistique qui veut protéger son cinéma alors qu’au même moment  des artistes sont sollicités pour défendre la paix ».

Costa-Gavras choisissait de lancer un appel solennel à Recep Tayyip Erdogan, l’appelant à défendre l’héritage culturel d’Istanbul contre la puissance  des intérêts commerciaux. « Un tel cinéma  ne doit pas être détruit. Ce serait comme éradiquer la mémoire du passé et un lieu primordial pour l’avenir. Ce serait une erreur politique, culturelle et sociale ».

Le grand réalisateur gréco-français sera-t-il entendu ? Il parait certes périlleux de solliciter les artistes et de les désigner comme « Sages » pour être les missi dominici d’un délicat  processus de paix, tout en les traitant comme des délinquants lorsqu’ils défendent leur patrimoine – qui est aussi celui de toute une ville,  de tout un pays et de toute une communauté internationale d’amoureux du cinéma. Mais  le chef du gouvernement, qu’on sait enclin à défendre des intérêts commerciaux, éprouvera-t-il   le désir de  sauver un lieu emblématique  d’un cinéma indépendant qui ne doit pas être sa tasse de thé ?

 

La transformation d’un des passages qui faisaient le charme de ce quartier, en centre commercial Demirören İstiklal vulgaire et tapageur avait causé la démolition de 2 bâtiments classés historiques et en avait endommagé d’autres,  fragilisant la mosquée historique Hüseyin Aga,  sans que cela n’ait eu l’air de beaucoup l’émouvoir. Alors un cinéma…

Istanbul, capitale économique d’une Turquie en pleine croissance économique est plus que jamais  le royaume des spéculateurs.

 

Le critique de cinéma Attila Dorsay, n’a pas attendu de savoir si l’appel de Costa-Gavra serait entendu. Dans sa dernière chronique pour le journal Sabah, il annonçait qu’il cesserait dorénavant d’écrire pour protester contre la fermeture de l’Emek et la violence policière.  Il avait averti il y a deux ans déjà qu’il cesserait d’écrire si l’Emek était démoli. Promesse tenue.

Heureusement, l’essentiel de son lectorat ne doit pas être constitué des consommateurs ciblés par le nouveau « projet Emek ». Et il ne fait pas non plus partie du comité des sages. Et puis  ça ne fera qu’un journaliste de plus à cesser d’écrire dans les médias turcs d’où les meilleures plumes sont virées à tour de bras par les temps qui courent. Cela faisait plus de 40 ans que le célèbre critique partageait sa passion avec ses lecteurs.

La dernière fois que j’ai assisté au festival du film d’Istanbul, c’était au cinéma Emek, l’année de sa fermeture. Depuis, je n’ai plus le même désir de m’y rendre.  Et  c’est plutôt au premier festival étudiant  du film organisé à Diyarbakir,  le lendemain de Newroz, que je regrette de ne pas avoir pu assister. Selda fait partie de la dizaine d’étudiants organisateurs et à eux seuls l’enthousiasme des organisateurs et les lieux choisis pour les projections donnaient envie d’y assister. D’autant que Yol faisait partie de la programmation.

 

Sa première édition était placée sous le signe de la paix (baris).  J’espère que le public aura bien profité de ce répit. La fête du cinéma à peine terminée, c’est un climat  qui avait bien peu de chose à voir avec une promesse de paix qui régnait sur le campus.

Au même moment, le 14 avril  à Istanbul, le cinéma Emek était acclamé par le public lors de la cérémonie de clôture de la 32ème édition du festival international du film d’Istanbul.

 

(ne pas reproduire  ce billet dans son intégralité  sans mon accord ).

 

Il était une fois en Anatolie … où rodent des esprits.( Nuri Bilge Ceylan)

Le photographe d’Uzak qui voulait rompre ses racines anatoliennes, était devenu incapable d’en photographier les paysages. Nuri Bilge Ceylan n’est pas atteint de cette infirmité. Dès les premières images d’ « Il était une fois en Anatolie », on sent vibrer cette terre anatolienne, magique et familière à ceux qui la connaissent. Une terre savoureuse malgré le drame qui s’y joue, comme Naci bey, le commissaire auquel Yilmaz Erdogan donne toute son  humanité :   explosant en colère brutale  quand il se sent humilié, puis capable  d’élans d’immense générosité. Truculent aussi parfois. Mais j’avoue que dans la salle, j’étais la seule à qui il arrivait de rire.  Je devais aussi être la seule à comprendre le turc et à saisir toute la saveur des propos échangés ( et dans une voiture qui roule dans la nuit, surtout anatolienne, on discute beaucoup).

