La chanteuse Aynur et Lalihan (102 ans): deux dangereuses terroristes kurdes démasquées.

Bonjour l’ambiance au festival de jazz d’Istanbul. De grands amoureux de leur patrie en danger y ont démasqué l‘ennemie à abattre : la chanteuse kurde Aynur Dogan. Rendus hystériques lorsqu’elle a entamé une chanson d’amour en kurde,  c’est avec le plus grand courage qu’ils l’ont huée, exigeant qu’elle chante en turc,  et matraquée de bouteilles de flotte  pour finir par obtenir ce qu’ils voulaient. Malgré les applaudissements de ceux que ce comportement a scandalisé :  Aynur a du quitter la scène. Les 13 soldats tués en opération à Silvan étaient vengés.

Et comme ça ne leur avait pas suffit, ils  ont ensuite fêté leur glorieuse victoire en entonnant l’İstiklal Marşı, l’hymne national turc pendant la prestation de la chanteuse espagnole Buika.

C’est pourtant un public « okumus » qui a fait des études et se prétend volontiers « éclairé » (aydin) celui des amateurs de jazz, surtout dans ce quartier huppé de Nisantasi. Mais ces valeureux vengeurs  sont à mille lieux lumières de l’esprit qui anime ce festival dont le  concert Mujeres de Agua de la chanteuse kurde Aynur, espagnole Buika,  israélienne Rita et  grecque Glykeria  devait incarner  une preuve que la culture est un trait d’union entre les peuples. C’est aussi un public sensé être « éduqué », pas de vulgaires supporters de Bursaspor, qu’ils doivent sans doute mépriser.

Il y a 12 ans, les mêmes imbéciles matraquaient Ahmet Kaya à coups de lancers de fourchettes,  une autre des plus grande voix de la chanson de Turquie, lors d’une soirée de gala qui le sacrait meilleur chanteur turc. Son crime ? Avoir annoncé que son prochain album serait en kurde. Cette annonce avait été suivie d’une campagne si ignoble dans les médias qu’il avait du s’exiler à Paris où il est mort peu après. Il repose au père Lachaise, comme le cinéaste, kurde lui aussi et de gauche comme lui,  Yilmaz Güney. Celui dont j’avais tellement aimé les films que j’ai choisi le titre de l’un d’eux comme nom de ce blog (un nom auquel je tiens).

Sur cette vidéo de ses funérailles, on voit Mehmet Uzun, dont le crime était d’avoir écrit en kurde.

Heureusement que ces grands patriotes ont les artistes kurdes auxquels s’en prendre pour exprimer leur amour  pour le petit peuple dont les fils tombent au combat depuis 27 ans. Parce que ce ne sont ni eux, ni leurs fils,  ni les amis de ceux-ci qui risquent d’y laisser leur peau. Ils doivent tous faire des études ces « Turcs Blancs » comme les qualifie Cüneyt Özdemir dans Radikal en ajoutant fascistes – dans une très onéreuse université privée au besoin – et les étudiants accomplissent au choix un service court (quelques mois), ou servent comme officiers voire comme enseignants, mais rarement dans les komando. Par contre 2 des frères de mon meilleur ami d’Hakkari y ont risqué leur peau contre leurs anciens copains de classe. Mais c’est sûrement pas le genre de famille qu’ils doivent fréquenter, qu’elles soient kurdes, turques, arabes, lazes ou tout ça à la fois.

Et aux mères des appelés kurdes tombés en opération, ils vont leur balancer des bouteilles de flotte aussi, si elles ont le malheur de chanter un agit en kurde pour exprimer leur chagrin, ces grands patriotes ?

http://www.dailymotion.com/video/xjy3v9_16-temmuz-2011-sehit-komando-vefa-celik-topraga-verildi_news

 A Germencik  dans la province d’Aydin, d’autres décervelés s’en sont bien pris à une soixantaine d’ouvriers kurdes qui construisent d’un hôtel thermal à Bozkoy. Parmi les deux ouvriers qui leur sont tombés entre les mains et sur lesquels ils se sont acharnés, il y avait le cousin d’un des appelés tués qui s’apprêtait à se rendre à ses funérailles révèle Taraf. Mais tout le monde le sait en Turquie, que plein de Kurdes ont été tués dans les komando  (et qu’ils n’étaient pas tous AKP ) et qu’une fois de plus il y avait des Kurdes parmi les soldats tués. Agri, Urfa, ce n’est pas sur la mer Egée ! Et les médias ont assez insisté sur la douleur des familles (  il y  avait des agit à Agri comme on le voit sur la vidéo ! Et bien peu de drapeaux pour des funérailles de sehit …) Ces funérailles nationales sont juste l’occasion rêvée d’exprimer le racisme des glorieux assaillants, dont on peut admirer la bravoure sur la vidéo ICI.