 

Toprak, la terre, c’est aussi le nom de celui qui vient d’être assassiné  ( et celui de sa jolie et mystérieuse épouse) et dont  Kenan, un homme à l’étrange tête d’oiseau a avoué le meurtre au  commissaire Naci.   Il ne restait plus qu’à se rendre sur le lieu où son corps a été enfoui et à obtenir des aveux complets ( on ignore les mobiles du crime). Une simple formalité à priori. Sauf que la steppe anatolienne en a décidé autrement. Le convoi formé de la voiture des policiers, où ont pris place le suspect mutique et un médecin, de celle du procureur  venu tout exprès d’Ankara  et de celle des gendarmes qui transporte le frère complice de Kenan, est condamné  à une longue  errance dans la nuit anatolienne, battue par le vent, la pluie et l’orage, en quête d’une source près d’un arbre.

Une terre qui n’a que faire des limites administratives dans laquelle le gendarme tente piteusement de la brider et dont tout le monde se fiche. Mais  qui révèle dans un éclair d’énigmatiques statues de pierre. «  La nuit, il ne faut pas passer par là », me disait aussi mon amie Zeynep en me montrant le  sentier de montagne courant après les pierres sacrées de son village d’Adiyaman. « Ceux qui l’empruntent s’égarent et ne retrouvent plus jamais leur chemin ».

Cette terre anatolienne de Kirikkale ( le château brisé),  désertée des vivants est hantée par ses morts. Le muktar du village où le convoi épuisé fait une pause, rêve de construire une morgue qui permettrait de conserver ceux du village (sans qu’ils puent) en attendant l’arrivée de leurs proches. Ils sont  partis vivre au loin – comme la famille déchirée des Trois Singes –  et  ne reviennent que pour  y revoir leurs morts une dernière fois. Une morgue  qui permettrait d’enclore le cimetière, dont un mur s’est effondré. Les chiens y entrent  ce qui met les morts en colère, se plaint le muhktar.  D’autres chiens feront une apparition  plus tard, bien plus terrifiants que des chiens de village (qui déjà sont parfois impressionnants dans les villages anatoliens).

Avec l’électricité, les tupapau (fantômes) se font plus discrets à Tahiti, déclarait la tante d’une copine tahitienne qui m’avait reçue à Sydney. Mais ils sont toujours là. Quand je me rendais à Papeete, Louise , une parente  retrouvée là bas, me prêtait le petit fare en planches où sa mère – la « princesse tahitienne » qu’un cousin de ma grand-mère avait aimée – avait vécu. « Si cette nuit tu entends les chiens hurler, ne t’inquiète pas. Ce sont les tupapau qui passent. Ils ne te veulent aucun mal » . Au cœur de la nuit, les chiens avaient hurlé à mort. Je m’étais un peu recroquevillée dans mon lit. Mais Louise avait dit vrai, ils ne m’ont rien fait. Je ne suis pas sûre que les tupapau trouvent toujours un passage, depuis que le terrain a été vendu et ses deux maisons rasées pour construire un super marché.

Dans le village anatolien où tout le monde se restaure du repas préparé par la femme du muktar, la tempête provoque une coupure d’électricité. C’est cette panne qui permet la révélation qui va changer le cours de l’histoire, dans une scène belle à en arracher des larmes à Kenan. C’est aussi le moment où le fantôme choisit de se manifester, à la façon  dont à Tahiti ceux qui viennent de  partir rendent une petite  visite aux vivants, dans les jours qui suivent leur départ .

L’aube se lève  lorsque le convoi reprend sa route et trouve le chemin qui conduit à la source, tandis qu’un mystérieux regard l’observe d’un sommet. Des voiles pesant sur des secrets se lèveront les uns après les autres. Mais sans que leur mystère ne se dissipe pour autant.  Au contraire.

Décidemment, avec Kiarostami, Nuri Bilge Ceylan est un de mes cinéastes préférés.

 

 Il était une fois en Anatolie (Bir zamanlar Anadolu’da) ; Film  de Nuri Bilge Ceylan avec Muhammet Uzuner, Yilmaz Erdogan, Taner Birsel, Firat Tanis. (2 h 37.)

 

 

 

Cabaret turc : le père hindou, un Cendrillon bolywoodien alla turca ( BMK Mutfak)

 

J’ai déjà écrit que j’étais une inconditionnelle de l’émission de cabaret « çok güzel hareketler bunlar » (qu’est-ce qu’ils se remuent bien ceux là). Voici cette fois le  Père hindou, une histoire de  Cendrillon revisitée par la troupe  BMK – Mutfak de l’acteur, réalisateur, producteur etc.. Yilmaz Erdogan.  Une comédie musicale, puisque que cette Cendrillon alla turca est indienne. Le jeu des acteurs est tellement expressif qu’il n’est vraiment pas indispensable de comprendre le turc pour s’en amuser. Et il n’y a pas de problème, ça remue sur scène.  

Cendrillon ( Büsra Pekin)  y porte le joli nom de Tantuni, elle a une bouille pas possible,  et c’est son père, et non une bonne fée qui lui permet de se rendre à la party où ses méchantes soeurs tentent de séduire le bel héritier, bien évidemment en vain, malgré tout le coeur qu’elles y mettent. Ce sont ses  propres chaussures, du 44 fillette, qu’il  refile à Tantuni qui n’avait pas de chaussures de bal,   en lui faisant jurer d’être rentrée avant minuit parce qu’il doit aller voir un match de foot avec ses copains.  Et naturellement c’est une de ces chaussures qu’elle va perdre en s’enfuyant lorsqu’elle entend sonner minuit.  

Et voici le ballet final coupé dans la première vidéo, ce qui était dommage.

    

Jeux et « talk shows » TV inspirent les humoristes de Turquie -(Bkm Mutfak et autres)

 

L’émission Izdivaç est l’équivalent turc  de Tournez manège. Des âmes esseulées espèrent y trouver le  conjoint de leurs rêves et leur quart d’heure de célébrité.  Mais dans  l’émission turque le public participe et prodigue conseils et avis. Il faut dire que le mariage est toute une affaire en Turquie. Et puis le dedikodu ( cancans) y est indissociable de ce genre de programme.

Naturellement, en Turquie aussi ces émissions ineptes  inspirent les humoristes.  Comme ce théâtre amateur de Semdinli (province d’Hakkari) de la vidéo.  Du théâtre bilingue en turc et en kurde, ce qui ne gêne personne. Le kaymakam (sous-préfet) et des fonctionnaires venus de l’ouest faisaient partie du public. Les Turcs qui vivent  dans cette petite ville kurde à la lisière des frontières irakienne et iranienne sont habitués au bilinguisme. Et certains d’entre eux font partie de la troupe d’ailleurs : on les reconnait à leur accent.

Izdivaç, la première partie du programme, est  essentiellement en turc. La candidate au mariage vient d’Izmir, elle a déjà été mariée deux fois et elle cherche un mari ayant une voiture et une maison à étage. Elle est vraiment mignonne non, avec sa petite moustache ? Les deux premiers prétendants sont deux villageois ayant un accent du coin à couper au couteau qui tranche avec le « parler pointu » du présentateur. En Turquie c’est comme en France, pas d’accents à la TV !  Quelques  répliques  sont en kurde, mais le jeu est si burlesque qu’on n’a pas besoin de tout saisir pour s’en amuser.  Et la version kurdo villageoise du sketch des Inconnus Tournez Ménage a l’air de plaire au public.

 

Ces émissions de divertissement et autres talk shows principalement destinés au public des femmes au foyer  (Kadin programi) sont aussi une des sources d’inspiration de la bande  Bkm Mutfak, qui produit un spectacle de cabaret dans une émission très populaire et que j’adore, çok güzel hareketler bunlar (Ils se remuent bien ceux là).

Dans le  sketch Kadin programi ( programme pour femmes) une jeune fille tente de présenter son petit ami à sa mère, accroc à son programme.  Celle-ci finit par décoller de son écran mais quitte la pièce en plantant les amoureux pour suivre son émission dans une autre pièce.  Le petit copain de sa fille découvre alors avec stupéfaction sa propre mère  sur le plateau de l’émission. Elle y est même l’invitée d’honneur, celle dont les autres participants doivent résoudre le problème.

Sauf que le problème expliqué avec force lamentations, est qu’elle se dit  délaissée par son fils qui aurait une liaison cachée avec une fille. Naturellement sur le plateau tout le monde ( c’est une femme très battue, un imam, une villageoise hystérique etc…) se mêle de ce faux problème.

Dans la 2nd partie, tous passent un savon au garçon joint par téléphone.Et une accroc de l’émission appelle le plateau à son tour pour invectiver la vilaine petite copine. Devinez qui…

Ce qui est sympa  avec ce genre d’émission, c’est qu’il suffit d’en regarder pour avoir un sketch quasiment tout prêt.

Yilmaz Erdogan, le réalisateur de çok güzel harektler bunlar, est présent parmi le public. L’humoriste, comédien, poète, réalisateur de cinéma, producteur etc… très populaire en Turquie est lui aussi originaire d’Hakkari, comme les comédiens amateurs de Semdinli.

 

 

 

 

la 2nd partie