Iront-ils jusqu’à pousser leur fibre patriotique en  renonçant à leurs vacances à Bodrum pour filer sur les bords du lac de Van ?  Un procureur vient d’y dénicher une autre dangereuse terroriste. Et il mérite d’être félicité pour son zèle. Lalihan Akbay a 102 ans. Et selon son fils elle n’entend presque plus, ne parle presque plus, oublie immédiatement tout ce qu’elle dit et ne doit pas souvent sortir de chez elle.  C’est lors d’ une cérémonie religieuse organisée pour son fils, tué comme PKK  en..1985 qu’elle a enfin été démasquée. Un journaliste l’y aurait interrogée. Elle n’a pas du dire grand chose la pauvre, mais ça a été suffisant à la justice  pour l’inculper de propagande pour une organisation terroriste. Le tribunal va-t-il exiger qu’elle reconnaisse que son fils était un dangereux terroriste pour l’autoriser à  se recueillir sur sa tombe ? (au fait, comment ça se dit en kurde ? 102 ans c’est peut-être un peu tard pour exiger d’elle qu’elle apprenne le turc).

En tout cas, ça m’étonnerait beaucoup que les grands mélomanes patriotes du concert  d’Istanbul soient curieux de comprendre pour quelles raisons son fils avait choisi de rejoindre le PKK au lieu de songer à une carrière et à se chercher une charmante fiancée qui convienne aussi à ses parents,  comme le font tous les fils bien. En 1985 c’était rigoureusement interdit de chanter en kurde, ce qui devait tout à fait leur convenir. La patrie était sauvée.

 

Dans la lettre ouverte qu’elle a envoyée ensuite, Aynur se dit extrêmement bouleversée – il y a de quoi. Mais  elle dit conserver son optimisme et  avoir été très touchée par les acclamations de sympathie qui tentaient de couvrir les hurlements hystériques des haineux. Elle assure qu’elle est persuadée qu’en réalité ce sont les plus nombreux dans le pays.

En tout cas c’est une sacrée optimiste, parce que ce ne sont pas les leaders des  partis  qui montrent l’exemple. On dirait que le pays entre en guerre alors que ça fait 27 ans que ce conflit dure et que le seul qui ait tenté d’y mettre sérieusement fin, Turgut Ozal dont le portrait ornait la chambre des garçons quand mon meilleur ami d’Hakkari était encore célibataire, n’a pas vécu longtemps ensuite.

Mais elle a sans doute raison de l’être . Ce ne sont pas forcément ceux qui font le plus de bruit les plus représentatifs de l’opinion. Et en tout cas, le journal Hürriyet qui avait pris la tête d’une croisade contre Ahmet Kaya (et de bien d’autres) ne recommence pas cette fois. La presse parle plutôt de honte.  Reste à voir si les chaînes de télévision populaires  vont  soutenir  une voix magnifique  et  qui ne  crie pas vengeance, en faisant d’elle la vedette de leurs prochaines émissions de variétés.

Et l’article du journal Bianet de conclure que les plus grandes difficultés pour résoudre la question  kurde sont bien plus à l’ouest, au sein de cette mentalité que dans l’Est du pays.

Comme je suis assez fière d’avoir fait connaitre  Aynur à des amis lors d’une soirée kurdo – franco- turque, cette chanson  devrait leur rappeler quelques souvenirs.

http://www.dailymotion.com/video/x57xcc_kardey-turkuler-aynur-doyan-kece-ku_music

PS: et comme le racisme m’est absolument insupportable, d’où qu’ils vienne,  j’ai décidé de voter Ecologiste aux prochaines élections. Je n’ai rien contre le défilé du 14 juillet, auquel je n »ai jamais assisté, même quand les copains légionnaires  (assez bons pour mourir pour la France, à la Légion étrangère !) avec lesquels j’avais regardé la victoire française lors du match France-Brésil étaient de corvée  à Papeete. Et un défilé « citoyens » bof…j’irais pas non plus.  Mais puisque la droite française qui ne sait plus quoi inventer pour tomber toujours plus bas, estime qu’elle n’est pas assez française, je voterai Eva Joly. Et si elle était franco algérienne, je voterais encore plus pour elle.

Ajout du 22 juillet.

Ici des images de la manifestation à Taksim organisée après l’appel des artistes « faisons taire les armes, pas les chansons », en soutien à Aynur.

Par contre le quartier plus périphérique de Zeytinburnu a été le théâtre de  violences entre nationalistes turcs et sympathisants kurdes du BDP, ce qui est bien moins réjouissant.

Et ICI une vidéo du concert bien plus complète. C’est effarant !

Ajout du 22 août :  cette vidéo recommandée par un (tardif) commentaire de Me .d’un autre  concert où Aynur chante en kurde avec les chanteuses turques Sertab Erener et Aysenur Kolivar. A la guitare Demir Demirkan.

Ce Recep de Kasimpasa, pas très politiquement correct.

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Ce n’est pas moi qui l’ai déniché. J’ai découvert ce Recep de Kasimpasa sur l’excellent site Mavi Boncuk. Personne en Turquie n’ignore  évidemment que Recep Tayyip Erdogan est originaire du quartier populaire et dorénavant choyé de Kasimpasa à Istanbul. C’est de cette origine qu’il tiendrait son franc parler, et c’est même de là que viendrait le fameux « One minute » de Davos, selon un journaliste turc rencontré à Erbil peu après la célèbre colère du chef de gouvernement turc, et qui nous apprenait qu’à Kasimpasa, Bir Dakika ! (one minute) voudrait dire « Ne fais pas un pas plus », soit : « Fais gaffe à toi ! ». Je n’ai pas tenter ensuite d’ embêter quelques kabadayi du quartier pour  vérifier si c’était vrai ou si ça participait de la légende.

Mais le célèbre Recep (Tayyip) de Kasimpasa a eu un précurseur, ce que moins de gens savent. Et celui qui joue le rôle (et a écrit le scénario) de ce Recep de Kasimpasa là, n’est autre que…Yilmaz Güney, le réaliseur de YOL.

Je ne pouvais vraiment pas louper cette révélation. 

On peut voir dans l’extrait du film présenté sur le billet de Mavi Boncuk  que c’était un sacré bagarreur ce Recep là aussi. Et qu’il traînait dans des lieux qui ne doivent pas être la tasse de thé de Recep de Kasimpasa le second, par contre …

..qu’on imagine mal en compagnie des jolies femmes de l’affiche.

 

Ibo et la nouvelle otogar à Urfa.

nouvelle otogar d'Urfa

Il y en a sûrement qui vont aimer la nouvelle otogar d’Urfa, qu’on inaugure le vendredi 29 janvier. Elle fait moderne. Et puis au moins ça permet de n’être dépaysé nulle part, elles se ressemblent toutes. Enfin, celle-ci a un dôme, pour rappeler vaguement Balikli göl, je suppose.

Après les nouvelles routes – on en élargit partout dans l’Est –  poussent les nouvelles otogar, aux capacités d’accueil bien plus importantes : une trentaine de perons pour celle d’Urfa, mais  toutes aussi moches qu’un centre commercial.  Je regretterai l’ancienne. Plus intime, plus sympa et unique. C’était l’otogar d’Urfa, ça ne pouvait pas être d’ailleurs, à deux pas du coeur de la ville.  Quand dans le film Günes Yolculuk (Aller vers le soleil) de Yeşim Ustaoğlu,  l’autobus venu d’Istanbul  s’y arrête, on la reconnait tout de suite – pour peu qu’on ait fait le voyage, évidemment. La première fois que j’ai vu ce film, ce n’était pas mon cas.

Je pense qu’inconsciemment je suis allée à Urfa sur les traces de ce film, que j’adore. Et de Yilmaz Güney évidemment.

Consciemment c’était à cause de la chanson Urfa’nin etrafi. Que je ne suis pas la seule à aimer. Généralement toute la salle la reprend quand je la demande dans un türkü… ou ailleurs.

(Balikli göl avait été la surprise.  Pouvoir se laisser surprendre, c’est l’avantage de détester les guides de voyage)

 

Evidemment Urfa’nin etrafi, c’est forcément chanté par le plus célèbre des Urfali. Quelle star cet Ibo. Une fois, il s’est installé à la table juste en face de la mienne, au café de l’aéroport de Diyarbakir. En moins d’une minute, la foule était là et les appareils photos des téléphones portables crépitaient. Lui dispensait plein de sourires à ses admirateurs, star 24 heures sur 24 (enfin, dès qu’il sort de chez lui).

 

Et justement, non seulement Ibo possède sa propre compagnie d’autobus « Tatlises Turizm »,  mais  en plus il a été chauffeur de bus.

… là encore dans un film : Günah

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J’ai un peu de mal à reconnaître Ibrahim Tatlises dans le chauffeur du bus …

 

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Mais voilà son bus : Urfa Cesur firmasi !

 

Et comme naturellement le bus va à Urfa, les nostalgiques trouveront  dans Günah des images de la ville  en 1983, son otogar  et l’atmosphère  des voyages de  « La vie nouvelle »,  un roman d’Orhan Pamuk.

Et Ibrahim Tatlises, dit Ibo,  star milliardaire à la voix sublime adulée dans tout l’Orient, est convaincant dans ses rôles de personnages populaires. C’est que l’enfant du pays  renoue avec ses origines. « Il vient des quartiers d’en bas, pas de la sosyete« , me disait avec un rien de mépris une copine de la « bonne société » d’Urfa. Ces origines populaires  contribuent pourtant à expliquer ce rapport « magique » qu’il a su établir et savamment entrenir avec un public composé de toutes les générations, même si l’arabesk, la chanson par excellence du « petit peuple » anatolien échoué dans les grandes villes est  souvent dédaignée par les ceux qui se disent « éclairés ».

 

Ceux qui devront occuper l’otogar flambant neuf n’ont pas l’air de se réjouir non plus. Il faut dire que les loyers y seront 3 fois plus élevés que dans l’ancienne. Ca a un coût le progrès. Et évidemment, elle est loin du centre-ville, ce qui ne fait pas toujours l’affaire des yolcu (voyageurs).

Il ne manquerait plus que les bus y arrivent à l’heure pour que les voyages vers Urfa deviennent aussi rasants qu’un trajet en TGV.

 

 

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